‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 236 sur 329 · COURSES DB BAYARD AUTOUR DE PADOUE · texte numérisé non relu

COURSES DB BAYARD AUTOUR DE PADOUE

gneurs, ce capitaine Malvecchio nous donne bien de la fâcherie; il n'est guère de jour qu'il ne nous vienne réveiller et il ne se parle que de lui. Je ne suis pas jaloux de son bien faire, mais je suis marri de ce qu'il ne nous connaît pas autrement. Je me suis beaucoup enquis de son affaire. Voulez-vous venir à la guerre? Vous verrez quelque chose; j'espère que nous le trouverons demain au matin, car il y a deux jours qu'il ne nous donna alarme. » Ses compagnons répondirent : « Nous irons où vous voudrez. — Or faites donc, dit le bon Chevalier, à deux heures après minuit, armer chacun trente hommes d'armes, des plus gentils galants que vous ayez; et je mènerai ma compagnie et les bons compagnons qui sont avec moi, comme Bonnet, Mipont,Gossey, Brezon et autres, que vous connaissez comme moi; et sans sonner trompette, ni faire bruit, nous monterons à cheval; et qu'il vous suffise de savoir que j'ai un fort bon guide. »

Comme il fut dit, ainsi fut mis à exécution, et entre deux et trois heures, au mois de septembre, ils montèrent à cheval, leur guide devant, qui était^ 1res bien gardé par quatre archers; et lui avait- on ^ I)romis bon traitement, s'il faisait bien son devoir, mais aussi, en cas de tromperie, il lui allait de la vie. Ainsi avait ordonné le bon Chevalier, parce que souvent espions sont doubles et font tourner la perte où il leur plaît; mais celui-ci fit bien son devoir, car de nuit il les mena bien dix milles de pays, tellement que sur la pointe du jour ils avisèrent un grand palais où il y avait une longue clôture de muraille. Lors l'espion commença à dire au bon Chevalier : « Monseigneur, si le capitaine messire Luca Malvecchio sort aujourd'hui de Trévise pour aller visiter votre camp, il faut de nécessité qu'il passe ici devant;

si bon vous semble de vous cacher en ce logis où il n'est demeuré personne, à cause de la guerre, vous le verrez passer, et il ne vous pourra voir. » Cela fut trouvé bon par tous les capitaines, et ils se mirent dedans, où ils furent bien deux heures ou environ quand ils ouïrent gros bruit de chevaux.

Le bon Chevalier avait fait monter un vieil archer de sa compagnie, appelé Monart, autant expérimenté en guerre qu'homme vivant, dedans un colombier, afin de voir quelles gens passeraient et quel nombre. Lors il vit venir d'assez loin messire Luca Malvecchio, en nombre, selon son jugement, de cent hommes d'armes, l'armet en tête, et bien deux cents Albanais, que conduisait un capitaine nommé Scanderbeg, tous bien montés, et, à leur contenance, gens d'effet. Ils passèrent à un jet de boule du logis où étaient embusqués les Français. Quand ils furent outre, Monart descendit tout joyeux et lit son rapport. Qui fut bien aise, ce fut chacun. Lors dit le bon Chevalier qu'on ressanglàt les chevaux; or il n'y avait ni page ni valet en la bande ; car ainsi l'avait-il ordonné. Et il dit à ses compagnons : « Messeigneurs, il y a dix ans que ne nous vint une si belle aventure; si nous sommes gentils galants, ils sont deux fois plus que nous : mais ce n'est rien ; allons après. — Allons! allons! » dirent les autres. Ainsi, eux remontés à cheval, la porte fut ouverte, ils allèrent le beau trot après leurs gens, et n'eurent pas cheminé un mille qu'ils les aperçurent sur un beau grand chemin. Alors le bon Chevaher dit au trompette : « Sonne, sonne, trompette » ; qui le fit incontinent.

