‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 284 sur 329 · SAC DE BRESCIA · texte numérisé non relu

SAC DE BRESCIA

jetaient par les fenêtres de gros carreaux et pierres, avec de l'eau chaude, ce qui fit plus de mal aux Français que les gens de guerre. Ce nonobstant, les Vénitiens furent enfin défaits, et il y en demeura sur cette grande place de si bien endormis qu'ils ne se réveilleront de cent ans, au nombre de sept ou huit mille. Les autres, voyant qu'il n'y faisait pas trop sûr, cherchèrent leur échappatoire de rue en rue, mais toujours, pour leur malheur, trouvaient gens de guerre qui les tuaient comme perdreaux. Messire André Gritti, le comte Louis Avogador, et autres capitaines étaient à cheval, lesquels, quand ils virent la déroute entièrement sur eux^ voulurent essayer le moyen de se sauver et s'en allèrent droit à cette porte Saint- Jean, croyant sortir; ils firent abaisser le pont, et criaient : « Marco ! Marco ! Italie ! Italie! » Mais c'était en voix de gens bien effrayés. Le pont ne fut jamais sitôt baissé que le seigneur d'Alègre, gentil capitaine et diligent, n'entrât dans la ville avec la gendarmerie qu'il avait, et en s'écriant : « France! France! » chargea les Vénitiens, lesquels tous ou la plus grande part il porta par terre, et entre autres le comte Louis Avogador, qui était monté sur une jument coursière qui pouvait courir cinquante milles sans repaître.

Le provéditeur, messire André Gritti, vit bien qu'il était perdu sans remède s'il attendait davantage; par quoi, après avoir couru de rue en rue pour échapper à la fureur des assaillants, il descendit de son cheval et se jeta en une maison, seulement avec un de ses gens, où il se mit en défense quelque peu; mais redoutant un plus gros inconvénient, il fit enfin ouvrir le logis où il fut pris prisonnier. Bref, nul n'en échappa qui ne fût mort ou pris, et ce fut un des plus cruels assauts qu'on eût jamais vus; car de

morts, tant des gens de guerre de la Seigneurie que de ceux de la ville, il y en eut plus de vingt millç, et des Français ne s'en perdit jamais cinquante, ce qui fut grosse fortune. Or, quand il n'y eut plus à qui combattre, chacun se mit au pillage parmi les maisons et il y eut de grosses pitiés; car, comme vous pouvez entendre, en telles affaires il s'en trouve toujours quelques-uns de méchants, lesquels entrèrent dans les monastères et firent beaucoup de dissolutions, car ils pillèrent et dérobèrent en beaucoup de façons, de sorte qu'on estimait le butin de la ville à trois millions d'écus. Il n'est rien si certain que la prise de Brescia fut en Italie la ruine des Français; car ils avaient tant gagné en cette ville de Brescia que la plupart s'en retourna et laissa la guerre, qui eussent fait bon métier à la journée de Ravenne que vous entendrez ci-après.

§ 7. — LA BLESSURE DE BAYARD. — GÉNÉROSrTÉ DU BON CHEVALIER.

11 faut savoir ce que devint le bon Chevalier sans peur et sans reproche, après qu'il eut gagné le premier fort et qu'on l'eut si lourdement blessé qu'il avait été contraint, à son grand regret, de demeurer avec deux de ses archers. Quand ils virent la citadelle gagnée, en la première maison qu'ils trouvèrent ils démontèrent un huis de porte sur lequel ils le chargèrent, et le plus doucement qu'ils purent, avec quelque aide qu'ils trouvèrent, le portèrent en une maison la plus apparente qu'ils virent aux alentours. C'était le logis d'un fort riche gentilhomme; mais il s'en était fui en un monastère, et sa femme était demeurée au logis, en la garde

Armure de Bayard, Musée d'artillerie.

62 LA Très sainte ligue

de Notre Seigneur, avec deux belles filles qu*elle avait, lesquelles étaient cachées en un grenier, dessous du foin. Quand on vint heurter à la porte, comme résolue d'attendre la miséricorde de Dieu, elle alla ouvrir ; elle vit le bon Chevalier qu'on apportait ainsi blessé, lequel fit incontinent fermer la porte et mit deux archers à Thuis, auxquels il dit : « Gardez, sur votre vie, que personne n'entre céans, si ce ne sont de mes gens; je suis assuré que, quand on saura que c'est mon logis, personne ne s'efforcera d'y entrer; et parce que, pour me secourir, je suis cause que vous perdez à gagner quelque chose, ne vous souciez, vous n'y perdrez rien. »

Les archers firent son commandement, et il fut porté en une fort belle chambre en laquelle la dame du logis le mena elle-même, et, se jetant à genoux devant lui, parla en cette manière, son langage rapporté au français : « Noble seigneur, je vous présente cette maison et tout ce qui est dedans, car je sais bien qu'elle est vôtre, par le droit de la guerre : mais que votre plaisir soit de me sauver l'honneur et la vie, et à deux jeunes filles que mon mari et moi avons, qui sont prêtes à marier ». Le bon Chevalier, qui jamais ne pensa méchanceté, lui dit : « Madame, je ne sais si je pourrai échapper de la plaie que j'ai, mais, tant que je vivrai, à vous ni à vos filles ne sera fait déplaisir pas plus qu'à ma personne. Gardez-les seulement en vos chambres, qu'on ne les voie point, et je vous assure qu'il n'y a homme en ma maison qui s'ingère d'entrer quelque part que vous ne le veuillez bien, vous assurant au surplus que vous avez céans un gentil-' homme qui ne vous pillera point, et je vous ferai toute la courtoisie que je pourrai. »

Quand la bonne dame l'ouït si vertueusement

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