‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 260 sur 329 · AGOSTINO GHERLO, LE DUC DE FERRARE ET BAVARD · texte numérisé non relu

AGOSTINO GHERLO, LE DUC DE FERRARE ET BAVARD

souciez, (lit le duc, mais il sera ainsi. » El tant vinrent de parole en parole qu'il lui dit que messire Agostino lui avait promis d'empoisonner le pape, desquelles paroles le bon Chevalier se signa plus de dix fois et, en regardant le duc, lui dit : « Eh! monseigneur, je ne croirais jamais qu'un si gentil prince comme vous êtes consentît à une si grande trahison, et quand je le saurais, de vrai je vous jure mon âme que, devant qu'il fût, j'en avertirais le pape, car je crois que Dieu ne me pardonnerait jamais un si horrible cas. — Gomment! dit le duc, il en a bien autant voulu faire de vous et de moi, et déjà savez-vous que nous avons fait pendre sept ou huit espions? — Peu m'importe, dit le bon Chevalier, il est lieutenant de Dieu sur la terre, et le faire mourir d'une telle sorte, jamais je n'y consentirais. » Le duc haussa les épaules et, en crachant à terre, dit ces paroles : « Par le corps Dieu! monsieur de Bayard, je voudrais avoir tué tous mes ennemis en faisant ainsi; mais puisque vous ne le trouvez pas bon, la chose en restera là, dont, si Dieu n'y met remède, vous et moi nous repentirons. — Il en sera ce qu'il plaira à Dieu, dit le bon Chevalier; mais je vous prie, monseigneur, baillez-moi le galant qui veut faire ce beau chef-d'œuvre et, si je ne le fais pendre dans une heure, que je sois pendu en son lieu! — Non, monseigneur de Bayard, dit le duc, je l'ai assuré de sa personne, mais je le vais renvoyer »; ce qu'il fit incontinent qu'il fut retourné à son palais. Je ne sais, quand il fut devers le pape, ce qu'il fit et ce qu''îl dit; mais il n'exécuta nulle de ses entreprises. Il demeura toujours alentour de la personne du saint-père, qui était bien marri de ne pouvoir trouver moyen de venir au-dessus de ses affaires. Il fut encore quelque temps à La Mirandole et aux

alentours, puis se retira à Bologne, et fit loger son armée en garnisons vers Modène. Environ cette saison, le duc d'Urbin, son neveu, qui toujours avait été bon Français, et à qui déplaisait à merveille la guerre que le pape avait levée contre le roi de France, tua le cardinal de Pavie, légat à Bologne, qui gouvernait le pape entièrement, lequel en fut très grandement courroucé, mais il fallut qu'il s'apaisât.

L'occasion pourquoi fut que l'on rapporta au duc d'Urbin que le cardinal de Pavie avait dit au pape qu'il était plus serviteur des Français que de lui et qu'il les avertissait chaque jour de son gouvernement. Cela y put bien aider, mais la principale racine était que ce cardinal de Pavie avait été le premier qui avait conseillé au pape de commencer la guerre. Il en fut payé en mauvaise monnaie. Je laisserai ce propos et parlerai de ce qui advint durant deux ans en Italie.

§ 13. — INCURSION DES FRANÇAIS EN FRIOUL POUR LE COMPTE DU ROI DBS ROMAINS.

Parce que cette histoire est principalement fondée sur les vertus et prouesses du bon Chevalier sans peur et sans reproche, je laisserai beaucoup de choses à démêler, s'il n'est pas nécessaire qu'elles y soient mises. Toutefois je veux en gros déclarer ce qui advint durant deux ans en Italie, et jusques à la mort du bon seigneur de Chaumont, gouverneur de Milan, auquel gouvernement succéda le gentil prince duc de Nemours, Gaston de Foix.

L'empereur demanda encore un secours au roi * de

1. L'empereur resta fidèle à ralliance française et au traité de Cambrai pendant la guerre de Ferrare. Il cher-

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France pour la conquête du Frioul, que les Vénitiens tenaient. C'est un très bel et bon pays, et par là Ton entre en la Germanie, en deux ou trois endroits, et par un bout en i'Esclavonie. Sa demande, lui fut accordée, et ledit seigneur écrit à son lieutenant général le seigneur de Cbaumont qu'il envoyât le seigneur de La Palisse audit pays du Frioul, accompagné de douze cents hommes d*armes et de huit mille hommes de pied; ce qui fut fait; et y alla avec tout plein de gentils capitaines, tant de cheval que de pied. Vous pouvez penser qu'il ne laissa pas le bon Chevalier, son parfait ami, derrière. Ils trouvèrent l'armée de l'empereur à Vérone, et marchèrent ensemble. Pour lors, en cette même armée, était lieutenant pour l'empereur un gentilhomme allemand, qu'on nommait messire George Stein. Ils entrèrent bien avant, et allèrent assiéger Trévise, mais ils n'y firent rien, et aux approches fut tué un

cha à détourner les Suisses de leur connivence intéressée avec le pontife. Le 11 septembre 1510,11 écrivait à sa fille : « Nous avons gagné par belles paroles et autrement les Grisons et en sorte que d'un mois ils ne donneront secours aux Suisses ni audit pape, mais feront secours au roi notre frère.

