FAIRE METTRE A PIED LES GENTILSHOMMES FRANÇAIS
EFFET PRODUIT PAR CETTE PRÉTENTION. — ON DEMANDE AUX ALLEMANDS D'eN FAIRE AUTANT.
Vous avez entendu ci-devant comment l'artillerie de l'empereur, du duc de Ferrare et du marquis de Mantoue avait fait trois brèches toutes mises en une qui contenait un demi-mille, ou peu s'en fallait, ce que, par un matin, l'empereur, accompagné de ses princes et seigneurs d'Allemagne, alla voir, dont il s'émerveilla et se donnait grand'honte, au nombre de gens qu'il avait, de ce que plus tôt il n'avait fait donner l'assaut, car déjà il y avait trois jours que les canonniers ne tiraient qu'à pierre perdue en la ville, parce que, à l'endroit où ils étaient, il n'y avait plus de muraille. C'est pourquoi, lui revenu à son logis, qui était distant de celui du seigneur de La Palisse d'un jet de boule seulement, il appela un sien secrétaire français , auquel il fit écrire une lettre audit seigneur, qui était en cette substance : « Mon cousin, j'ai à ce matin été voir la brèche de la ville que je trouve plus que raisonnable pour qui voudra fait« son devoir; j'ai avisé d'y faire aujourd'hui donner l'assaut. Je vous prie que, incontinent que mon grand tambourin sonnera, ce qui sera sur
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Je midi, vous fassiez tenir prêts tous les gentilshommes français qui sont sous votre charge à mon service par le commandement de mon frère le roi de France, pour aller audit assaut avec mes pié- • tons, et j*espère, avec l'aide de Dieu, que nous l'emporterons. »
Par le même secrétaire qui avait écrit la lettre il l'envoya au seigneur de La Palisse, lequel trouva assez étrange cette manière de procéder; toutefois, il n'en fit rien paraître. Il dit seulement au secrétaire : « Je m'ébahis que l'empereur n'a mandé mes compagnons et moi pour plus assurément délibérer de cette affaire ; toutefois vous lui direz que je les vais envoyer quérir, et, eux venus, je leur montrerai la lettre. Je crois qu'il n'y aura aucun qui ne soit obéissant à ce que l'empereur voudra commander. » Le secrétaire retourna faire son message, et le seigneur de La Palisse manda tous les capitaines français, lesquels vinrent à son logis. Déjà était bruit par tout le camp que Ton donnerait l'assaut à la ville sur le midi ou peu après. Lors eussiez vu une chose merveilleuse; car les prêtres étaient retenus à prix d'or à confesser, parce que chacun se voulait mettre en bon état, et il y avait plusieurs gens d'armes qui leur baillaient leur bourse à garder; et pour cela ne faut faire nul doute que messeigneurs les curés n'eussent bien voulu que ceux dont ils avaient l'argent en garde fussent demeurés à l'assaut.
D'une chose je veux bien aviser ceux qui lisent cette histoire, c'est qu'il y avait cinq cents ans qu'il ne fut vu en camp de prince autant d'argent qu'il y en avait là; il n'était jour qu'il ne désertât trois ou quatre cents lansquenets qui emmenaient bœufs et vaches en Allemagne, lits, blés, soies à filer et
autres ustensiles, de sorte que le Padouan souffrit un dommage de deux millions d'écus, tant en meubles qu'en maisons et palais brûlés et détruits. Or revenons à notre propos.
Les capitaines français arrivés au logis du sei- * gneur de La Palisse, il leur dit : w Messeigneurs, il faut dîner, car j'ai à vous dire quelque chose que, si je vous le disais devant, par aventure ne feriezvous pas bonne chère ».