Les capitaines vénitiens, qui n'eussent jamais pensé qu'il y eût eu des gens derrière eux, estimaient que ce fussent encore des leurs qui voulaient courir. Tou-

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tefois, sans tirer plus avant, ils s'arrêtèrent et si longuement qu'ils aperçurent au vrai que c'étaient des ennemis. Ils furent un peu étonnés, pour se trouver enclos entre le camp de l'empereur et ceux qu'ils voyaient; il fallait passer par là ou par la fenêtre. Cela les confortait qu'ils ne voyaient pas grand nombre de gens, et, comme assuré, le capitaine messire Luca Malvecchio fît à tous ses gens commandement de bien faire, leur remontrant que force était d'être défaits ou de défaire les autres. Aux deux côtés du chemin étaient de grands fossés; un homme d'armes, sans être trop bien monté, ne se fût osé aventurer de les sauter, de peur d'y demeurer. Ainsi, en quelque façon que ce fût, force était de combattre.

^ Lors commencèrent les trompettes à sonner de tous les côtés, et, environ à la portée d'un jet d'arc, ils se prirent à courir les uns sur les autres en criant, les uns : « Empire I Empire ! France ! France ! » et les autres : Marco ! Marco ! C'était un droit plaisir de les ouïr. En cette première charge il y eut beaucoup de portés par terre; mêmement Bonnet donna un coup de lance dont il perça un homme d'armes tout outre. Chacun se mit en son devoir. Les Albanais s'écartèrent du grand chemin et abandonnèrent leur gendarmerie, pour vouloir prendre les Français par derrière, dont bien s'aperçut le bon Chevalier, qui dit au capitaine La Cropte : « Compagnon, gardez le derrière, que nous ne soyons enclos; pour le devant, c*est notre affaire ». Ainsi fut fait, et quand lesdits Albanais voulurent approcher, ils furent reçus et bien frottés, tant qu'il en demeura une douzaine par terre, et les autres à gagner pays à belle fuite. Guère ne les poursuivit le gentil capitaine La Cropté, mais retourna au gros de

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l'affaire ; mais à son arrivée il trouva les Vénitiens en déroute, et déjà chacun s'occupait à prendre son prisonnier. Messire Luca Malvecchio, qui était monté à ravantage, sauta hors du grand chemin, et vingt ou trente des mieux montés, qui se mirent à la fuite vers Trévise. Ils furent suivis quelque peu, mais on eût perdu sa peine, car trop bien allaient leurs chevaux, avec cela que les fuyants y avaient bon vouloir. Bientôt retirèrent ceux de la chasse et se mirent au retour avec leurs prisonniers, desquels il y avait plus qu'ils n'étaient de gens ; car sans nulle faute il en fut bien pris cent soixante ou cent quatre-vingts, auxquels ils ôtèrent leurs épées et masses, et les mirent au milieu d'eux.

Ainsi ils arrivèrent dans leur camp, où ils trouvèrent l'empereur, qui se promenait à l'entour, lequel, quand il vit cette grosse poussière, envoya savoir ce que c'était par un gentilhomme français de sa maison, qu'on appelait Louis du Péchin, qui incontinent retourna et dit : « Sire, c'est le bon chevalier Bayard et les capitaines La Clayette et La Cropte, qui ont fait la plus belle rencontre qui de cent ans fut faite, car ils amènent plus de prisonniers qu'ils ne sont de gens, et ont gagné deux enseignes ». L'empereur fut aise au possible; il s'approcha des Français, auxquels il donna le bonsoir, et les Français le saluèrent ainsi qu'à si haut prince appartenant. Il loua chaque capitaine en son endroit merveilleusement, puis dit au bon Chevalier : « Seigneur de Bayard, mon frère votre maître est bien heureux d'avoir un tel serviteur que vous ; je voudrais avoir donné cent mille florins de rente et en avoir une douzaine de votre sorte ». Le bon Chevalier répondit : « Sire, vous dites ce qu'il vous plait, et de la louange que vous me donnez très humblement vous remercie. D'une chose vous veux

aviser, que, tant que mon maître sera votre allié, vous ne trouverez point de meilleur serviteur que moi. » L'empereur le remercia et, sur ce, lui et ses compagnons prirent congé et s'en tirèrent à leur logis.

Janiais tel bruit ne fut démené en camp comme il fut de cette belle entreprise, dont le bon Chevalier emporta la plupart de l'honneur, quoique entre toutes gens il en donnât la gloire entièrement à ses deux compagnons; car de plus doux ni courtois chevalier n'eût-on su trouver en tout le monde. Je ferai fin à ce propos, et vous parlerai d'une autre course que fît le bon Chevalier tout seul.

