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place (le la ville, devisant des affaires. Ils virent venir le bon Chevalier qui amenait cet homme, et eurent imagination que c'était un espion. Lors dit le seigneur de Montoison, s'adressant au bon Chevalier : it Mon compagnon, vous aimeriez mieux être mort que ne fissiez tous les jours quelque prise sur nos ennemis; combien vous payera ce prisonnier pour sa raison? — Par ma foi, répondit le Chevalier, il est des nôtres et nous apporte d'étranges nouvelles, comme il dira à monseigneur. » Lors le duc l'interrogea, et puis regarda les lettres que le capitaine de La Bastide lui écrivait. En les lisant, chacun le voyait blêmir et changer de couleur, et, quand il eut achevé de lire( il haussa les épaules et dit : « Si je perds La Bastide, je puis bien abandonner Ferrare, et je ne vois pas bien le moyen qu'elle soit secourue dedans le terme que celui qui est dedans m'écrit, car il demande secours pour la journée de demain, et il est impossible. — Pourquoi? répondit le seigneur de Montoison. — Parce que, dit le duc, il y a vingtcinq milles d'ici là, et de plus, au temps qu'il fait, il faut passer par un chemin où, l'espace d'un demimille, il faut aller l'un après l'autre ; et encore y al-il une autre chose, c'est que, si nos ennemis étaient avertis d'un passage qu'il y a, vingt hommes empêcheraient dix mille de passer; mais je crois qu'ils ne le savent pas. »
Quand le bon Chevalier sans peur et sans reproche vit le duc ainsi ébahi, et non sans cause, il lui dit : « Monseigneur, quand il est question de peu de chose, la fortune est aisée à passer; mais quand il y va de la destruction, on y doit pourvoir par tous les moyens qu'il est possible. Les ennemis sont devant La Bastide, croient être bien assurés, parce que, au moyen de ce que la grosse armée du pape est près d'ici, leur
est avis que nous n'oserions partir de cette ville pour aller lever le siège. J'ai pensé une chose qui sera fort aisée à exécuter et, si le jnalheur n'est trop contre nous, nous en viendrons à notre honneur. Vous avez en cette ville quatre ou cinq mille hommes de pied, gentils compagnons et gens aguerris au possible. Prenons-en deux mille, avec les huit cents Suisses du capitaine Jacob, et faisons-les, sur la nuit, mettre en bateaux sur l'eau. Vous êtes encore maître du Pô jusques à Argenta. Ils nous iront attendre à ce passage que vous dites. S'ils y sont les premiers, ils le prendront, et la gendarmerie qui est en cette ville ira par terre toute cette nuit. Nous .aurons de bons guides et ferons de façon que nous y serons au point du jour, et ainsi nous joindrons les uns avec les autres. Nos ennemis ne se douteront jamais de cette entreprise. 11 y a, du passage que vous dites, seulement trois milles, ou moins encore, jusques à La Bastide. Devant qu'ils se soient mis en ordre de combattre, nous leur irons livrer bataille aigrement, et le cœur me dit que nous les déferons. »
Si on eût donné cent mille écus au duc, il n'eût pas été plus joyeux. Il répondit en souriant : « Par ma foi, monseigneur de Bayard, il ne vous est rien impossible; mais je vous promets, sur mon honneur, que si messeigneurs qui sont ici trouvent votre opinion bonne, je ne fais doute que nous ne fassions de nos ennemis ce que vous dites ; et de ma part je les en supplie tant que je puis. » Lors il mit le bonnet hors de la tête. Le seigneur de Montoison, hardi et vertueux capitaine, répondit : « Monseigneur, nous n'avons pas à être priés en ce qui vous touche et ferons ce que vous commanderez, car ainsi en avons Tordre du roi notre maître ». Autant en dirent le seigneur du Lude et le capitaine Fontrailles, bien délibérés de
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faire leur devoir. Ils envoyèrent quérir les capitaines de gens de pied, auxquels ils déclarèrent l'affaire, qui leur plut comme être en paradis. Le duc lit secrètement apprêter force barques sans bruit quelconque; car il y avait des gens en la ville qui étaient fort bons papalistes.
