‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 319 sur 329 · RETRAITE DES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

RETRAITE DES FRANÇAIS

Les gens d'armes, qui avaient leur leçon de leurs capitaines, se mirent le grand pas au retour. Ils furent pressés, et allèrent le trot, et puis au grand galop, tellement que les premiers se vinrent jeter sur le seigneur de la Palisse qui était la bataille avec le duc de Longueville, en si grande fureur qu'ils mirent tout en désordre. Les chassants, qui très bien poursuivaient leur pointe, voyant si pauvre conduite, poussèrent toujours outre, tellement qu'ils firent tout à fait tourner le dos aux Français. Le seigneur de la Palisse et plusieurs autres y firent plus que leur devoir, et criaient à haute voix : « Tourne, homme d'armes; tourne; ce n'est rien ». Mais cela ne servait de rien, et chacun tâchait de venir gagner le camp où était demeurée l'artillerie avec les gens de pied. En ce grand désordre furent pris prisonniers le duc de Longueville, et plusieurs autres, comme le seigneur de la Palisse, mais il échappa des mains de ceux qui l'avaient pris.

Le bon Chevalier sans peur et sans reproche se retirait à grand regret, et toujours tournait sur ses ennemis, menu et souvent, avec quatorze ou quinze hommes d'armes qui étaient demeurés auprès de lui. En se retirant, il vint à trouver un petit pont, où il ne pouvait passer que deux hommes à cheval de front; et il y avait un gros fossé plein d'eau, qui venait de plus de demi-lieue loin, et allait à bien demi-quart de lieue plus bas faire moudre un mouUn. Quand il fut sur ce pont, il dit à ceux qui étaient avec lui : « Messeigneurs, arrêtons-nous ici ; car d'une heure nos ennemis ne gagneront ce pont sur nous ». Et puis il appela un de ses archers, auquel il dit : « Allez vitement à notre camp et dites à monseigneur de la Palisse que j'ai arrêté les ennemis sur le cul, pour le moins d'ici à

une demi-heure, et que cependant il fasse itiettre chacun en bataille et qu'on ne s'épouvante point, mais qu'il me semble qu'il doit tout bellement marcher en deçà : car si les gens ainsi déroutés poussaient jusque-là, ils se trouveraient défaits. » L'archer alla droit au camp et laissa le bon Chevalier avec ce peu de gens qu'il avait, gardant ce petit pont, où il fit d'armes le possible. Les Bourguignons et Hennuyers y vinrent ; mais là il fallut conibattre; car bonnement ils ne pouvaient passer à leur aise, et l'arrêt qu'ils firent là donna loisir aux Français qui étaient retournés en leur camp, de se mettre en ordre et en défense, si besoin en eût été.

Quand les Bourguignons virent que si peu de gens leur faisaient la barbe, ils commencèrent à crier qu'on fît venir des archers en diligence, et aucuns d'eux les allèrent hâter. Cependant plus de deux cents chevaux chevauchèrent le long de ce ruisseau et allèrent trouver le moulin où ils passèrent. Ainsi lut enclos le bon Chevalier des deux cdtés, lequel dit à ses gens : « Messeigneurs, rendons-nous à ces gentilshommes, car notre prouesse ne nous servirait de rien; nos chevaux sont recrus, et ils sont dix contre un. Nos gens sont à trois lieues d'ici, et si nous attendons encore un peu, et que les archers anglais arrivent, ils nous mettront en pièces. » Sur ces paroles, arrivèrent ces Bourguignons et Hennuyers, criant : « Bourgogne! Bourgogne! » et firent grosse envahie sur les Français qui, n'ayant plus moyen de se plus défendre, se rendaient, l'un çà et l'autre là, aux plus apparents. Et ainsi que chacun tâchait à prendre son prisonnier, le bon Chevalier avisa un gentilhomme bien en ordre, sous de petits arbres, lequel, pour la grande et extrême chaleur qu'il avait de façon qu'il n'en pouvait plus,

Henri VIII, d'après Holbein.

avait ôté son armet, et était tellennent las et travaillé qu'il ne daignait s'amuser aux prisonniers. Il piqua son cheval droit à lui, Tépée au poing qu'il lui vint mettre sur la gorge, en lui disant : « Rendstoi, homme d'armes, ou tu es mort ». Qui fut bien ébahi? ce fut le gentilhomme; car il pensait bien que tout fût pris. Toutefois il eut peur de mourir et dit : « Je me rends donc, puisque je suis pris en cette sorte. Qui êtes -vous? — Je suis, dit le bon Chevalier, le capitaine Bayard, qui me rends à vous; et tenez mon épée, vous suppliant que votre plaisir soit de m'emmener avec vous ; mais vous me ferez une courtoisie ; si nous trouvons des Anglais en chemin qui nous voulussent tuer, vous me la rendrez. » Ce que le gentilhomme promit et le lui tint; car, en tirant au camp, il leur fallut à tous deux jouer des couteaux contre aucuns Anglais qui voulaient tuer les prisonniers, où ils ne gagnèrent rien. Or fut le bon Chevalier mené au camp du roi d'Angleterre, en la tente de ce gentilhomme qui lui fit très bonne chère, pour trois ou quatre jours. Au cinquième le bon Chevalier lui dit : « Mon gentilhomme, je voudrais bien que vous me voulussiez faire mener sûrement au camp du roi mon maître, car je m'ennuie déjà ici. — Comment? dit l'autre; encore n'avons-nous point avisé de votre rançon. — De ma rançon? dit le bon Chevalier; mais n'aurais-je pas, moi, la vôtre? Car vous êtes mon prisonnier; et si, depuis que j'eus votre foi, je me suis rendu à vous, c'a été pour me sauver la vie, et non autrement. » Qui fut bien étonné, ce fut le gentilhomme; car encore davantage lui dit le bon Chevalier : « Mon gentilhomme, en cas que vous ne me tiendrez pas promesse, je suis assuré qu'en quelque sorte que ce soit, j'échapperai; mais croyez

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