Trois ou quatre jours après cette course qu'avaient faite ensemble les capitaines La Cropte, La Clayette et le bon Chevalier, il fut averti par un de ses espions que dans un château appelé Bassano s'étaient retirés le capitaine Scanderbeg et ses Albanais, avec quelques autres gens de cheval arbalétriers, sous la conduite du capitaine Rinaldo Contarini, gentilhomme padouan, et que chaque jour ils faisaient course sur ceux qui venaient au camp et sur les lansquenets qui retournaient en Allemagne pour sauver le bétail qu'ils avaient gagné sur les ennemis, tellement quej depuis deux ou trois jours, ils en avaient défait plus de deux cents et recouvré plus de quatre ou cinq cents bœufs et vaches, qu'ils avaient retirés dans ce château de Bassano, et que, si par un matin il se voulait rencontrer en un passage au pied d'une montagne au-dessous dudit château, il ne manquerait point de les trouver.

Le bon Chevaher, qui toujours avait trouvé l'espion véritable (aussi l'avait-il enrichi de plus de deux cents ducats), délibéra d'y aller sans en parler à personne; car il lui était bien avis, vu qu'il avait en-

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tendu qu'ils n'étaient pas plus de deux cents chevaulégers en tout, qu'il les déferait bien avec ses trente hommes d'armes, qui étaient tous gens d'élite. Toutefois il avait encore huit ou dix gentilshommes avec lui, lesquels étaient venus en sa compagnie, pour leur plaisir, du camp de l'empereur, seulement pour l'amour qu'ils portaient au bon Chevalier; et eux, avec sa compagnie, n'étaient pas gens pour être défaits en peu d'heures. Il leur conta son entreprise, savoir s'ils en voulaient être. C'était leur vie et ils ne demandaient autre chose. C'est pourquoi, une heure avant le jour, un samedi, au mois de septembre, ils montèrent à cheval et firent bien quinze milles tout d'une traite, jusqu'à ce qu'ils vinssent au passage où l'espion les mena, mais ce fut si couverlement que jamais ils ne furent aperçus, et cependant cela était si près du château que la portée d'un canon. Là ils s'embusquèrent, où guère ne furent qu'ils ouïrent un trompette au château qui sonnait à cheval, dont ils furent bien réjouis. Le bon Chevalier demanda à l'espion, à son avis, quel chemin ils prendraient, n répondit : « Quelque part qu'ils veuillent aller, il faut par force qu'ils passent par-dessus un petit pont de bois qui est à un mille d'ici, que deux hommes garderaient contre cinq cents ; dès qu'ils auront passé ce pont, vous enverrez quelque peu de vos gens pour le garder et qu'ils ne retournent au château, et je vous mènerai par le derrière de cette montagne à un passage que je sais : vous ne manquerez point de les rencontrer en la plaine, entre ci et le palais de la reine de Chypre. — C'est bien avisé, dit le bon Chevalier; qui demeurera à ce pont? » Le seigneur de Bonnet dit : « Mon compagnon Mipont et moi le garderons, s'il vous plaît, et vous nous laisserez quelques gens avec nous. — Je le veux bien.

dit-ij; Petit- Je^n de La Vergne, et tels et tels, jusques au nombre de six hommes d'armes et de dix ou douze archers, vous feront compagnie. >»

En devisant sur ce propos, ils avisèrent ces Albanais et arbalétriers descendre du château, qui semblaient aller aux noces et faire aussi beau butin comme ils avaient fait depuis deux jours; mais il leur alla bien autrement, comme vous entendrez. Quand ils furent passés, Bonnet alla droit au pont avec ses gens, et le bon Chevalier, avec le reste de sa compagnie, s'en alla droit au passage où l'espion les mena,. qui si bien le guida qu'en moins d'une demi-heure il l'eut rendu en la plaine où on eût vu un homme à cheval de six milles loin. Ils avisèrent, environ à la portée d'une longue coulevrine, leurs ennemis qui suivaient le chemin de Vicence, où ils pensaient trouver leur proie. Le bon Chevalier appela le bâtard du Fay, son guidon, et lui dit : « Capitaine, prenez vingt de vos archers et allez à ces genslà escarmoucher. Quand ils vous verront si petit nombre , ils vous chargeront , n'en faites doute ; tournez bride, faisant l'effrayé, et les amenez jusqu'ici, où je vous attendrai à la côte de cette montagne, et vous verrez beau jeu. » Il ne lui fallut pas dire deux fois, car il savait le métier de la guerre le possible. Il commença à marcher, tant qu'il fut aperçu des ennemis.^

