MORT DU DUC DE NEMOURS
là montrait bien le gentil prince qu'il n'avait pas tourné le dos.
Dans le canal fut noyé le lils du seigneur d'Alègre, nommé Vivarols, et son père tué à la défaite des gens de pied; le seigneur de Lautrec y fut laissé pour mort, et assez d'autres. Ces deux enseignes se sauvèrent le long de la chaussée qui durait plus de dix milles, et, quand ils furent à cinq ou six milles du camp, ils rencontrèrent le bon Chevalier qui venait de la chasse avec environ trente ou quarante hommes d'armes, tant las et harassés que merveille. Toutefois il se délibéra de charger ces ennemis ; mais un capitaine sortit de la troupe, qui commença à dire en son langage : « Seigneur, que voulez-vous faire? Vous savez assez que vous n'êtes pas assez puissant pour nous défaire. Vous avez gagné la bataille et tué tous nos gens; qu'il vous suffise de l'honneur que vous avez eu et nous laissez aller, la vie sauve, car par la volonté de Dieu nous avons échappé. » Le bon Chevalier connut bien que l'Espagnol disait vrai ; aussi n'avait-il pas un cheval qui se pût tenir; toutefois il demanda les enseignes qui lui furent baillées; et puis ils s'ouvrirent, et il passa parmi eux et les laissa aller; Hélas! il ne savait pas que le bon duc de Nemours fût mort ni que ce fussent ceux-là qui l'avaient tué; car il fût plutôt mort de dix mille morts que de ne le point venger, s'il l'eût su.
Durant la bataille, et avant la totale défaite, don Ramon de Cardone, vice-roi de Naples, s'enfuit avec environ trois cents hommes d'armes, et le capitaine Ramasse avec ses gens de pied; le reste fut mort ou pris. Le bon Chevalier et tous les Français retournèrent de la chasse environ quatre heures après midi, et la bataille commencée environ huit heures du matin. Chacun fut averti de la mort de ce ver-
lueux et noble prince, le gentil duc de Nemours, dont un deuil commença au camp des Français, si merveilleux que je ne crois pas, s'il fût arrivé deux mille hommes de pied frais et deux cents hommes d'armes, qu'ils n'eussent tout défait, tant à cause de la peine et fatigue que tout au long du jour ils avaient soufferte, car nul ne fut exempté de combattre, s'il voulut, que de la grande et extrême douleur qu'ils portaient en leur cœur de la mort de leur chef, lequel, en grandes pleurs et plaintes, fut par ses gentilshommes porté en son logis. 11 y a eu plusieurs batailles, depuis que Dieu créa ciel et terre, mais jamais il n'en fut vu, pour le nombre qu'il y avait, de si cruelle, si furieuse, ni mieux combattue de tous les deux côtés, que la bataille de Ravenne.
g 16. — LES MORTS DU CHAMP DE BATAILLE DE RAVENNE.
En celte cruelle bataille le royaume de France fit grosse perle, car le nonpareil en prouesse qui fût au monde pour son âge, y mourut : ce fut le gentil duc de Nemours dont, tant que le monde aura durée, il sera mémoire. Il y avait quelque intelligence secrète pour le faire roi de Naples, s'il eût vécu, et le pape Jules s'en fût trouvé mauvais marchand; mais il ne plut pas à Dieu le laisser plus avant vivre. Je crois que les neuf preux lui avaient fait cette requête; car s'il eût vécu âge compétent, il les eût tous passés. Le gentil seigneur d'Alègre et son fils, le seigneur de Vivarols, y finirent leurs jours. Aussi firent le capitaine La Cropte, le lieutenant du seigneur d'imbercourt, les capitaines Molart, Jacob, Philippe de Fribourg, Maugiron, baron de Grandmont, Bardassan, et plusieurs autres capitaines ; des
Colonne des Français, à Ravenne.
gens de pied environ trois raille hommes, et quatrevingts hommes d'armes des ordonnances du roi de France, avec sept de ses gentilshommes et neuf archers de sa garde; et de ce qui en demeura la plupart étaient blessés.
Les Espagnols y eurent une perte dont de cent ans ils ne seront réparés; car ils perdirent vingt capitaines de gens de pied, dix mille hommes, ou peu s'en faut; elleur capitaine général, le comte Pedro Navarro, y fut prisonnier. Des gens de cheval, furent tués don Menaldo de Cardone, don Pedro de Cugna, prieur de Messine, don Diego de Quinonez, le capitaine Alvaradô, le capitaine Alonzo d'Estella, et plus de trente capitaines ou chefs d'enseignes, et bien huit cents hommes d'armes, sans les prisonniers, qui furent : don Juan de Cardone, qui mourut en prison, le marquis de Bitonto, le marquis de Liceta, le marquis de la Padula, le marquis de Pescara, le duc de Trajetto, le comte de Concho, le comte de Populo, et un cent d'autres gros seigneurs et capitaines, avec le cardinal de Médicis, qui était légat •du pape en leur camp. Ils perdirent toute leur artillerie, arquebuses et charroi. Bref, de bien vingt mille hommes qu'ils étaient à cheval et à pied, il n'en échappa jamais quatre mille, que tous ne fussent morts ou pris.
§ 17. —- PILtAGE DE RAVENNE. — LES FRANÇAIS EN RETRAITE.
Le lendemain, les aventuriers français et lansquenets pillèrent la ville de Ravenne, et le seigneur Marc-Antoine Colonna se retira dans la citadelle, qui était bonne et forte. Le capitaine Jacquin, qui avait si bien parlé à l'astrologue de Garpi, fut cause de ce pillage, malgré la défense qui était faite; à l'occa-