‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 233 sur 329 · LE SIÈGE DE PADOUE DÉCIDÉ. PRISE DE MONTEGHIELLO · texte numérisé non relu

LE SIÈGE DE PADOUE DÉCIDÉ. PRISE DE MONTEGHIELLO

Le premier camp qu'il fît fut près du palais de la reine de Chypre, distant de Padoue de huit milles, où arriva le seigneur de Meillaut, un jeune gentilhomme de France, hardi et entreprenant capitaine, fils d'un vertueux et sage chevalier, le seigneur d'Alègre, avec bien mille ou douze cents aventuriers français, tous gens d'élite et d'escarmouche. En ce camp même fut conclu d'aller mettre le siège devant la ville de Padoue, et pour cette cause fut assemblé le conseil, où il y eut de diverses opinions; car l'empereur avait un lieutenant général, de nation

f?recque, qu'on appelait le seigneur Constantin, qui voulait faire toutes choses à sa tête, dont enfin 1res mal en prit à son maître comme vous entendrez. Il fut un peu soupçonné de trahison, et le seigneur de La Palisse l'en voulut combattre, mais il ne fut pas possible de le faire venir au point. Or laissons ce propos jusques à ce qu'il sera besoin d'en parler. Conclusion fut prise à ce conseil d'aller mettre le siège audit Padoue, et que, pour les approches, les gens d'armes français tiendraient la tête avec le prince de Hanau et ses lansquenets, qui étaient la plus triomphante bande de tous les Allemands ; mais que d'abord il était très nécessaire de prendre une petite ville, appelée Montechiello, où il y avait un château très fort, à six ou sept milles de Padoue, parce que la garnison qui était dedans pour la Seigneurie eût pu merveilleusement inquiéter le camp et les vivres qui y venaient.

Le lendemain se partit l'armée et vint loger à demimille de cette petite ville, qui ne tint point, car guère elle ne valait ; mais le château était défensable pour un long temps, si les coquins qui étaient dedans eussent un peu valu ; mais le cœur leur faillit incontinent ; car les approches faites, et que l'artillerie eut fait bien peu de brèche et malaisée, fut sonnée l'alarme pour aller à l'assaut ; il fallait bien monter un grand jet d'arc; mais ces aventuriers français du capitaine Meillaut y furent soudainement, et il semblait qu'ils n'eussent mangé de huit jours, tant légers étaient. Ceux de dedans firent quelque résistance ; mais guère ne continuèrent, car en moins d'un quart d'heure ils furent emportés et tous mis en pièces. Ces aventuriers y firent assez bon butin, et entre autres choses il y avait cent cinquante ou soixante fort beaux chevaux. La ville et château furent rendus aux main?

SUCCÈS DU Dl'C DE FERRARE SUR LES VÉNITIENS 75

du duc de Ferrare qui les réclamait ; mais il prêta trente mille ducats. Deux jours après celte prise de Montechiello, délogea l'armée, qui s'en alla droit devant Padoue, où fut assis le siège.

§ 13. — SUCCÈS DU DUC DE FERRARE SLR LES VÉNITIENS DANS LA POLÉSINE DE ROVIGO.

Après la prise de la ville et château de Montechiello, et la remise entre les mains du cardinal de

Machine pour enlever les canons, d'après Valteni.

Ferrare, qui était là pour son frère, il y mit bonne garnison. Le duc de Ferrare était d'un autre côté, faisant la guerre aux Vénitiens, et en la même année leur donna une déroute sur le Pô, qui ne leur porta

guère moins de dommage que le jour qu'ils perdirent la bataille contre le roi de France; car, comme les Vénitiens étaient délibérés de lui détruire un quartier de pays sur le Ferrarais, appelé le Polesin de Rovigo, ils mirent sur le Pô quatorze ou quinze galères et trois ou quatre mille hommes dedans, et vinrent, partant de Ghioggia, jusques à Francoli; mais le duc de Ferrare avait fait faire deux redoutes, Tune à l'endroit de la tour de Rosolino, et l'autre à Alpopo, qui sont l'un devant l'autre, et avait trois ou quatre mille bons hommes dedans, et quatre bonnes galères sur le Pô, bien armées et bien équipées. Il sut que ses ennemis étaient descendus à terre, où la plupart il les alla trouver et les défît, sans que nul en échappât. Depuis, avec ses galères et autres grosses barques, il alla combattre les galères qui quasi étaient toutes dénuées de gens, desquelles deux furent efifondrées, et six prises avec tout l'équipage et artillerie qui était dessus, dont il y avait trente bonnes pièces de fonte, sans les arquebuses. Ce fut une triomphante victoire et à peu de perte, sinon que le comte Ludovic de la Mirandole y fut tué d'un coup d'artillerie. Les Vénitiens y souffrirent gros et merveilleux dommage.

§ 14. — L*EMPEREUR MET LE SIÈGE DEVANT PADOUE. LE CHEVALIER BATARD S'EMPARE DES AVANCÉES.