Les barques prêtes, sur le soir, se mirent les gens de pied dedans, qui eurent bons et mûrs mariniers. Les gens de cheval, où le duc était en personne, partirent sur le commencement de la nuit. Ils avaient de bons guides, et, quelque mauvais temps qu'il fit, furent sûrement conduits, et si bien leur advint que, demi- heure avant le jour, arrivèrent lesdits gens de cheval au passage où ils ne trouvèrent nul empêchement, dont ils furent très joyeux. Il ne tarda pas une demi-heure que les barques, lesquelles amenaient les gens de pied, n'arrivassent. Us descendirent et, puis après, allèrent le petit pas droit à ce mauvais passage qui était un petit pont où ne pouvait passer qu'un homme d'armes de front, et était sur un canal assez profond, entre le Pô et La Bastide. Us mirent bien une grosse heure a passer, tellement qu'il était jour tout clair, dont le duc eut mauvaise opinion; et, comme il n'entendait point tirer l'artillerie, il craignait que sa place fût perdue ; mais ainsi qu'il parlait aux capitaines français, il ouït trois coups de canon tout d'une bande, dont lui et la belle et bonne compagnie furent fort joyeux. Il n'y avait pas plus d'un mille jusques aux ennemis.
Lors commença à dire le bon Chevalier : « Messeigneurs, j'ai toujours ouï dire que celui-là est fou qui n'estime son ennemi. Nous sommes près des nôtres : ils sont trois contre un. S'ils savaient notre entreprise, sans nulle faute nous aurions de l'affaire et beaucoup, car ils ont de l'artillerie et nous n'en avons
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point. De plus, j'ai entendu que ce qui est devant La Bastide est toute la fleur de l'armée du pape; il les faut prendre en désarroi comme on pourra. Je suis d'opinion que le bâtard du Fay, mon guidon, qui est homme savant en telles matières, leur aille donner Talarme par le côté où sont venus les ennemis, avec quinze ou vingt chevaux, et le capitaine PierrepoDl sera à un jet d'arc, avec cent hommes d'armes, pour lui tenir escorte, s'il est repoussé, et nous lui baillerons le capitaine Jacob Zemberg avec ses Suisses. Vous, monseigneur, dit-il au duc, monseigneur de Montoison, messeigneurs mes compagnons et moi, iront droit au siège où j'irai devant leur faire une alarme. Si celle du bâtard du Fay est la première donnée et s'ils vont tous là, nous les enclorons entre lui et nous, et si la nôtre est la première faite, le capitaine Pierrepont et sa bande de Suisses en feront autant de leur côté. Cela les étonnera tant qu'ils ne sauront que faire; car ils estimeront que nous soyons trois fois plus de gens que nous ne sommes. Et surtout que toutes nos trompettes sonnent à l'aborder. » Jamais chose ne fut trouvée meilleure; car il faut que tous ceux qui liront cette histoire sachent que ce bon Chevalier était un vrai registre des batailles; aussi tout homme, pour sa grande expérience, se tenait à ce qu'il disait. Or venons au point.
Les deux bandes délogèrent : Tune alla par le chemin qu'étaient venus les ennemis, ainsi qu'il avait été ordonné, et les autres droit à la place dont ils approchèrent, sans être aucunement aperçus, de la portée d'un canon de but en blanc. Lors dressa le bâtard du Fay une âpre et chaude alarme qui étonna merveilleusement ceux du camp; toutefois ils commencèrent à s'armer, monter à cheval et aller droit où était ladite alarme. Leurs gens de pied se met-
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talent cependant en bataille et, s'ils se fussent une fois rangés tous ensemble, il y eût eu un combat mortel et dangereux pour les Ferrarais, pour le gros nombre qu'ils étaient. Mais deux inconvénients leur advinrent tout d'un coup : c'est quand ceux qui repoussaient le bâtard du Fay furent a deux cents pas de lui, ils rencontrèrent le capitaine Pierrepont qui les rembarra à merveille et donna dedans eux fièrement. Les Suisses commencèrent à marcher, qui déjà trouvèrent, leurs gens de pied en bataille et en gros nombre, comme de cinq à six mille. Aussi lesdits Suisses furent-ils lourdement repoussés et eussent été rompus, n'eût été la gendarmerie qui les secourut, laquelle donna aux ennemis par les flancs. Cependant arrivèrent le duc, les seigneurs de Montoison, du Lude, de Fontrailles et le bon Chevalier, avec leurs gens de cheval et deux mille hommes de pied, qui par derrière envahirent lesdits ennemis, de sorte que tout fut jpbussé par terre. Le capitaine Fontrailles et le bon Chevalier aperçurent une troupe de gens dé cheval, en nombre dé trois à quatre cents, qui se voulaient rallier ensemble. Ils appelèrent leurs enseignes et tournèrent de ce côté, et en criant : « France! France! » les chargèrent en façon que la plupart alla par tçrre. Lesdits ennemis Combattirent une bonne heure, mais enfin perdirent le camp, et qui put se sauver se sauva, mais il n'y en eut pas beaucoup. Le duc et les Français y firent une merveilleuse boucherie, car il mourut plus de quatre à cinq mille hommes de pied, plus de soixante hommes d'armes, et plus de trois cents chevaux pris, ensemble tout le bagage et artillerie, tellement qu'il n'y avait pas un honmie qui ne fût bieri empêché d'emmener son butin.
