LE PAPE ET LE DUC DE FERRARE
lequel était allié du roi de France, auquel ledit duc en avait amplement écrit pour être secouru ; à quoi le roi voulut bien obtempérer et écrivit au grand maJtre, son lieutenant général, de lui bailler secours, ce qu'il fit ; car il envoya les seigneurs de Montoison, de Fontrailles, du Lude, et le bon Chevalier, avec trois ou quatre mille hommes de pied français et huit cents Suisses qu'avait tirés du pays, comme aventuriers, un capitaine nommé Jacob Zemberg. Eux arrivés à Ferrare furent fort bien reçus du duc, de la duchesse et de tous les habitants.
Le grand maître, avec son armée qui lui resta, se retira au duché de Milan, parce qu'il fut averti que les Suisses, qui un peu auparavant avaient laissé l'alliance du roi son maître, y faisaient une descente et étaient déjà au pont de La Treille. Quand il arriva, il ne séjourna point à Milan, mais avec sa gendarmerie, les deux cents gentilshommes et quelque petit nombre de gens de pied, il les alla attendre en la plaine de Galezas et leur fît ôter tous ferrements de moulins et tous vivres de leur chemin, et qui pis est, à ce qu'on disait, avait fait empoisonner tous les vins étant audit lieu de Galezas, jusqu'où vinrent les Suisses et en burent tout leur saoul ; mais au diable celui qui en eut mal. Guère ne furent aux champs que vivres ne leur manquassent;
rare. Son plan était aussi habile qu'audacieux î à couvert du côté de Naples, il tentait d'enlever Gênes et de dépouiller le duc Alphonse, tandis que le Milanais serait attaqué au nord par les Suisses, à l'est par les Vénitiens. Un premier échec l'attendait du côlé de Gènes. La ville resta fidèle et repoussa les soldats et les vaisseaux du Saint-Père combinés avec ceux de Ferdinand d'Aragon. Dans le même temps commençait la guerre de Ferrare.
128 LA LiGtJE DE CAMBRAI
par quoi leur convint retourner en leur pays, où ils furent toujours conduits de près, afin qu'ils ne missent le feu en nul village. 11 alla des aventuriers français audit lieu de Galezas qui voulurent boire du vin qu'on avait empoisonné pour les Suisses; mais il en mourut plus de deux cents. 11 faut dire que Dieu s'en mêla, ou que l'épice était demeurée au fond du tonneau.
§ 7. — COUP DE MAIN MANQUÉ PAR LA GARNISON DE LEONANO SUR LE PROVÉDITEUR ANDRÉ GRITTI.
Uattaque des Vénitiens, qui devait coïncider avec celle des Suisses, eut lieu seulement lorsque ceux-ci se furent retirés du Milanais, Ils se portèrent devant 'Vérone, mais en furent délogés par les Français, les Allemands et les assiégés, V approche de Chaumont d'Amhoise les força à la retraite (septembre ^5W).
Or je laisserai cette matière et retournerai à la guerre du pape et du duc de Ferrare; mais d'abord je déclarerai une merveilleuse et périlleuse aventure qui arriva à ceux de Legnago, en la même année.
Quand le gentil chevalier de La Cropte se fut mis en ordre dans Legnago, peu durèrent de jours qu'il ne tombât malade et fût en grand danger de mort. 11 avait tout plein de jeunes gens et volontaires, dont entre autres était un gentilhomme appelé Guyon de Gantier, fort, hardi et courageux plus que de conduite. Les Vénitiens venaient quelquefois courir jusque devant cette place de Legnago, mais ceux de dedans, mis en garnison, n'osaient sortir; car il leur était seulement ordonné de la garder sûrement. Ce Guyon de Gantier avait des espions deçà et delà, et fit tant qu'il fit connaissance avec un homme de
LA GARNISON DE LEGNANO ET ANDRÉ tiRlTTl 129
la ville de Montagnana, distante de Legnago de douze ou quinze milles, lequel venait bien souvent voir ledit Gantier en sa place, et lui tenait toujours propos que, si quelquefois il voulait sortir avec un nombre de gens de cheval et de pied non pas trop grand, il ne manquerait point de prendre prisonnier le provéditeur de la seigneurie de Venise, messire André Gritti ; car souvent il venait audit Montagnana avec deux ou trois cents chevau - légers , et que , étant ledit de Gantier et ses compagnons embusqués auprès de la ville, par un matin avant le jour, ils ne manqueraient point, ainsi que le provéditeur sortirait, de le prendre et quant et quant la ville et de la piller; et le galant se faisait fort d'avertir sûrement du jour qu'il y ferait bon.
Gantier, qui avait grand désir de faire courses et aussi d'attraper ce beau butin, l'assura qu'il n'y ferait point faute, pourvu qu'il fût averti au vrai ; ce que Fautre lui promit assez et puis s'en retourna à Montagnana, où, aussitôt arrivé, il donna à entendre à celui qui l'avait en garde pour la Seigneurie la menée qu'il avait faite à ceux de Legnago, et que si les Vénitiens voulaient bien jouer leur personnage, ils ne manqueraient point d'avoir à leur merci la plupart de ceux de la garnison, et par ainsi aisément reprendre la place qui leur était de merveilleuse importance. Le capitaine de Montagnana trouva cet avis très bon et incontinent le fît entendre par un exprès au provéditeur, messire André Gritti, qui amena trois cents hommes d'armes, huit cents chevau-légers et deux mille hommes de pied. De cette bande, il envoya à deux ou trois milles dudit Montagnana deux cents hommes d'armes et mille hommes de pied en embuscade, lesquels furent instruits pour laisser passer ceux qui sortiraient de Legnago, et
làQ LA LIGUE DE CAMBRAI
puis après leur clore le passage. Ils ne mirent pas en oubli ce qu on leur avait ordonné ; aussi jouèrent-ils fort bien leur rôle.