« Nous espérons aussi pratiquer les Suisses que sans cause ils retourneront, vu que ils ont déjà assez mangé de ducats du pape et qu'ils ont grand'faim de manger des écus de France. Et sommes leur cuisinier qui leur apprête lesdits deniers en si bon ordre qu'ils les mangeront volontiers; car vous pouvez penser que lesdits Suisses sont communautés qui ne tiennent foi ni loyauté. » (Le Glay, Correspond, de Maximilien, t. I, p. 326.)

Il dit encore ailleurs : « J'ai bon espoir que le roi de France, par le moyen de l'évêque de Gurce, me tiendra léalté, comme je lui ai tenu léalté contre le pape. » (Ibid,)

gaillard genlilhomme, le seigneur de Lorge, qui était alors lieutenant du capitaine Bonnet qui avait mille hommes de pied, et en son lieu le fut un sien jeune frère, qui depuis a fait de belles choses. De là ils tirèrent jusque sur le bord d'une rivière qu'on appelle la Piave, qui sépare le Frioul et le Trévisan, et y fut dessus fait un pont de bateaux. Le bon Chevalier et le capitaine Fontrailles passèrent outre avec leurs bandes.

Or, depuis peu avait le bon Chevalier sous sa charge cent hommes d'armes dont le roi de France avait fait don au gentil duc de Lorraine, à condition que le bon Chevalier les conduirait, comme son lieutenant, et pas mieux ne demandait le bon prince, car en tout le monde il n'en eût su avoir de meilleur. Ainsi allèrent ces deux vaillants capitaines, avec quelques Allemands , devant Gradisca et devant Goritz, qui sont sur les confins de TEsclavonie, et les Vénitiens les tenaient. Elles furent prises et mises entre les mains de l'empereur. Et puis ils s'en retournèrent au camp, où ils trouvèrent le seigneur de La Palisse qui avait longuement demeuré sang faire grandes choses, par la mauvaise conduite des gens de l'empereur. Et cependant jamais pauvres gens de guerre n'eurent autant de mal, car ils furent six jours durant sans manger pain ni boire vin, et assez d'autres privations ils eurent en ce malheureux voyage, de sorte que le roi de France y perdit plus de quatre mille hommes de pied de maladie et méchanceté, et plus de cent hommes d'armes. El entre autres gens, il y avait environ deux mille cinq cents Grisons qui, quand le pain leur manqua, mangèrent force raisins, car c'était au mois de septembre ; un flux de ventre les prit, de façon qu'ils mouraient cent par jour, et ce fut une chose bien

LA MORT DE CHAUMONT D'aMBOISE 463

étrange que, des deux mille ciniq cents, quand ils retournèrent dans leur pays, ils n'étaient que deux : Tun fit le capitaine et l'autre portait l'enseigne et servait de sergent de bande pour faire tenir l'ordre. Tous les autres demeurèrent au Frioul. Bref, de tous les jeunes gens que le seigneur de La Palisse avait menés avec lui, il n'en eût su mettre de sains trois cents hommes d'armes à cheval, ni trois mille hommes à pied. Quand il vit ce malheur, il s*en retourna, ce que les gens de Fempereur ne trouvaient pas bon, et il y eut entre eux de grosses paroles.

§ 14. — LA MORT DE CHAUHONT d'aMBOISB. — LE DUC DE NBHOURS, VICE- ROI DE MILAN.

Quelque temps après, en un lieu dit Correggio, alla de vie à trépas le bon seigneur de Chaumont (mars 1511), ce gentil chevalier qui, par 1 espace de dix ou douze ans, avait si bien gardé la Lombardie à son maître le roi de France. Ce fut en son vivant un sage, vertueux et avisé seigneur, de grande vigilance, et entendant bien ses affaires. Mort le prit un peu bientôt, car, lors de son trépas, il n'avait que trente-huit ans, et il n'en avait pas vingt-cinq, quand on lui bailla le gouvernement de la duché de Milan. Dieu par sa grâce lui fasse pardon, car il fut homme de bien toute sa vie.

Peu après envoya le roi de France en Italie le seigneur de Longueville, son lieutenant général, lequel fit faire nouveau serment à tous ceux qui tenaient les villes et places du duché de Milan, au roi son maître, et à sa fllle aînée, madame Claude de France. Il y demeura quelques jours, puis s'en retourna; et ne tarda guère après que ce gentil duc de Nemours

ne fût lieutenant général, en la sorte que Tétait ledit feu seigneur de Ghauraont.

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