‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 277 sur 329 · INCURSIONS DES SUISSES DANS LE MILANAIS · texte numérisé non relu

INCURSIONS DES SUISSES DANS LE MILANAIS

(Le Loyal Serviteur.)

Sur la fin de Tannée 1511, vers Noël, descendait une grosse troupe de Suisses, au-devant desquels fut le duc de Nemours avec un certain nombre de gens; mais il n'était pas puissant pour les combattre à la campagne, parce que la plupart de ses gens étaient en garnisons forcées, comme Vérone, Bologne et autres. Chaque jour il se faisait des escarmouches; toutefois les Français furent rembarrés dedans Milan, et le jour même, le seigneur de Conti, capitaine de cent hommes d'armes, alla faire une course en laquelle il n'eut pas du meilleur, car il perdit huit ou dix hommes d'armes et fut fort blessé lui-même, de façon qu'il mourut en la ville de Milan. Le lendemain, le bon Chevalier sans peur et sans reproche, son grand compagnon et ami, le vengea bien, car il fut aux champs et défit cinq cents Suisses au lieu môme où reçut le coup de la mort

ledit seigneur de Conti. Les Suisses lurent quelques jours devant Milan, mais vivres leur manquèrent, par quoi ils furent contraints de venir à quelque appointement et de s'en retourner. Ledit appointement se fit par leur capitaine général qui les avait amenés, que l'on nommait le baron de Sachs, avec le duc de Nemours, en un lieu près de Milan, nommé Saint-Ange. Lesdits Suisses s*en retournèrent, mais cette descente fit gros dommage en la duché, car ils brûlèrent quinze ou vingt gros villages.

§ 2. — MARCHE DES FRANÇAIS SUR BOLOGNE. — PRÉDICTIONS DE l'astrologue DE FINALE.

Peu après s'en alla ledit duc de Nemours parce qu'il entendit que l'armée d'Espagne s'approchait de Bologne pour l'assiéger, et il vint en un village près de Ferrare, nommé Finale, où il assembla toute l'armée et la logea alentour. Ainsi que ladite armée marchait droit à ce Finale, le noble duc de Nemours passa par une petite ville, appelée Carpi, avec la plupart des capitaines, surtout ceux en qui plus il se fiait et qu'il aimait le mieux. Il y séjourna deux jours et y fut fort bien reçu, avec sa compagnie, du seigneur de la ville qu'on estimait homme de grand savoir tant en lettres grecques que latines. Ilétait cousin germain de Pic de la Mirandole, et lui s'appelait Albert de la Mirandole, comte de Carpi. D soupa, le soir de l'arrivée dudit duc de Nemours, avec lui et les capitaines français, où il y eut plusieurs devis, et entre autres d'un astrologue, qu'aucuns autres appelaient devin, lequel était en cette ville de Carpi, et que c'était merveille de ce qu'il disait des choses passées, sans en avoir jamais eu

GaBlon de Koix, duc de Nemours, d'après Giorgionc.

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connaissance, et encore, qui plus fort était, parlait des choses à venir. 11 n'est rien si certain que tous vrais chrétiens doivent tenir qu'il n'y a que Dieu qui sache des choses futures. Mais cet astrologue de Carpi a dit tant de choses et à tant de sortes de gens, qui depuis sont advenues, qu'il a mis beaucoup de monde en rêverie.

Quand le gentil duc de Nemours en eut ouï parler, ainsi que les jeunes gens sont curieux de voir choses nouvelles, il pria le comte qu'il l'envoyât quérir, ce qu'il fit, et il vint incontinent. Il pouvait être de l'âge de soixante ans environ, homme sec et de moyenne taille. Le duc de Nemours lui tendit la main, et en italien lui demanda comment il se portait; il lui répondit très honnêtement. Plusieurs propos furent tenus, et entre autres lui fut demandé par le seigneur de Nemours si le vice-roi de Naples et les Espagnols attendraient la bataille. Il dit que oui, et que, sur sa vie, elle serait le vendredi saint ou le jour de Pâques, et serait fort cruelle. Il lui fut demandé qui la gagnerait. Il répondit ces propres mots : « Le camp demeurera aux Français, "et les Espagnols y feront la plus grosse et lourde perte qu'ils firent depuis cent ans; mais les Français ny gagneront guère, car ils perdront beaucoup de gens de bien et d'honneur, dont ce sera dommage. » Il dit merveilles. Le seigneur de la Palisse lui demanda s'il ne demeurerait point à cette bataille. Il dit que nenni, qu'il vivrait encore douze ans pour le moins, mais qu'il mourrait dans une autre bataille. Autant en dit-il au seigneur d'Imbercourt, et au capitaine Richebourg qu'il serait en danger d'être tué de foudre. Bref, il n'y eut guère de gens en la compagnie qui ne s'enquissent de leur affaire.

