‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 308 sur 329 · AUTRE RÉCIT DE LA BATAILLE DE RAVENKB · texte numérisé non relu

AUTRE RÉCIT DE LA BATAILLE DE RAVENKB

(Lettre de Bavard à son oncle l'évêque de Grenoble.)

Monsieur, depuis que dernièrement vous ai écrit, avons eu, comme déjà avez pu savoir, la bataille contre nos ennemis; mais pour avertir bien au long, la chose fut telle : c'est que notre armée vint loger auprès de cette ville de Ravenne, mais nos ennemis y furent aussitôt que nous, afin de donner cœur a ladite ville; et à cause tant d'aucunes nouvelles qui couraient chacun jour de la descente des Suisses, qu'aussi de faute de vivres qu'avions en notre camp, M. de Nemours se délibéra de donner la bataille, et dimanche dernier passa une petite rivière qui était entre nosdits ennemis et nous, qui les vînmes rencontrer, lis marchaient en très bel ordre, et étaient plus de dix-sept cents hommes d'armes, les plus magnifiques et triomphants qu'on vit jamais, et bien quatorze mille hommes de pied, aussi gentils galants qu'on saurait dire. Alors vinrent environ mille hommes d'armes des leurs, comme gens désespérés de ce que notre artillerie les affolait, ruer sur notre bataille en laquelle était M. de Nemours en per-

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sonne, sa compagnie, celles de M. de Lorraine, de M. d'Ars et autres, jusques au nombre de quatre cents hommes d'armes ou environ, qui reçurent lesdits ennemis de si grand cœur qu'on ne vit jamais mieux combattre. Entre notre avant-garde, qui était de mille hommes d'armes, et nous, il y avait de grands fossés, et aussi elle avait affaire ailleurs qu'à nous pouvoir secourir. Il convint donc à ladite bataille porter le faix desdits mille hommes ou environ. En cet endroit, M. de Nemours rompit sa lance entre les deux batailles et perça un homme d'armes des leurs tout à travers et demi-brassée davantage. Enfin furent lesdits mille hommes d'armes défaits et mis en fuite, et, ainsi que leur donnions la chasse, vînmes rencontrer leurs gens de pied auprès de leur artillerie, avec cinq cents hommes d'armes, qui étaient parqués, et au-devant d'eux avaient des charrettes à deux roues, sur lesquelles il y avait un grand fer à deux ailes, de la longueur de deux ou trois brasses, et étaient nos gens de pied combattus main à main. Leursdits gens de pied avaient tant d'arquebuses que, quand ce vint à l'aborder, ils tuèrent quasi tous nos capitaines de gens de pied, lesquels étaient en voie de s'ébranler et détourner le dos; mais ils furent si bien secourus de nos gens d'armes qu'après avoir bien combattu, ^ nosdits ennemis furent défaits, perdirent leur artillerie, et sept ou huit cents hommes qui leur furent tués, et la plupart de leurs capitaines, avec sept ou buit mille hommes de pied, et ne sait-on point qu'il se soit sauvé aucuns capitaines que le vice-roi ; car nous avons pris prisonniers le seigneur Fabrice Colonne, le cardinal de Médicis, légat du pape, Pedro Navarro, le marquis de Pescaire, le marquis de la Padijle, le fils du prince dé Melfe, don Jean de Car-

done, le fils du marquis de Bitonte, qui est blessé à mort, et d'autres dont je ne sais le nom. Ceux qui se sauvèrent furent chassés huit ou dix mille, et s'en vont dispersés parles montagnes; encore dit-on que les vilains les ont mis en pièces.

Monsieur, si le roi a gagné la bataille, je vous jure que les pauvres gentilshommes l'ont bien perdue; car, ainsi que nous donnions la chasse, M. de Nemours vint trouver quelques gens de pie'd qui se ralliaient et voulut donner dedans; mais le gentil prince se trouva si mal accompagné qu'il y fut tué, dont de toutes les déplaisances et deuils qui furent jamais faits, ne fut pareil que celui qu'on a démené et qu'on démène encore à notre camp ; car il semble que nous ayons perdu la bataille. Bien vous promets-je, monsieur, que c'est le plus grand dommage que de prince qui mourut depuis cent ans, et, s'il eût vécu âge d'homme, il eût fait des choses que jamais prince ne fit; et peuvent bien dire ceux qui sont ici qu'ils ont perdu leur père, et moi, monsieur, je n'y saurais vivre qu'en mélancolie, car j'ai tant perdu que je ne le vous saurais écrire.

Monsieur, en d'autres lieux furent tués M. d'Alègre et son fils, M. de Molard, six capitaines allemands et le capitaine Jacob, leur colonel, le capitaine Maugiron, le baron de Grandmont, et plus de deux cents gentilshommes de nom et tous d'estime, sans plus de deux mille hommes de pied des nôtres, et vous assure que de cent ans le royaume de France ne recouvrera la perte que nous y avons eue.

Monsieur, hier malin, fut amené le CQrps de feu Monsieur à Milan, avec deux cents hommes d'armes, au plus grand honneur qu'on a su aviser; car on portait devant lui dix-huit ou vingt enseignes, les plus triomphantes qu'on vit jamais, qui ont été

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gagnées en cette bataille. Il demeurera à Milan jusques à ce que le roi ait mandé s'il veut qu'il soit porté en France ou non.

Monsieur, notre armée s'en va temporisant par cette Romagne, en prenant toutes les villes pour

Armes de Gaston de Foix.

le concile * ; ils ne se font point pHer de se rendre, au moyen de ce qu'ils ont peur d'être pillés, comme a été cette ville de Ravennc, en laquelle rien n'est

1 . Il s'était réuni, à Pise, avec l'assentiment de Louis XII, un concile, que le pape Jules II, ennemi de la France, ne voulait pas reconnaître.

demeuré. Nous ne bougerons de ce quartier que le roi n'ait mandé ce qu'il veut que son armée fasse.... Je crois que nous aurons abstinence de guerre; toutefois les Suisses font quelque bruit toujours; mais quand ils sauront cette défaite, peut-être ils mettront quelque peu d'eau en leur vin. Incontinent que les choses seront un peu apaisées, je vous irai voir. Priant Dieu, monsieur, qu'il vous donne très bonne vie et longue. Écrit au camp de Ravenne, ce quatorzième jour d'avril.

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