Mort le cheval, perdu l'homme d'armes
RETRAITB DES ESPAGNOLS 93
faire leurs huttes, qui étaient pendues à J'arçon de la selle de leurs chevaux; ils les mirent en besogne, et donnaient de grands et rudes coups sur Farmet de ces Espagnols, ce qui les étonnait merveilleusement. Jamais si furieux combat ne fut vu; mais enfin les Espagnols durent abandonner le champ, sur lequel et entre deux fossés moururent trois ou quatre cents hommes d'armes; plusieurs princes du royaume de Naples y furent pris prisonniers, auxquels on sauva la vie. Chacun voulait se mettre en chasse; mais le bon Chevalier sans peur et sans reproche dit au vaillant duc de Nemours, qui était tout plein de sang et de cervelle d'un de ses hommes d'armes qui avait élé emporté d'un coup d'artillerie : « Monseigneur, êtes-vous blessé? — Non, dit-il, Dieu merci, mais j'en ai bien blessé d'autres. — Or, Dieu soit loué ! dit le bon Chevalier; vous avez gagné la bataille et demeurez aujourd'hui le plus honoré prince du monde. Mais ne tirez pas plus avant et ramassez votre gendarmerie en ce lieu ; qu'on ne -se mette point au pillage encore, car il n'est pas temps. Le capitaine Louis d'Ars et moi allons après ces fuyards, afin qu'ils ne se retirent pas derrière leurs gens de pied; et, pour homme vivant, ne partez point d'ici que ledit capitaine d'Ars et moi ne vous venions quérir. » Ce qu'il promit de faire, mais il ne le tint pas, dont mal lui en prit.
Vous avez entendu comment Ips gens de pied des Espagnols étaient couchés sur le ventre, en un fort merveilleux et dangereux à assaillir, car on ne les voyait point. 11 fut ordonné que les deux mille Gascons iraient par derrière lâcher leur trait qui serait cause de les faire lever : or les gens de pied français n'en étaient pas loin de deux piques, mais le fort était trop désavantageux ; car ne voyc^nt point leurs enne^
mis, ils ne savaient par où ils devaient rentrer. Le capitaine Odet et le cadet de Duras dirent qu'ils étaient tout prêts d'aller faire lever les Espagnols, pourvu qu'on leur baillât quelques gens de pique, afin que, après que leurs gens auraient tiré, s'il sortait quelques enseignes sur eux, ils fussent soutenus. Cela était raisonnable, et y alla avec eux le seigneur de Moncavre, qui avait mille Picards. Les Gascons lâchèrent très bien leur trait et blessèrent plusieurs Espagnols, à qui cela ne plut guère, comme ils montrèrent; car tout soudainement ils se levèrent en belle ordonnance de bataille, et par derrière sortirent deux enseignes de mille ou douze cents hommes qui vinrent donner dans ces Gascons. Je ne sais de qui fut la faute, ou d'eux ou des Picards, mais ils furent rompus par les Espagnols, et y fut tué le seigneur de Moncavre, le chevalier des Bories, lieutenant du capitaine Odet, le lieutenant du cadet de Duras, et plusieurs autres. A qui cela ne plut guère, ce fut à leurs amis; mais les Espagnols en firent une grande huée, comme s'ils eussent gagné entièrement la bataille. Toutefois, ils connaissaient bien qu'elle était perdue pour eux, et ces deux enseignes qui avaient rompu les Gascons, ne voulurent pas retourner en arrière, mais se délibérèrent d'aller gagner Ravenne et se mirent sur la chaussée du canal où ils marchaient trois ou quatre de front.
Je laisserai un peu à parler d'eux, et retournerai à la grosse troupe des gens de pied français et espagnols. C'est que, quand lesdits Espagnols furent levés, ils se présentèrent sur le bord de leur fossé où les Français livrèrent un fier, dur et âpre assaut; raais ils furent servis d'arquebuses à merveille, de sorte qu'il en fut beaucoup tué ; surtout le gentil capitaine Jacob eut un coup au travers du corps dont il