‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 255 sur 329 · LE PAPE MET LE SIÈGE DEVANT LA MIRANDOLE · texte numérisé non relu

LE PAPE MET LE SIÈGE DEVANT LA MIRANDOLE

(janvier 1511). ?

Le pape Jules, qui désirait à merveille recouvrer la duché de Ferrare qu'il prétendait être de l'Église ^, dressa une grosse armée qu'il fit dans le Bolonais, pour l'amener en ladite duché, et s'en vint, de jour* née en journée, loger en un gros village qu'on

1. Jules II donna comme prétexte à cette guerre que le duc Alphonse exploitait indûment les salines de Commecchio. En septembre 1510, au concile national de Tours, les évêques français reconnurent au roi le droit de faire la guerre au pape, qui l'attaquait avec des armft« temporelles, en des matières d'ordre temporel, et lu dèrent des subsides. Louis XII envoya cette dé ses alliés et les engagea à assembler un conci ménique pour iréfornier l'Église dans son chef ses membres.

appelle Saint-Félix , entre La Concorde et La Mirandole. Le duc de Ferrare et tous les Français qui étaient avec lui s'étaient venus loger à douze milles de Ferrare, entre deux bras du Pô, en un lieu dit pspitale, où il fît dresser un pont de bateaux qu'il faisait très bien garder, car par là souvent ses ennemis étaient escarmouches. Le pape, arrivé à .Saint-Félix, manda à la comtesse de La Mirandole, qui était fille naturelle du seigneur Jean-Jacques de Trivulce, alor§ veuve, qu'elle voulût mettre sa ville de La Mirandole entre ses mains, parce qu'elle lui était nécessaire pour son entreprise de Ferrare. La comtesse, qui, suivant le cœur de son père, était toute Française et savait très bien que le roi de France favorisait et secourait le duc de Ferrare, ne l'eût pas fait pour mourir. Elle avait un sien cousin germain, appelé le comte Alexandre de Trivulce, avec elle, qui ensemble firent réponse à celui qui était venu de par le saint -père ; et il lui fut dit que : quand il lui plairait, il s'en pourrait bien retourner et dire à son maître que pour rien la comtesse de La Mirandole ne baillerait sa ville, qu'elle était sienne et que, Dieu aidant, elle la saurait bien garder contre tous ceux qui la lui voudraient ôter. De cette réponse fut courroucé merveilleusement le pape, et il jura par saint Pierre et saint Paul qu'il l'aurait de gré ou de force. Il commanda à son neveu le duc d'Urbin, capitaine général de son armée, que le lendemain il y allât mettre le siège.

Le comte Alexandre de Trivulce, qui n'en pensait pas moins, envoya devers le duc de Ferrare et les capitaine? français à Ospitale, qui n'était qu'à douze milles, les supplier, parce qu'il ne se sentait pas bien garni de gens pour l'heure, et que de jour en autre attendait le siège, qu'on lui envoyât jus-

Portrait d'Alphonse d'Eate, duc de Ferrare, d'après une estampe du xvi" siècle.

ques à cent bons compagnons et deux canonniers. La chose lui fut aisément accordée, car la perte de La Mirandole était de grosse importance au duc de Ferrare, qui était un gentil prince, sage et vigilant à la guerre, et qui sait quasi tous les sept arts libéraux et plusieurs autres choses mécaniques, comme fondre artillerie, dont il est aussi bien garni que prince son pareil dans tout le monde, et en sait très bien tirer, faire les aflFûts et les boulets. Or laissons ces vertus-là, car assez il en avait et a encore. Par l'avis des capitaines français, il envoya à La Mirandole les deux canonniers et les cent compagnons qu'on demandait; et avec eux allèrent deux gentilshommes, l'un du Dauphiné, appelé Monchenu , neveu du seigneur de Montoison, et l'autre neveu du seigneur du Lu de, qu'on appelait Chantemerle, du pays de la Beauce, auxquels, au partir, le bon Chevalier sans peur et sans reproche dit : « Mes enfants, vous allez au service des dames ; montrez-vous gentils compagnons pour acquérir leur grâce et faites parler de vous. La place où vous allez est très bonne et forte ; si le siège y vient, vous aurez honneur à la garder »; et plusieurs autres joyeux propos leur disait le bon Chevalier, pour leur mettre le cœur au ventre. Il monta lui-même à cheval avec sa compagnie, pour leur faire escorte, et si bien les conduisit qu'ils entrèrent dedans la ville, où ils furent reçus de la comtesse et du comte Alexandre très honnêtement. Ils n'y furent pas depuis trois jours que le siège ne fût devant, et l'artillerie plantée sur le bord du fossé, qui commença à tirer fort et raide; et ceux de la ville, qui ne montraient pas cause d'ébahissement, leur rendaient la pareille au mieux qu'ils pouvaient, î^e $on Chevalier, qui ne plaignit jamais argent

pour savoir ce que faisaient les ennemis, avait des espions qui souvent lui rapportaient nouvelles du camp et du pape, qui était encore à Saint-Félix, et comment il se délibérait de partir dans un jour ou deux, pour aller au siège qu'il avait fait mettre devant La Mirandole. Il renvoya encore un desdits espions à Saint-Félix, dont ils n'étaient qu'à dix milles, pour entendre au vrai quand le pape partirait. Il fit si bonne inquisition qu'il sut pour vrai que le lendemain il irait en son camp, et en vint avertir le bon Chevalier, qui en fut bien aise, car il avait telle chose en tête qu'il espérait prendre le pape et tous ses cardinaux, ce qu'il eût fait, n'eût été un inconvénient qui advint, comme vous entendrez.

§ 10. — LA NEIGE SAUVE LE PAPE DES MAINS DES FRANÇAIS ENTRE SAINT-FÉLIX ET LA MIRANDOLE.

Le bon Chevalier s'en vint au duc de Ferrare et au seigneur de Montoison, auxquels il dit : « Messeigneurs, je suis averti que demain matin le pape veut déloger de Saint-Félix pour aller à La Mirandole. Il y a six grands milles de l'un à l'autre. J'ai avisé une chose, si vous la trouvez bonne, dont il sera mémoire d'ici à cent ans. A deux milles de Saint-Félix il y a deux ou trois beaux palais qui sont abandonnés à cause de la guerre : je suis délibéré de m'en aller loger cette nuit avec cent hommes d'armes, sans page ni varlet, dedans l'un de ces palais, et demain au matin, quand le pape délogera de Saint- Félix (je suis informé qu'il n'a que ses cardinaux, évêques et protonotaires, et seulement cent chevaux de sa garde), je sortirai de mon embuscade.

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