DE BAYARD
(Le Loyal Serviteur.)
Peu après, l'armée des Vénitiens, Suisses, et gens de par le pape, descendirent en gros nombre, qui trouvèrent celle des Français défaite et ruinée; et combien qu'ils fissent résistance en plusieurs passages, toutefois enfin ils furent contraints de se venir retirer à Pavie qu'ils résolurent de garder; et furent ordpnnés les capitaines pour fortifier les portes, chacun eu son quartier, ce qu'ils commencèrent très bien, mais peu y demeurèrent, car les ennemis y furent deux jours après.
Les Français avaient fait faire un pont sur bateaux, quoiqu'il y en eût un de pierre audit Pavie, mais c'était afin que, si quelque inconvénient leur advenait, ils eussent meilleure retraite; ce qui advint bientôt; car, une journée, je ne sais par quel moyen ce fut, les Suisses entrèrent en la ville par le château et vinrent jusque sur la place, où déjà, à cause de l'alarme, étaient les gens de pied et plusieurs gens de cheval, comme le capitaine Louis, qui en était lors gouverneur, et y fit merveille d'armes. Ainsi firent le seigneur de la Palisse et le gentil seigneur dlmbercourt; mais sur tous le bon Chevalier fit choses non croyables; car il arrêta, avec vingt ou trente de ses hommes d'armes, les Suisses sur le cul, plus de deux heures, toujours combattant; et durant ce temps lui furent tués deux chevaux entre ses jambes. Cependant l'artillerie se retirait pour passer le pont, et sur ces entrefaites le capitaine Pierrepont, qui allait visitant les ennemis d'un côté et d'autre. Vint dire à la compagnie qui combattait sur la place :
BLESSURE DE BATARD jH
« Messeigneurs, rctirez-vous; car au-dessus de notre pont de bois, les Suisses, en force petits bateaux, passent dix à dix, et, si une fois il en passe quelque nombre compétent, ils gagneront le bout de notre pont, et nous serons enclos en celte ville, et tous mis en pièces. » C'était un sage et vaillant capitaine; parqùoi, à sa parole, les Français toujours combattant se retirèrent jusques à leur pont, où, comme ils étaient vivement poursuivis, il y eut lourde et dure escarmouche. Toutefois les gens de cheval passèrent et il demeura environ trois cents lansquenets derrière, pour garderie bout dudit pont. Mais un grand malheur y advint; ainsi que l'on achevait de passer la dernière pièce d'artillerie, qui était une longue coulevrine nommée Madame de Forli, et avait été regagnée sur les Espagnols à Ravenne, elle effondra la première barque; parquoi les pauvres lansquenets, voyant qu'ils étaient perdus, se sauvèrent au mieux qu'ils purent : toutefois il y en eut quelques-uns tués, et d'autres qui se noyèrent au Tessin.
Quand les Français eurent passé le pont, ils le rompirent; parquoi ils ne furent plus poursuivis. Mais un grand malheur advint au bon Chevalier : ce fut qu'ainsi qu'il était au bout du pont pour le garder, fut tiré de la ville un coup de fauconneau qui lui passa entre l'épaule et le col, de sorte que toute la chair lui fut emportée jusques à l'os. Ceux qui virent le coup croyaient bien qu'il fût mort; mais lui, qui ne s'effraya jamais de chose qu'il vit, combien qu'il se sentit merveilleusement blessé, et aussi parce qu'il connaissait bien qu'il n'était pas saison, à cette heure, de faire l'étonné, dit à ses compagnons : « Messeigneurs, ce n'est rien ». On s'empressa de l'étancher le mieux qu'on put avec de la mousse qu'on prit aux arbres, et du linge que quel-
ques-uns de ses soudards prirent à leurs chemises; car il n'y avait là nul chirurgien, à cause du mauvais temps.
Ainsi se retira l'armée des Français jusques à Alexandrie, où le seigneur Jean- Jacques était allé devant leur faire un pont. Ils n'y séjournèrent guère ; mais il leur fallut abandonner tout à fait la Lombardie, excepté les châteaux de Milan et de Crémone, Lugano, Locarno, la ville et le château de Brescia où était demeuré le seigneur d'Aubigny, et quelques autres places en la Valteline.
Les Français repassèrent les monts et se logèrent quelque temps dans les garnisons qui leur avaient été ordonnées. Le bon Chevalier se retira droit à Grenoble pour visiter Tévêque, son bon oncle, lequel depuis longtemps il n'avait vu. C'était un aussi vertueux et bien vivant prélat qu'il en fût pour lors au monde. Il reçut son neveu tant honnêtement qu'à merveille, et le fit loger à l'évêché, où chaque jour il était traité comme la pierre en l'or; et le venaient voir les dames d'alentour Grenoble, et d'abord celles de la ville, qui toutes ensemble ne pouvaient se lasser de le louer, dont il avait grand'honte.
Or, en ces entrefaites, je ne sais si ce fut par le grand labeur que le bon Chevalier avait souffert pendant plusieurs années, ou si ce fut par le coup de fauconneau qu'il eut à la retraite de Pavie, mais une grosse fièvre continue le vint empoigner, qui lui dura dix-sept jours, de sorte que Ton n'espérait plus de sa vie. Le pauvre gentilhomme, qui de maladie se voyait ainsi abattu, faisait les plus piteuses complaintes qu'on ouït jamais; et à Touïr parler, il eût eu bien dur cœur, celui à qui les larmes ne fussent tombées des yeux. «Las! disait-il, mon Dieu, puisque c'était ton bon plaisir de m'ôter