Le capitaine Scanderbeg, joyeux de cette rencontre, commença à marcher fièrement avec ses gens, lorsqu'ils aperçurent les Français aux croix blanches ; et ils se mirent à les charger en criant : Marco! Marco l Le bâtard du Fay, qui savait sa leçon par cœur, commença à faire l'efirayé et à se mettre au retour. U fut vivement poursuivi et de façon qu'il fut rembarré jusques à l'embûche du bon

Chevalier, qui, avec ses gens, l'arme en tète et Tépée au poing, comme un lion, vint donner dedans en criant : u France! France! Empire! Empire! » De

Paysan lombard, d'après Vecelli,

cette première charge il y eut de ses ennemis portés par terre plus de trente. Le premier assaut fut dur et âpre, mais enfin les Albanais et arbalétriers se mirent en fuite, au grand galop, pensant gagner

Bassauo, dont ils savaient fort bien le chemin. S'ils faisaient leur devoir de courir, les Français faisaient devoir de chasser; toutefois trop bien allaient les chevau -légers, et le bon Chevalier eût perdu sa proie, n'eût été ce pont que gardait Bonnet, lequel, avec son compagnon Mipont et les gens qu'ils avaient, défendirent le passage aux ennemis ; de façon que le capitaine Scanderbeg connut bien qu'il fallait combattre ou fuir à l'aventure, ce qu'ils aimèrent mieux choisir, et se mirent en fuite à bride abattue; mais si bien furent les éperons chaussés qu'il fut pris soixante Albanais et trente arbalétriers avec les deux capitaines. Le d.emeurant s'en alla à travers pays vers le Trévisan.

En la compagnie du bon Chevalier, -avait été fait archer depuis six jours un jeune gentilhomme du Dauphiné, nommé Guigo Guiffrey, fils du seigneur de Boutières, lequel n'avait pas plus de seize à dixsept ans; mais il était de bonne race et avait grand désir d'ensuivre ses parents. Durant le combat, il vit celui qui portait l'enseigne des arbalétriers de Rinaldo Contarini qui s'était jeté au delà d'un fossé et se voulait sauver. Le jeune garçon se voulut essayer et passa après lui, et avec sa demi-lance lui donna si grand coup qu'il le porta par terre et la rompit; puis il mit l'épée à la main et lui criait : « Rends-toi, enseigne, ou je te tuerai ». L'enseigne ne voulait pas encore mourir; il bailla son épée et son enseigne, au jeune enfant auquel il se rendit, qui n'en eût pas voulu tenir dix mille écus. Il le fit remonter sur son cheval et le mena droit où était le bon Chevalier qui faisait sonner la retraite; il y avait tant de prisonniers qu'il ne savait qu'en faire. Bonnet vit venir de loin le jeune Boutières, et dit : « Monseigneur, je vous prie, voyez venir Guigo; il a

pris un prisonnier et une enseigne » ; et sur ces paroles il arriva. Le bon Chevalier, quand il le reconnut, fut si aise que jamais ne le fut plus, et dit : « Comment ! Boutières, avez-vous gagné cette enseigne et pris ce prisonnier? — Oui, monseigneur, puisqu'il a plu à Dieu; il n'a été que sage de se rendre, autrement je l'eusse tué. » Dont toute la compagnie se prit à rire, mémement le bon Chevalier, qui tant avait d'aise que merveille et dit : « Boutières, mon ami, vous avez bon commencement : Dieu vous le veuille continuer! » Aussi a-t-il fait, car depuis, par ses vertus, il a été lieutenant de cent hommes d'armes que le roi de France donna audit bon Chevalier, après qu'il eut si bien gardé la ville de Mézières contre les gens de l'empereur, comme vous verrez quand temps sera.

