BAYARD ET SES HÔTES
hôtesse, avec un de ses serviteurs portant une petite boîte d'acier, entra dans sa chambre où elle trouva qu'il se reposait en une chaise, après s'être fort pro* mené, pour toujours peu à peu essayer sa jambe. Elle se jeta à deux genoux, mais incontinent il la releva et ne voulut jamais souffrir qu'elle dît une parole que d'abord elle ne fût assise auprès de lui, et puis, elle commença son propos en cette manière : « Monseigneur, la grâce que Dieu me fit, à la prise de celte ville, de vous adresser en cette maison, ne me fut pas moindre que d'avoir sauvé la vie à mon mari, la mienne, et celle de mes deux filles, avec leur honneur qu'elles doivent avoir plus cher; et de plus, depuis que vous y arrivâtes, il ne m'a été fait, ni au moindre de mes gens, une seule injure, mais toute courtoisie, et vos gens n'ont pas pris, des biens qu'ils y ont trouvés, la valeur d'un quatrin sans payer. Monseigneur, je suis assez avertie que mon mari, moi, mes enfants et tous ceux de la maison sommes vos prisonniers, pour en faire et disposer à votre bon plaisir, comme aussi des biens qui sont céans; mais connaissant la noblesse de votre cœur à qui nul autre ne pourrait atteindre, je suis venue pour vous supplier très humblement qu'il vous plaise avoir pitié de nous, en élargissant votre libéralité accoutumée. Voici un petit présent que nous vous faisons ; il vous plaira le prendre en gré. » Alors elle prit la boîte que le serviteur tenait, et l'ouvrit devant le bon Chevalier qui la vit pleine de beaux ducats. Le gentil seigneur, qui jamais en sa vie ne fit cas d'argent, se prit à rire, et puis dit : « Madame, combien de ducats y a-il en cette boîte? » La pauvre femme eut peur qu'il fût courroucé d'en voir si peu, et lui dit : « Monseigneur, il n'y a que deux mille cinq cents ducats; mais si vous n'êtes content, nous vous en trouverons plus
largement ». Alors il dit : « Par ma foi, madame, quand vous me donneriez cent mille écus, vous- ne m'auriez pas fait tant de bien que de la bonne chère que j'ai eue céans et de la bonne Visitation que vous m'avez faite, vous assurant qu'en quelque lieu que je me trouve, vous aurez, tant qiie Dieu me donnera vie, un gentilhomme à votre commandement. De vos ducats je n'en veux point et vous remercie : reprenez-les. Toute ma vie, j'ai beaucoup plus aimé les gens que les écus, et ne pensez aucunement que je ne m'en aille pas aussi content de vous que si cette ville était en votre disposition et que vous me l'eussiez donnée. » La bonne dame fut bien étonnée de se voir éconduite. Elle se remit encore à genoux, mais guère ne l'y laissa le bon Chevalier, et, s'étant relevée, elle dit : « Monseigneur, je me sentirais à jamais la plus malheureuse femme du monde, si vous n'emportiez le peu de présent que je vous fais, qui n'est rien auprès de la courtoisie que vous m'avez ci-devant faite et me faites encore à présent par votre grande bonté. » Quand le bon Chevalier la vit aussi ferme et qu'elle faisait le présent d'un cœur aussi résolu, il lui dit : « Bien donc, madame; je le prends pour l'amour devons; mais allez-moi quérir vos deux filles, car je leur veux dire adieu ».
La pauvre femme, qui pensait être en paradis de ce que son présent avait enfin été accepté, alla quérir ses filles, lesquelles étaient fort belles, bonnes et bien enseignées, et avaient beaucoup donné de passe-temps au bon Chevaher, durant sa maladie, parce qu'elles savaient fort bien chanter, jouer du luth et de l'épinette, et fort bien besogner à l'aiguille. Elles furent amenées devant le bon Chevalier qui, pendant qu'elles s'accoutraient, avait fait mettre les ducats en trois parts, deux de mille chaque, et l'autre