PRÉSENCE D*ESPR1T DE BERNARD DE VILLARS
demeurer, car ils furent chargés par tant d'endroits et de telle sorte que la plupart des hommes d'armes turent mis à pied, leurs chevaux étant tués. Quand Guyon de Gantier vit que tout était perdu, comme un lion échauffé il entra dans les gens de pied de la Seigneurie, où il fit merveilles d'armes, car il en tua de sa main cinq ou six ; mais il avait trop peu de gens au prix des autres; et lui fut force de là demeurer abattu et tué avec tous ses trois cents hommes, sans que nul en échappât vif. Le capitaine Malherbe s'était, avec si peu de gens à cheval qu'il avait, encore tiré aux champs, où il combattit l'espace d'une grosse heure; mais enfin il fut pris prisonnier et vingt-cinq de ses compagnons; le reste y mourut. Et, pour conclusion, il n'échappa homme vivant pour en aller dire les nouvelles à Legnago.
§ 8. — PRÉSENCE d'esprit DE BERNARD DE VILLARS.
Quand messire André Gritli vit tout à fait la victoire sienne, il s'avisa d'une subtilité : c'est qu'il fit dépouiller et désarmer tous les gens de pied français qui étaient morts et en fit vêtir autant des siens, prit les habillements des gens d'armes, leurs chevaux et plumets, et les bailla à de ses gens; et en outre leur bailla cent ou cent vingt de ses hommes qu'il emmenait comme prisonniers, et leur faisait conduire trois faucons que ceux de Legnago avaient menés; puis il leur dit : « Allez en cette sorte jusques à Legnago, et, quand vous serez auprès, criez : « France ! France ! victoire ! victoire ! » Ceux de dedans penseront que ce soient leurs gens qui aient gagné; et pour encore mieux leur donner à connaître, outre leurs enseignes, vous emporterez encore deux ou trois des nôtres. Je ne fais nul doute qu'ils
ne vous ouvrent la porte : saisissez-vous-en; et je serai à un jet d'arc de vous, et, au son de la trompette, je me rendrai là incontinent. Ainsi aujourd'hui, si vous savez bien conduire l'affaire, nous reprendrons Legnago, qui est de telle importance à la Seigneurie, comme vous savez. » Ce qui leur fut commandé fut très bien exécuté, et, menant fête et joie, ils approchèrent d'un jet d'arc de Legnago sonnant trompettes et clairons.
Le seigneur de La Cropte avait un lieutenant en la place qui s'appelait Bernard de Villars, ancien sage chevalier, et qui avait beaucoup vu. U monta sur la tour du portail pour voir venir ses gens qui démenaient si grande joie, afln de leur faire ouvrir la porte. Il regarda de loin leur contenance, dont il s'ébahit, et dit à un qui était auprès de lui :
« Voilà les chevaux et les accoutrements de nos gens, mais il m'est avis que ceux qui sont dessus ne chevauchent point à notre mode et ne sont point des nôtres, ou je suis déçu. Il pourrait bien y avoir du malheur en notre endroit, et le cœur me le juge. Je vous prie, descendez et faites abaisser la planchette du pont et puis dites qu'on la retire. Si ce sont nos gens, vous les reconnaîtrez assez ; si ce sont ennemis, pensez de vous sauver à la barrière. J'ai ici deux pièces chargées; s'il est besoin, vous en serez secouru. » Au dire du capitaine Bernard, descendit le compagnon, qui sortit loin de la place, pensant venir au-devant de ses gens, en demandant : « Qui vive? où est le capitaine Malherbe? » Ils ne répondirent rien; mais, croyant que le pont fût abaissé, ils commencèrent à pousser à course de cheval. Ledit compagnon se sauva tellement quellement en la barrière. Alors furent tirées les deux pièces d'artillerie, ce quj les arrêta sur le cul.
LE PAPE MET LE SIÈGE DEVANT LA MIRANDOLE i»35
Ainsi fut sauvée la place de Legnap^o pour cette fois; mais les Français y eurent grosse honte et perte dont plusieurs s'aperçurent. Quand le pauvre seigneur de La Cropte eut entendu la piteuse affaire, il faillit mourir de deuil. Le roi de France en fut déplaisant à merveille et lui en pensa faire un mauvais tour; mais cela s'apaisa, par le moyen du seigneur Jean-Jacques, qui était pour lors venu en France pour tenir sur les fonts madame Renée, fille du roi Louis douzième et de Anne sa femme, duchesse de Bretagne, lequel lui fit plusieurs remontrances à la décharge du dit seigneur de La Cropte.
Or laissons ce propos et retournons au pape Jules second, qui marchait vers Ferrare.