‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 305 sur 329 · DÉFAITE DES ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

DÉFAITE DES ESPAGNOLS

tomba, mais soudain se releva et dit à ses gens en allemand : « Messeigneurs, servons aujourd'hui le roi de France aussi bien qu'il nous a traités ». Le bon gentilhomme ne parla plus depuis, car incontinent il tomba mort. 11 avait un capitaine sous lui, nommé Fabien, un des beaux et grands hommes qu'on vit jamais, lequel, quand il aperçut son bon maître mort, ne voulut plus vivre, mais fît une des grandes hardiesses que jamais homme sut faire; car, comme les Espagnols avaient une grosse défense de piques croisées au bord de leur fossé, qui empêchait que les Français ne pussent entrer, ce capitaine Fabien, voulant plutôt mourir que de ne venger point la mort de son gentil capitaine, prit sa pique par le travers : il était grand à merveille, et, tenant ainsi sa pique, la mit par-dessus celles des Espagnols qui étaient couchées, et, de sa grande puissance, leur fît mettre le fer en terre. Ce que voyant les Français, ils poussèrent raidement et entrèrent dans le fossé; mais pour le passer il y eut un meurtre merveilleux, car jamais gens ne firent plus de défense que les Espagnols qui, même n'ayant plus bras ni jambe entière, mordaient leurs ennemis. Sur cette entrée, il y eut plusieurs capitaines français morts, comme le baron de Grandmont, le capitaine Maugiron, qui en fait d'armes y fit le possible, le seigneur de Bardassan. Le capitaine Bonnet eut un coup de pique dans le front, dont le fer lui demeura en la tête. Bref, les Français y reçurent gros dommage, mais encore plus les Espagnols; car la gendarmerie de Favant-garde française leur vint donner sur le côté qui les rompit tout à fait; et ils furent tous morts et mis en pièces, excepté le comte Pedro Navarro, qui fut prisonnier, et quelques autres capitaines.

Il faut retourner à ces deux enseignes qui s'en-

fuyaient pensant gagner Ravenne; mais en chemin ils rencontrèrent Je bâtard du Fay, et les guidons et archers qui leur firent retourner le visage le long de la chaussée; guère ne les suivit le bâtard du Fay, mais il retourna droit au gros de rafraire,oii il servit merveilleusement bien. Vous devez entendre que, quand ces deux enseignes sortirent de la troupe, et qu*ils eurent défait les Gascons, plusieurs s'enfuirent, et quelques-uns jusques au lieu où était le vertueux duc de Nemours, lequel, venant au-devant d'eux, demanda ce que c'était. Un pillard répondit : « Ce sod^ les Espagnols qui nous ont défaits ». Le pauvre prince, croyant que ce ffit la troupe de ses gens de pied, fut désespéré, et, sans regarder qui le suivait, s'alla jeter sur cette chaussée par laquelle se retiraient ces deux enseignes qui le rencontrèrent en leur chemin, avec quatorze ou quinze hommes d'armes. Ils avaient encore rechargé quelques arquebuses qu'ils tirèrent, et puis à coups de pique sur ce gentil duc de Nemours et sur ceux qui étaient avec lui, lesquels ne se pou-^ va-ient guère bien remuer, car la chaussée était étroite ; d'un côté, le canal où on ne pouvait descendre, de l'autre, il y avait un merveilleux fossé que l'on ne pouvait passer. Bref, tous ceux qui étaient avec le duc de Nemours furent jetés en l'eau ou tombèrent dans le fossé. Le bon duc eut lès jarrets de son cheval coupés ; il se mit à pied, l'épée au poing, et jamais Roland ne fit à Roncevaux tant d'armes qu'il en fit là, et pareillement son cousin, le seigneur de ï^utrec, lequel vit bien le grand danger où .il était, et criait tant qu'il pouvait aux Espagnols : « Ne le tuez pas, c'est notre vice-roi, le frère à votre reine ». Quoi que ce fût, le pauvre seigneur y demeura, après avoir eu plusieurs plaies; car depuis le menton jusques au front, il en avait quatorze ou quinze; et par

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