‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 312 sur 329 · MALADIE DE BAYARD H · texte numérisé non relu

MALADIE DE BAYARD H

sitôt de ce monde, que ne fis-tu cette grâce de me faire mourir en la compagnie de ce gentil prince, le duc de Nemours, et avec mes autres compagnons à la journée de Ravenne, ou qu'il ne te plût consentir que je finisse à l'assaut de Brescia, où je fus si grièvement blessé? Hélas! j'en fusse mort beaucoup plus joyeux; car au moins j'eusse ensuivi mes bons prédécesseurs, qui sont toujours demeurés aux batailles. Mon Dieu! j'ai tant passé de gros dangers d'artillerie, en batailles, en assauts et en rencontres, dont tu m'as fait la grâce d'être échappé, et il faut que présentement je meure en mon lit comme une pucelle. Toutefois, combien que je le désirasse autrement, ta sainte volonté soit faite. Je suis un grand pécheur : mais j'ai espoir en ton infinie miséricorde. Hélas ! mon Créateur, je t'ai par le passé grandement offensé; mais si j'eusse plus longuement vécu, j'avais bon espoir, avec ta grâce, de bientôt amender ma mauvaise vie. »

Ainsi faisait ses regrets le bon Chevalier sans peur et sans reproche; et puis, parce qu'il brûlait de chaleur par la grande fièvre qui le tenait, il s'adressait à monseigneur saint Antoine, en disant : « Hé! glorieux confesseur et vrai ami de Dieu, saint Antoine, toute ma vie je t'ai tant aimé et tant eu de confiance en toi, et tu me laisses ici brûler en si extrême chaleur que je ne désire rien sinon que briève mort me prenne. Hélas ! et n'as-tu point de souvenance que durant la guerre contre le pape en Italie, moi étant logé à Rovere, en une de tes maisons, je la gardai de brûler, et sans moi y eût été mis le feu? Mais, en commémoration de ton saint nom, je me logeai dedans, quoiqu'elle fût hors de la forteresse et en danger des ennemis, qui nuit et jour me pouvaient venir visiter, sans trouver chose qui les en eût su em-

pêcher; et toutefois j'aimai mieux demeurer un mois en cette façon que ta maison ne fût détruite : au moins je te supplie de m'alléger de cette grande chaleur, cl de faire requête à Dieu pour moi, ou que bientôt il m'ôte de ce misérable monde ou qu'il me donne la santé. » Tant piteusement se lamentait le bon Chevalier qu'il n'y avait personne autour de lui qui ne fondit en larmes, surtout son bon oncle Tévéque, qui sans cesse était en oraison pour lui; et non pas lui seulement, mais tous les nobles, bourgeois, marchands, religieux et rehgieuses, jour et nuit étaient en prières et oraison pour lui ; et il est impossible qu'en tant de peuple il n'y eût quelque bonne personne que Notre-Seigneur voulût ouïr, comme assez il apparut; car sa fièvre le laissa peu à peu, et il commença à reposer et à trouver goût aux viandes, de sorte qu'en quinze jours ou trois semaines, avec le bon traitement, il en fut tout à fait guéri et aussi gaillard qu'il avait jamais été.

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