Le bon Chevalier sans peur et sans reproche était

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présent qui s'en riait; et le gentil duc de Nemours lui dit : « Monseigneur de Bayard, mon ami, je vous prie, demandez un peu à notre maître ce que sera de vous. — Il ne faut point que je le demande, car je suis assuré que ce ne sera jamais grand'chose ; mais, puisqu'il vous plaît, je le veux bien. » Et il commença à dire à l'astrologue : « Monsieur notre maître, je vous prie, dites-moi si je serai une fois grand riche homme. » 11 répondit : « Tu seras riche d'honneur et de vertu autant que capitaine fut jamais en France, mais des biens de fortune tu n'en auras guère : aussi ne les cherches-tu pas; et je te veux bien aviser que tu serviras un autre roi de France, après celui-ci qui règne et que tu sers, lequel t'aimera et t'estimera beaucoup; mais les envieux empêcheront qu'il ne te fera jamais de grands biens et ne te mettra pas aux honneurs que tu auras mérités : toutefois je crois que la faute ne procédera pas de lui. — Et de cette bataille que vous dites si cruelle, en échapperai-je? — Oui, dit-il, mais tu mourras en guerre, dans douze ans paur le plus tard, et seras tué d'artillerie; car autrement n'y finirais-tu pas tes jours, parce que tu es trop aimé de ceux qui sont sous ta charge, qui, pour mourir, ne te laisseraient pas en péril. »

Bref, ce fut une vraie farce que les propos que chacun lui demanda. Il voyait qu'entre tous les capitaines, le duc de Nemours faisait grande privante au seigneur de la Palisse et au bon Chevalier. Il les tira tous deux à part et leur dit en son langage : (( Messeigneurs, je vois bien que vous aimez fort ce gentil prince ici, lequel est votre chef : aussi le mérite- t-il bien, car à sa face vermeille démontre bonne nature. Prenez bien garde à lui, le jour de la bataille, car il est pour y demeurer. S'il en échappe,

ce sera un des grands et élevés personnages qui jamais sortit de France; mais je trouve grosse difliculté qu'il en puisse échapper. Et sur ce, pensez-y bien, car je veux que vous me tranchiez la tête si jamais homme fut en si grand hasard de mort qu'il sera. » Hélas! maudite soit l'heure de quoi il dit si bien la vérité! Le bon prince de Nemours leur demanda en souriant : « Qu'est-ce qu'il vous dit, messeigneurs? » Le bon Chevalier répondit, qui changea de propos : « Monseigneur, c'est monseigneur de la Palisse qui lui fait une question, savoir s'il est autant aimé de Refuge que Vivarols; il lui dit que non, dont il n'est pas fort content. » De ce joyeux propos se prit à rire monseigneur de Nemours, qui n'y pensa autrement.

Sur ces entrefaites, arriva un aventurier en la compagnie, qu'on disait être gentil compagnon, mais assez vicieux, qu'on appelait Jacquin Caumont, et il portait quelque enseigne des bandes du capitaine Molart. 11 se voulut faire de fête comme les autres et vint à l'astrologue qu'il tira à part, et commença à lui dire : « Viens çà, bougre, dis-moi ma bonne aventure ». L'autre se sentit injurié et répondit en homme courroucé : « Va, va, je ne te dirai rien, et as menti de ce. que tu me dis ». Il y avait beaucoup de gentilshommes présents qui dirent à Jacquin : « Capitaine, vous avez tort, vous voulez tirer du passe-temps de lui et lui dites injure ». Alors il revint peu à peu et parla beaucoup plus doucement, et lui disant : « Maître, mon ami, si j'ai dit quelque folle parole, je te prie, pardonne-moi »; et il lit tant qu'il le rapaisa, et puis il montra sa main, car ledit astrologue regardait le visage et les mains. Quand il eut vu celle de Jacquin, il lui dit en son langage : « Je te prie, ne me demande rien, car je ne le dirais chose