Je ne sais comment les chroniqueurs et historiens
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n'ont auU'ement parlé de cette belle bataille de La Bastide, mais depuis cent ans n'en avait été de mieux combattue ni à plus grand hasard. Toutefois ainsi convenait le faire, pu le duc et les Français étaient perdus; lesquels s'en retournèrent glorieux et triomphants dans la ville où chacun leur donnait louange inestimable. Sur toutes personnes, la bonne duchesse, qui était une perle en ce monde,leur fît un remarquable accueil, et tous les jours leur faisait banquets et festins à la mode d'Italie, tant beaux que c'était merveille. J'ose bien dire que, de son temps, ni beaucoup avant, il ne s'est point trouvé de plus triomphante princesse, car elle était belle, bonne, douce et courtoise à toutes gens. Elle parlait espagnol, grec, italien et français, quelque peu très bon latin, et composait en toutes ces langues; et rien n'est si certain que, encore que son mari fût sage et hardi prince, ladite dame, par sa bonne grâce, a été cause dé lui avoir fait faire de bons et grands services.
Après cette gaillarde bataille de La Bastide, le gentil seigneur de Montoison ne vécut guère. Une fièvre continue l'empoigna qui ne le laissa jusques à Ja mort : ce fut un gros dommage, et y fît la France lourde perte. Il avait été en sa vie un dès accomplis gentilshommes qu'on eOt su trouver, et avait fait de belles choses, tant en Picardie, Bretagne, Nàples, que Lombardie. C'était un vrai émerillon, vigilant sans cesse et, quand il était en guerre, toujours le cul suf la selle; au moyen de quoi il était à Iheure de son trépas fort usé et cassé ; mais il se tenait tant proprement et mignonnement qu'il semblait un homme de trente a,ns. De la piteuse aventure furent le duc, la duchesse de Ferrare, le bon Chevalier et tous les autres capitaines français si très dolents que merveille; mais c'est une chose où Ton ne peut remédier.
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§ 12. — TRAHISONS ITALIENNES ET LOYAUTÉ FRANÇAISE. — LE TRAITRE AGOSTINO GHERLO , LE DUC DE FERRARB ET- BATARD.
Le pape était encore à La Mirandole ; quaad il sut les nouvelles de La Bastide et la défaite de ses gens, il faillit désespérer et jura Dieu qu'il s'en vengerait, et pour cela il ne tarderait point qu'il n'allât assiéger Ferrare, à quoi soudainement il voulait s'attacher; mais les capitaines et gens de guerre qu'il avait avec lui, mémeraent le duc d'Urbin, son neveu, qui eût bien voulu que le roi de France et lui eussent été amis, l'en détournaient tant qu'ils pouvaient, lui remontrant que Ferrare, garnie comme elle était et de tels capitaines, surtout du bon Chevalier à qui nul ne se comparait, ne se prendrait pas aisément, et que, si son armée entrait en l'île pour l'assiéger, les vivres y viendraient à grand'peine. Le pape ne trouvait pas bon ce conseil, car cent fois le jour il disait : « Ferrare! Ferrare! Vavro al corpo di Dio! » Il s'avisa d'un autre moyen et mit en son entendement qu'il pratiquerait quelques gentilshommes de la ville par le moyen desquels il la pourrait avoir, car une nuit ils lui pourraient livrer une porte par où les gens entreraient. Il y envoya plusieurs espions qui avaient charge de parler à certains gentilshommes; mais le duc et le bon Chevaher faisaient faire si bon guet qu'il n'en entrait pas un qui ne fût empoigné, et il en fut pendu six ou sept. Toutefois le duc fut en soupçon d'aucuns gentilshommes de sa ville, lesquels il fit mettre prisonniers, par aventure à tort, edtre lesquels fut le comte Borso Calcagnini, qui avait logé chez lui le bon Chevalier, qui fut déplaisant de sa détention; mais, parce que les choses étaient fort douteuses, il ne s'en voulut mêler que bien à point.
