LA NEIGE SAUVE LE PAPE DES MAINS DES FRANÇAIS
et il n*y aura nulle faute que je ne l'empoigne; car Talarme ne saurait être sitôt au camp que je ne me sauve, vu qu'il n'y a que deux milles d'ici là; et prenez le cas que je fusse poursuivi, vous, monseigneur, dit-il au duc de Ferrare, et monseigneur de Montoison, passerez le matin le pont avec tout le reste de la gendarmerie, et me viendrez attendre à quatre ou cinq milles d'ici, pour me recueillir, si par cas fortuit il m'arrivait inconvénient. »
Jamais chose ne fut trouvée meilleure que la parole du bon Chevalier; il ne restait qu'à l'exécuter, ce qui ne tarda guère; car, après avoir bien fait repaître les chevaux, il prit, la nuit, cent hommes d'armes tous choisis, et puis, après que chacun fut en ordre comme pour attendre le choc, il s'en alla avec son espion, le beau pas, droit à ce petit village. Si bien lui advint qu'il ne trouva homme ni femme pour être découvert, et qu'il se logea environ une heure avant le jour. Le pape, qui était assez matineux, était déjà levé, et, quand il vit le jour, monta en sa Htière pour aller droit à son camp. Devant étaient protonotaires, clercs et officiers de toutes sortes qui allaient pour prendre le logis, et, s?ans penser aucune chose, s'étaient mis en chemin. Quand le bon Chevalier les entendit, il n'attendit pas plus longtemps, mais il sortit de son embûche et vint charger sur les rustres, qui, comme fort effrayés de l'alarme, retournèrent, piquant à bride abattue d'où ils étaient partis, criant : w Alarme ! alarme ! » Mais tout cela n'eût de rien servi; le pape, ses cardinaux et évêques eussent été pris, sans un inconvénient qui fut très bon pour le saint-père et fort malheureux pour le bon Chevalier : c'est qu'ainsi que le pape fut monté en sa litière et sorti hors du chemin de Saint-Félix, il ne fut pas à un jet de boule qu'il
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tomba du ciel la plus âpre et véhémente neige qu'on eût vue depuis cent ans, et c'était par telle impétuosité que Ton ne se voyait pas Tun l'autre . Le cardinal de Pavie, qui était alors tout le gouvernement du pape, lui dit : « Pater sancte, il n*est pas possible d'aller par ce pays pendant que ceci durera; il est plus que nécessaire, et il me semble que vous devez retourner sans tirer outre » ; ce que le pape accorda, qui ne savait rien de l'embûche; et de malheur, comme les fuyards retournaient et que le bon Chevalier à pointe d'éperon les chassait, sans se vouloir arrêter à prendre personne, car ce n'était pas là son objet, sur le point qu'il arrivait à Saint-Félix, le pape ne faisait que d'entrer dans le château, lequel, au cri qu'il ouït, eut telle frayeur que subitement et sans aide il sortit de sa litière et lui-même aida à lever le pont; ce fut le fait d'un homme de bon esprit, car s'il eût autant tardé qu'on mettrait à dire un Pater noster, il était croqué.
Qui fut bien marri? Ce fut le bon Chevalier; car, bien qu'il sût le château n'être guère fort, et qu'en un quart d'heure il se pourrait prendre, encore n'avait-il nulle pièce d'artillerie ; et puis, d'un autre côté, il pensait bien qu'il serait découvert inconti-: nent par ceux du camp de La Mirandole, qui lui pourraient faire recevoir une honte. Il se mit au retour, après qu'il eut pris tant de prisonniers qu'il voulut, où, entre autres, il y avait deux évêques qu'on portait, et force mulets de charge que ses gens d'armes emmenèrent. Mais jamais homme ne retourna si mélancolique d'avoir manqué une si belle prise, quoique ce ne fût pa*s par sa faute, car jamais entreprise ne fut mieux ni plus subtilement conduite. Quand il fut arrivé vers le duc de Ferrare, le seigneur de Montoison et ses autres compagnons,
La neige sauve le t^APE DES MAlNâ bES FRANÇAIS 1^3
qu'il trouva à six milles de leur pont pour le recevoir et secourir, s'il en eût eu besoin, et qu'il leur eut conté sa mauvaise fortune, ils furent bien marris ; toutefois ils le réconfortèrent le mieux qu'ils purent, lui remontrant que la faute n'était pas venue de lui et que jamais homme ne fit mieux; ainsi remmenèrent, toujours devisant de joyeuses paroles et prêchant avec leurs prisonniers, dont en chemin ils renvoyèrent à pied la plupart. Les deux évêques payèrent quelque légère rançon et puis s'en retournèrent.
Le pape demeura dans le château de Saint-Félix, lequel, de la belle peur qu'il avait eue, trembla la fièvre tout au long du jour et, la nuit, manda son neveu le duc d'Urbin, qui le vint quérir avec quatre cents hommes d'armes et le mena en son siège, où il fut tant que La Mirandole fut prise. 11 y demeura bien trois semaines devant, et ne l'eût jamais eue, sans un inconvénient qui advint : c'est qu'il neigea bien six jours et six nuits sans cesser et tellement que la neige était, dans le camp, de la hauteur d'un homme. Après la neige, il gela si fort que les fossés de La Mirandole le furent de plus de deux grands pieds, en sorte que de dessus le bord tomba un canon avec son affût, qui ne rompit point la glace. L'artillerie du pape avait fait deux bonnes et grandes brèches. Ceux qui étaient dedans n'espéraient aucunement que de nulle part du monde on allât lever le siège; car le seigneur de Chaumont, grand maître de France et gouverneur de Milan, avec le reste de l'armée du roi son maître, se tenait à Reggio, laquelle il faisait remparer tous les jours, • craignant que le pape, après la prise de La Mirandoles, n'allât là, lequel avait grosse puissance, car la plupart de l'armée d'Espagne * était avec lui et celle