Après ces propos, le bon Chevalier dit à Bonnet, à Mipont, au capitaine Pierrepont, alors son lieutenant, gentil chevalier sage et hardi, et aux plus apparents : « Messeigneurs, il nous faut avoir ce château, car il y a gros butin dedans, ce sera pour nos gens. — Ce serait bien fait, dirent les autres; mais il est fort et nous n'avons pas d'artillerie. — Taisez-vous, dit-il ; je sais la manière comment je l'aurai avant un quart d'heure. » Il fit appeler les capitaines Scanderbeg et Rinaldo Contarini, auxquels il dit : « Savez-vous ce qu'il y a, seigneurs? Faitesmoi rendre cette place incontinent, car je sais que vous en avez le pouvoir, ou sinon, je fais vœu à Dieu que je vous ferai trancher la tête devant la porte, .tout à cette heure. » Ils répondirent qu'ils le feraient, s'il leur était possible, ce qui oui était; car un neveu du capitaine Scanderbeg la tenait, qui la rendit incontinent que son oncle eut parlé à lui. Le bon Chevalier et tous ceux de la compagnie y mon-

ttrent, et trouvèrent plus de cinq cents bœufs et vaches et force autre butin qui fut également réparti, tant que chacun fut content. Le bétail fut mené vendre, à Vicence. Ils firent très bien repaître leurs chevaux et y repurent aussi, car ils trouvèrent assez de quoi.

Le bon Chevalier fit seoir à sa table les deux capitaines vénitiens et, comme ils achevaient de dîner, voici arriver le petit Boutières qui venait voir son capitaine et amenait son prisonnier, lequel était deux fois aussi haut que lui et âgé de trente ans. Quand le bon Chevalier le vit, il se prit à rire et dit aux deux capitaines vénitiens : « Messeigneurs, ce jeune garçon, qui était page il n'y a pas six jours et n'aura barbe de trois ans, a pris votre enseigne; c'est un gros cas : car je ne sais comment vous faites, mais nous autres Français ne baillons pas volontiers nos enseignes sinon aux plus suffisants». L'enseigne vénitien eut honte et se vit à cette occasion fort abaissé de son honneur; il dit en son langage : « Par ma foi, capitaine, je ne me suis pas rendu à celui qui m'a pris par peur de lui, car lui seul n'est pas pour me prendre prisonnier. J'échapperais bien de ses mains et de meilleur homme de guerre que lui; mais je ne pouvais pas combattre votre troupe moi seul. » Le bon chevalier regarda Boutières auquel il dit : « Écoutez ce que dit votre prisonnier que vous n'êtes pas homme pour le prendre ». Le jeune enfant fut bien marri, et comme courroucé répondit : « Monseigneur, je vous supplie de m'accorder ce que je vous demanderai. — Oui, vraiment, dit le bon Chevalier; qu'est-ce? — C'est, dit-il, que je rebaillerai à mon prisonnier son cheval et ses armes et je monterai sur le mien; nous irons là-bas; si je le puis conquérir encore une fois, qu'il soit assuré

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de mpurir, et j'en fais vœu à Dieu ; et s'il peut échapper, je lui donne sa rançon. » Jamais le bon Chevalier ne fut plus aise d'aucun propos, et il dit tout haut : « Vraiment je vous l'accorde ». Gela ne servit de rien, car le Vénitien ne voulut pas accepter

Lansquenet en maraude, d'après Jost Ammon.

Tofifre, dont il n'eut guère d'honneur, et, par le contraire, le petit Boutières beaucoup.

Après dîner, le bon Chevalier et les Français remontèrent à cheval et retournèrent au camp, où ils emmenèrent leurs prisonniers. De cette belle prise fut bruit plus de huit jours, et en fut donnée grande louange au bon Chevalier par l'empereur et par tous les Allemands, Hennuyers et Bourguignons. Surtout le bon seigneur de La Palisse en fut tant aise que merveille, auquel fut conté le tour qu'avait fait le petit Boutières et l'offre qu'il avait faite à son pri-

sonnier. S'il en fut ri par tout le camp, il ne fant pas demander. Bien dit le seigneur de La Palisse qu'il connaissait de longue main la race de Boutières et que, de cette maison, tous étaient gaillards gentilshommes. Ainsi alla de cette aventure au bon Chevalier sans peur et sans reproche, pour cette fois.

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