Il disait ces paroles par joyeuseté, car il savait assez qu'entre ses compagnons il n'y en avait aucun qui ne fût un autre Hector ou Roland, et sur tous le bon Chevalier, qui jamais en sa vie ne s'étonna de chose qu'il vît ni ouït. Durant le dîner, ils ne firent que se réjouir les uns des autres. Toujours en voulait ledit seigneur de La Palisse au seigneur d'Imbercourt, qui lui rendit bien son change, en toutes paroles d'honneur et de plaisir. Je crois que vous avez oui nommer ci-devant tous les capitaines français qui étaient là ensemble, mais je crois qu'en tout le reste de l'Europe on n'en eût pas encore trouvé autant de la sorte. Après le dîner, on fît sortir tout le monde de la chambre, excepté les capitaines, à qui le seigneur de La Palisse communiqua la lettre de l'empereur, qui fut lue deux fois pour mieux l'entendre; laquelle ouïe, chacun se regarda l'un l'autre en riant, pour voir qui commencerait la parole. Lors dit le seigneur d'Imbercourt : « Il ne faut point tant songer, monseigneur, dit-il au seigneur de La Palisse; mandez à l'empereur que nous sommes tous prêts. Je m'ennuie déjà aux champs, car les nuits sont froides et puis les bons vins commencent à nous manquer » ; dont chacun se prit à rire. 11 n'y eut aucun de tous les capitaines qui ne parlât avant le bon Chevalier, et tous s'accordaient au propos du seigneur
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d'fmbercourt. Le seigneur de La Palisse le regarda et vit qu'il faisait semblant de se curer les dents, comme s'il n'avait pas entendu ce que ses compagnons avaient proposé; lors il lui dit en riant : « Hé! vous, l'Hercule de France, qu'en dites-vous? 11 n'est pas temps de se curer les dents ; il faut répondre à cette heure promptement à l'empereur. »
Le bon Chevalier, qui toujours était coutumier de plaisanter, joyeusement répondit : « Si nous voulons trestous croire monseigneur d'Imbercourt, il ne faut qu'aller droit à la brèche ; mais parce que c'est un passe- temps assez fâcheux à des hommes d'armes que d'aller à pied, je m'en excuserais volontiers; toutefois, puisqu'il faut que j'en dise mon opinion, je le. ferai. L'empereur mande dans sa lettre que vous fassiez mettre tous les gentilshommes français à pied pour donner l'assaut avec ses lansquenets. Pour moi, combien que je n'aie guère des biens de ce monde, toutefois je suis gentilhomme; tous vous autres , messeigneurs , * êtes gros seigneurs et de grosses maisons; et tels sont beaucoup de nos gens d'armes. L'empereur penserait-il que ce soit chose raisonnable de mettre tant de noblesse en péril et hasard avec des piétons, dont l'un est cordonnier, l'autre maréchal, l'autre boulanger et gens mécaniques, qui n'ont leur honneur en si grosse recommandation que des gentilshommes? C'est trop légèrement regardé, sauf sa grâce à lui. Mais mon avis est que vous, monseigneur, dit-il au seigneur de La Palisse, devez rendre réponse à l'empereur qui sera telle : c'est que vous avez fait assembler vos capitaines, suivant son vouloir, quij^ont très délibérés de faire son commandement selon la charge qu'ils ont du roi leur maître, et qu'il entend assez que leurdit maître n'a point de gens en ses ordonnances qui n^
soient gentilshommes ; de les mêler parmi gens de pied, qui sont de petite condition, serait peu faire d'estime d'eux, mais qu'il a force comtes, seigneurs et gentilshommes d'Allemagne. Qu'il les fasse mettre à pied avec les gens d'armes de France, et volontiers ils leur montreront le chemin, et puis ses lansquenets les suivront, s'ils connaissent qu'il y fasse bon. »
§ 18. — LES SEIGNEURS ALLEMANDS REFUSENT LA PROPOSITIOH. l'assaut CONTREMANDÉ.
Quand le bon Chevalier eut dit son opinion, il n'y eut rien de répliqué, mais son conseil fut tenu vertueux et raisonnable, et cette réponse fut rendue à l'empereur, qui la trouva très honnête. Il fît incontinent et tout soudainement sonner ses trompettes et tambourins, pour assembler son conseil, où se trouvèrent tous les princes, seigneurs et capitaines, tant d'Allemagne, Bourgogne que Hainaut; lesquels assemblés, l'empereur leur déclara comment il était déljbéré d'aller dans une heure donner l'assaut à la ville, dont il avait averti les seigneurs de France, qui tous étaient fort désireux d'y faire très bien leur devoir, et qu'ils le priaient qu'avec eux allassent les gentilshommes d'Allemagne, auxquels volontiers, en se mettant les premiers, ils montreraient le chemin : « C'est pourquoi, messeigneurs, je vous prie tant que je puis de les y vouloir accompagner et vous mettre à pied avec eux, et j'espère, avec l'aide de Dieu, que du premier assaut nous emporterons nos ennemis. »
Quand l'empereur eut achevé son parler, soudainement se leva un bruit fort merveilleux et étran^fe