Quand le pape vil qu'il ne viendrait point à ses attentes par ce moyen, il s'avisa d'une terrible chose; car il mit en son entendement, pour se venger des Français, qu'il pratiquerait le duc de Ferrare. Il avait un gentilhomme lodésan, du duché de Milan, à son service, qu'on appelait messire Agostino Gherlo, mais il changeait son nom. C'était un grand faiseur de menées et de trahisons, dont mal lui en prit à la fm, car le seigneur d'Aubigny lui fit couper la tète dans Brescia, où il le voulut trahir. Un jour, fut appelé ce messire Agostino devant le pape, lequel lui dit : « Viens çà : il faut que tu me fasses un service. Tu t'en iras à Ferrare, devers le duc, auquel tu diras que s'il se veut dépêcher des Français et demeurer mon allié, je lui baillerai une de mes nièces pour son fils aine, le tiendrai quitte de toutes réclamations, et de plus le ferai gonfalonier et capitaine général de l'Église. Il faut seulement qu'il dise aux Français qu'il n'a plus que faire d'eux et qu'ils se retirent. Je suis assuré qu'ils ne sauraient passer en lieu du monde que je ne les aie à ma merci, et il n'en échappera pas un. » Ce messager, qui ne demandait que telles commissions, dit qu'il ferait fort bien l'affaire et s'en alla à Ferrare droit s'adresser au duc, qui était sage et subtil prince, lequel écouta très bien le galant, faisant mine qu'il entendrait volontiers à ce que le pape lui mandait; mais il eût mieux aimé être mort de cent mille morts, car il avait trop le cœur noble et gentil, et bien le montra; car, après avoir fait faire bonne chère à messire Agostino, et l'avoir enfermé en chambre dedans son palais, dont il prit la clef, il s'en vint, avec un gentilhomme seulenment, au logis du bon Chevalier, au(juel de point en point il conta toute l'affaire, qui se signa plusieurs fois et ne pouvait penser que le pape eut si méchant vouloir
d*exécuter ce qu'il mandait ; mais Je duc lui dit qu'il n'était rien de si vrai, et que, s'il voulait, il le mettrait bien en un cabinet dedans son palais, où il entendrait toutes les paroles que le galant lui avait dites. Toutefois il savait que ce n'était point mensonge, aux enseignes mêmes qu'il lui avait baillées, mais que mieux il aimerait être démembré tout vif à quatre chevaux que d'avoir seulement pensé consentir à une si grande lâcheté, remontrant combien il était tenu à la maison de France, et qu'à son grand besoin le roi l'avait si bien secouru.
Le bon Chevalier disait : « Monseigneur, il n'est pas besoin de vous excuser de cela, je vous connais assez. Sur mon âme, je tiens mes compagnons et moi aussi assurés en cette votre ville que si nous étions dedans Paris, et n'ai pas peur. Dieu aidant, que nul inconvénient nous advienne, au moins que ce soit de votre consentement. -^ Monseigneur de Bayard, dit le duc, si nous faisions une chose? Le pape veut ici user de méchanceté : il lui faut donner la pareille. Je m'en vais encore parler à son homme, et je verrai si je le pourrai gagner et tirer à ma cordelle, de façon qu'il nous puisse faire quelque bon tour. — C'est bien dit », répondit le bon Chevalier; et sur ces paroles s'en retourna le duc en son palais, tout droit en la chambre où il avait laissé messire Agoslino Gherlo, avec lequel de bien loin il entama plusieurs propos et de diverses sortes pour venir à son point qu'il sut très bien faire venir enjeu, quand il fut temps, comme vous entendrez, disant : « Messire Agostino, j'ai pensé toute cette matinée au propos que me mande le pape, où je ne puis trouver fondement ni grand moyen pour deux raisons : l'une, que je ne me dois jamais lier à lui, car il a dit tant de fois que, s'il me tenait, il me ferait mourir, et