l'astrologue et le capitaine JACQUIN 41

qui vaille. » Toute la compagnie qui était là se prit à rire, et Jacquiu, bien marri de ce que les autres riaient, dit encore à l'astrologue : « C'est tout un, dis-moi ce que c'est; je sais bien que je suis pas cocu, puisque je n'ai pas de femme. » Quand il se vit ainsi pressé, il lui dit : « Veux-tu savoir de ton affaire? — Oui, dit Jacquin. — Or pense donc à ton àme de bonne heure, dit l'astrologue; car devant qu'il soit trois mois, tu seras pendu et étranglé. » Et de rire les écoutants de plus belle, lesquels n'eussent jamais pensé que le cas advînt, car il n'y avait nulle apparence, parce qu'il était en crédit parmi les gens de pied, et aussi qu'ils pensaient que le maître l'eût dit parce que Jacquin l'avait d'abord injurié; mais rien ne fut si vrai, et comme on dit en un commun proverbe : « Qui a à pendre ne peut noyer », je vous dirai ce qui advint de lui. ^

Deux ou trois jours après que le duc de Nemours fut arrivé à Finale (qui est un gros village au milieu duquel passe un canal qui va choir au Pô, et il y avait un pont de bois pour aller d'un côté à l'autre ; de jour en jour en ce canal arrivaient plus de cent barques qui venaient de Ferrare et apportaient toutes manières de victuailles aux Français), un jour, par aventure, que Jacquin avait bien soupe, il vint, environ neuf heures de nuit, avec force torches et tambourins de Suisse, au logis de monseigneur de Molart, son capitaine, armé de toutes pièces çt monté sur un fort beau coursier, en ordre comme un saint George; car de sa solde ou de pillage il était fort bien vêtu et avait trois ou quatre grands chevaux, espérant que, après la guerre finie, il se mettrait des compagnies d'ordonnance. Quand monseigneur de Molart le vit en cette sorte, et vu l'heure que c'était, il se prit à rire, connaissant bien que la malvoisie lui

avait quelque peu troublé le cerveau. Il lui dit : « Comment! capitaine Jacquin, voulez- vous laisser la pique *? — Nenni non, dit-il, monseigneur; mais, je vous supplie, menez-moi au logis de monseigneur de Nemours, et que devant lui il me voie rompre cette lance que je tiens, afin qu'il ait connaissance si un saute-buisson ne courra pas un bois aussi bien qu'une haridelle ^. » Le capitaine Molart connut bien que la matière valait bien d'en venir jusques à la fin, et que le seigneur de Nemours et toute la compagnie s'en pourraient réjouir. Il mena Jacquin qui passa tout à cheval par-dessus ce pont de bois qui traversait le canal, car les gens de pied étaient logés d'un côté, et les gens de cheval de l'autre. Or, dès qu'il fut venu devant le logis du prince duc de Nemours qui déjà en était averti et descendu de son logis, ensemble la CQ«ipagnie qui était avec lui, pour en avoir le passetiemps, quand ils furent en la rue, Jacquin, mieux garni de vin que d'autre chose, avec force torches, en sorte qu'on y voyait comme en plein midi, se mit en arrêt. Lors le duc de Nemours lui cria : « Capitaine Jacquin, est-ce pour l'amour de votre dame ou pour l'amour de moi que vous voulez rompre cette lance? » 11 répondit, en parlant de Dieu, à la mode des aventuriers, que c'était pour l'amour de lui, et qu'il était homme pour servir le roi, à pied et à chevaL II baissa sa visière et fît sa course tellement quellement, mais il ne sut rompre sa lance ; il recourut encore un coup, mais il en fit autant, et puis la troisième et qua-

1. C'est-à-dire le service d'infanterie, la pique étant l'arme des gens de pied.

2. Sobriquets donnés, le premier par les gens de cheval aux gens de pied, l'aulre par les ^ens de pieil aux gens de chevaL

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