Or retournons au camp de l'empereur. L'armée délogea de devant Montechiello, et tout d'une traite s'en vint à un mille de Padoue, qui est une fort grosse cité et fière à l'aborder. Dedans était le comte Petigliano, accompagné de mille hommes d'armes, douze mille hommes de pied, et bien deux cents pièces

l'empereur met le siège devant padoue 77

d'artillerie; et quelque siège qu'il y eût, jamais ne leur put être ôtée la voie d'un canal qui va à Venise, lequel passe par la ville, et il y a seulement dix-huit milles de l'une à l'autre. Quand l'armée eut ainsi approché la ville, l'empereur assembla tous ses capi-

Maitre canonnier allemand et son servant.

d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Strasbourg,

brûlée par les Allemands en 1370.

laines, mèniement les Français, à qui il portait gros honneur, pour entendre à quelle porte serait planté le siège. Chacun en dit son avis; mais pour conclusion fut ordonné que le gros camp, où serait la personne de l'empereur, se logerait à la porte qui va à Vicence, et aurait les Français avec lui; à une autre porte plus haute serait le cardinal de Ferrarc, les

Bourguignons et Hennuyers, avec dix mille lansquenets; et à une au-dessous, serait le cardinal de Mantoue, le seigneur Jean de Manloue son frère, et la troupe des lansquenets du prince de Hanau, aQn que chacune des deux bandes fût secourue du gros camp, si besoin était. Cela fut trouvé très bon, et il n'y eut plus qu'à marcher.

Le bon Chevalier sans peur et sans reproche fut ordonné pour les approches, lequel eut en sa compagnie le jeune seigneur de Bussy et les capitaines La Clayette et La Cropte. Or, pour venir devant cette porte de Vicence, il fallait entrer en un grand chemin droit comme* une ligne, où ils avaient fait quatre grosses barrières, à deux cents pas Tune de Fautre, et à chacune il y avait à qui combattre. Des deux côtés de ce chemin, comme savent ceux qui ont été en Italie, il y avait fossés; c'est pourquoi on ne les pouvait prendre que par le devant. Sur les murailles de la ville ils avaient force artillerie dont ils battaient sur ce grand chemin par-dessus leurs gens, à la venue des Français, si menu et souvent qu'il semblait grêle. Nonobstant cela, le bon Chevalier et ses compagnons commencèrent à escarmoucher et vivement vinrent à la première barrière, à laquelle il y eut fort assaut, et y pleuvaient les coups d'arquebuses ; toutefois elle fut gagnée et les ennemis repoussés jusques à la seconde. Si la première fut bien combattue, encore celle-ci le fut mieux, et y fut blessé d'un coup d'arquebuse au bras le jeune seigneur de Bussy, et son cheval tué sous lui; mais nonobstant cela il ne fut possible de le faire retirer, et croyez que pour ce jour jamais homme ne fit mieux que lui. Le capitaine Meillaut arriva à cette seconde barrière, avec cent ou cent vingt de ses rustres qu'il avait choisis, lesquels firent rage. Or, il faut entendre que ces approches se fai-

Siège de Padoae, d'après une estampe allemande du temps.

saient environ midi; ainsi il faisait assez clair pour voir les mieux combattants. Une bonne demi-heure dura l'assaut à cette seconde barrière, qui fut enfin gagnée, et si vivement furent suivis ceux qui la gardaient qu'ils n'eurent loisir de demeurer à la troisième, mais leur convint sans combat l'abandonner et se rendre à la quatrième, où il y avait mille ou douze cents hommes et trois ou quatre fauconneaux qui commencèrent à tirer le long de ce grand chemin, mais peu de mal firent, sinon qu'ils tuèrent deux chevaux.

Cette barrière n'était qu'à un jet de pierre du boulevard de la ville, ce qui donnait courage aux gens de la Seigneurie de bien combattre, ce qu'ils firent; car l'assaut y dura une heure, à coups de piques et d'arquebuse. Quand le bon Chevalier vit que cela durait tant, il dit à ses compagnons : « Messeigneurs, ces gens-ci nous amusent trop; descendons à pied et poussons à cette barrière ». Ils descendirent incontinent jusques à trente et quarante hommes d'armes, qui, la visière levée, allèrent droit à cette barrière, à poussée de lance. Ce gentil prince de Hanau était toujours à côté du bon Chevalier, et le seigneur de Meillaut, avec deux autres, l'un nommé Grand -Jean le Picard, et l'autre le capitaine Maulevrier, qui faisaient rage ; mais toujours aux Vénitiens venaient des gens frais. Quoi voyant le bon Chevalier, il dit tout haut : « Messeigneurs, ils nous tiendront toujours d'ici à six ans en cette sorte, sans rien faire, car ils se rafraîchissent de gens à toute heure. Donnons-leur un âpre assaut, et puis que chacun fasse comme moi » ; ce qui lui fut accordé. Sur cela, il dit : « Sonne, trompette » ; et puis comme un lion à qui on a ôté ses petits, il alla avec ses compagnons livrer un merveilleux assaut, tellement qu'il fit abandonner

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