L*espion de Montagnana retourna pour parler à Guyon de Gantier, qui lui fit bon accueil, lui demandant ce qui l'amenait; lequel en homme assuré répondit : « Bonnes nouvelles pour vous, si vous voulez; car à ce soir arrive en notre ville messire André Gritti avec deux cents chevaux seulement ; si vous voulez partir une heure ou deux avant le jour, je vous conduirai et vous ne manquerez pas de l'empoigner. » Qui fut bien aise? Ce fut Gantier, lequel s'en viftt incontinent à ses compagnons, mémement à un gentilhomme qu'on appelait le jeune Malherbe, qui portait leur enseigne, et leur conta l'affaire de point en point. Jamais chose ne fut trouvée meilleure et, quant à leur vouloir, il n'était question que de partir; mais il fallait avoir congé. Le capitaine La Gropte gardait encore dans la journée quelque peu le ht, pour n'être pas trop bien revenu de sa maladie. Allèrent vers lui les seigneurs de Gantier et Malherbe, le suppher de leur donner congé de faire une course où ils auraient gros honneur et grand profit; ils lui contèrent Tenlreprise d'un bout en autre. Quand il eut ouï leurs raisons, il répondit en sage et avisé chevalier et dit : « Messeigneurs, vous savez que j'ai cette place sur ma vie et sur mon honneur, pour la garder seulement. S'il advenait que vous eussiez rencontré autre que bonne, je serais détruit et perdu à jamais, et le reste de mes jours je ne vivrais plus qu'en mélancolie : par quoi je ne suis pas délibéré de vous donner congé. » Ils commencèrent à lui faire les plus belles remontrances du monde en disant qu'il n'y avait nul danger, que leur espion était assuré; et tant lui en dirent des unes et des autres
LA GARNISON DE LEGNANO ET ANDRE GRlTtl 134
que, moitié de gré, moitié par importunité, il leur donna congé, mais, à vrai dire, c'était quasi à force. Cela ne leur faisait rien, car le cerveau bouillait encore dedans leur tète, et à quelque péril que blé se vendît, ils voulurent essayer leur mauvaise fortune. Ils en avertirent tous leurs compagnons qu'ils tirèrent à leur cordelle, et, quand ils connurent que l'heure approchait, ils en firent monter jusques à cinquante à cheval, tous hommes d'armes, que Malherbe menait, et environ trois cents hommes de pied, que conduisait Guyon de Gantier.
Sur les deux heures après minuit, ils partirent de Legnago, leur double espion avec eux qui les conduisait à l'écorchoir. Il n'est rien si certain que c'était toute fleur de chevalerie ce qui sortit de Legnago, quant à la hardiesse; mais jeunesse était avec eux de compagnie. Ils se mirent ensemble le long du grand chemin qui allait droit dudit Legnago à Montagnana, les gens de pied devant et ceux à cheval à leur aile. Tant allèrent qu'ils approchèrent de la première embuscade des gens de la Seigneurie qui étaient en un petit village; mais ne se doutant de rien, ils passèrent outre et poussèrent jusques à un petit mille de Montagnana. Alors leur dit l'espion : (c Messeigneurs, laissez-moi aller et vous tenez ici tous serrés; je vais savoir dedans la ville ce qui s'y fait, pour vous en avertir. » Ils le laissèrent aller, mais trop mieux leur eût valu lui avoir coupé la tête ; car il ne fut pas sitôt arrivé qu'il alla au seigneur messire André Gritli, auquel il dit : « Seigneur, je vous ai amené, la corde au col, la plupart de ceux de Legnago, et il est impossible qu'il s'en puisse sauver un seul, si vous voulez; car déjà ont-ils passé votre embuscade et sont à un mille d'ici ».
Messire André Gritti fut incontinent à cheval, et
tous ses gens prêts pareillement, tant de cheval, que de pied; et se jetant hors de la ville, il envoya environ cent hommes de cheval pour escarmoucher, qui bientôt trouvèrent les Français, lesquels furent joyeux à merveille, pensant qu'il n'y avait pas autre chose et que le provéditeur était en cette troupe. Les Français à cheval commencèrent à charger, et les autres tournèrent le dos, jusques à ce qu'ils fussent sur la grosse troupe, laquelle quand ils aperçurent, ils s'étonnèrent beaucoup et retournèrent aux gens de pied, auxquels ils dirent : « Nous sommes trahis, car ils sont trois mille hommes ou plus; il faut essayer à nous sauver ». Ceux de la Seigneurie les suivaient à grosse furie, criant : Marco! Marco! a came! a carne * ! Us chargèrent rudement les Français, lesquels mirent leurs gens de pied devant et leurs gens de cheval sur la queue, pour les soutenir; et de fait ils reculèrent sans perte jusques au village où était la première embuscade des Vénitiens, qui, au son de la trompette, suivant l'ordre qu'ils avaient, commencèrent à sortir et se jetèrent entre Legnago et les Français. Par ainsi ils furent enclos et assaillis des deux côtés. Il faut entendre que, depuis que Dieu créa ciel et terre, jamais ne fut mieux combattit que ce jour; car le combat dura plus de quatre heures, sans que les Français, qui toujours se retiraient, pussent être défaits. D'une chose s'avise^ messire André Gritti : c'est qu'il fit jeter sur les ailes quelques arbalétriers à cheval, qui vinrent donner dedans les gens de pied, de sorte qu'ils leur flrent rompre une partie de leur ordre. Toutefois ils se retirèrent toujours vers leur place, de laquelle ils approchèrent à quatre milles ; mais là il leur fallut