BAYARD PREND CONGÉ DE SES HÔTES
de cinq cents. Elles arrivées se jetèrent à genoux, mais furent incontinent relevées; puis Taînée des deux commença à dire : « Monseigneur, ces deux pauvres pucelles, à qui vous avez fait tant d'honneur que de les garder de toute injure, viennent prendre congé de vous, en remerciant très humblement Votre Seigneurie de la grâce qu'elles ont reçue, dont à jamais, n'ayant point autre puissance, elles seront tenues de prier Dieu pour vous ». Le bon Chevalier quasi larmoyant, en voyant tant de douceur et d'humilité en ces deux belles filles, répondit : « Mesdemoi* selles, vous faites ce que je devrais faire, c'est de vous remercier de la bonne compagnie que vous m'avez faite, dont je me sens fort tenu et obligé. Vous savez que gens de guerre ne sont pas volontiers chargés de beaux ouvrages pour présenter aux dames; pour ma part, il me déplaît fort de ce que je n'en suis pas bien garni pour vous en faire présent, comme j'y suis tenu. Voici votre dame de mère qui m'a donné deux mille cinq cents ducats que vous voyez sur cette table; je vous en donne à chacune mille, pour aider à vous marier; et pour ma récompense, vous prierez, s'il vous plaît. Dieu pour moi; je ne vous demande pas autre chose. » Il leur mit les ducats en leur tablier, bon gré mal gré, puis s'adressa à son hôtesse, à laquelle il dit : « Madame, je prendrai ces cinq cents ducats à mon profit, pôor ies départir aux pauvres couvents de dames qui ont été pillés, et je vous en donne la charge; car vous entendrez mieux que tout autre où sera la nécessité; et sur cela je prends congé de vous ». 11 leur toucha la main à toutes, à la mode d'Italie, lesquelles se mirent à genoux, pleurant si fort qu'il semblait qu'on les voulût mener à la mort. Lors dit la dame : « Fleur de chevalerie, à qui nul ne se doit comparer, le
benoît sauveur et rédempteur Jésus-Christ, qui souffrit mort et passion pour tous les pécheurs, vous en veuille récompenser en ce monde-ci et en Tautre ». Après, elles se retirèrent en leurs chambres. »
Il fut temps de diner. Le bon Chevalier fit appeler son maître d'hôtel, auquel il dit que tout fût prêt pour monter à cheval sur le midi. Le gentilhomme du logis, qui avait déjà appris par sa femme la grande courtoisie de son hôte, vint en sa chambre, et, le genou en terre, le remercia cent mille fois, en lui offrant sa personne et ses biens desquels il lui dit qu'il pouvait disposer comme siens, à son plaisir et volonté, dont le bon Chevalier le remercia et le fît dîner avec lui. Et après ne demeura guère qu'il ne demandât ses chevaux, car il lui tardait beaucoup djB ce qu'il n'était avec la compagnie par lui tant désirée, ayant belle peur que la bataille se donnât devant qu'il y fût.
Ainsi qu'il sortait de sa chambre pour monter à cheval, les deux belles filles du logis descendirent et lui firent chacune un présent qu'elles avaient ouvré pendant sa maladie : l'un était deux jolis et mignons bracelets, faits de beaux cheveux de fil d'or et d'argent, tant proprement que merveille; l'autre était une bourse sur satin cramoisi, ouvrée très subtilement. Il lés remercia grandement et dit que le présent venait de si bonne main qu'il l'estimait dix mille écus ; et, pour plujs les honorer, il se fit mettre les bracelets au bras, et mii la bourse en sa manche, les assurant que, tant qu*ils dureraient, il les porterait pour l'amour d'elles.
Sur ces paroles, le bon Chevalier monta à cheval, et il fut accompagné de son grand compagnon et parfait ami, le seigneur d'Aubigny, que le duc de Nemours avait laissé pour la garde de la ville, et de