‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 327 sur 329 · ÉLOOE DE LOUIS XII · texte numérisé non relu

ÉLOOE DE LOUIS XII

tune lui tourna un peu son effrayé visage. Le bon prince fut plaint et pleuré de tous ses sujets, et non sans cause ; car il les avait tenus en paix et en bonne justice, de façon que, après sa mort, et toutes louanges dites de lui, il fut appelé Père du peuple. Ce titre lui fut donné à bonne raison. Il n'avait pas encore cinquante-six ans quand il paya le tribut de nature. On le porta enterrer à Saint-Denis avec ses bons prédécesseurs, en grands pleurs et cris et au grand regret de ses sujets. (Le Loyal Serviteur.)

§ 7. — TABLEAU DE LA PROSPÉRITÉ INTÉRIEURE DE LA FRANGE SOUS LOUIS XII.

(Claude Seyssel.)

Ledit seigneur pensa et avisa, avant toute autre chose, de décharger son peuple des grandes tailles, dont il était fort oppressé. Et d'arrivée pour le commencement, en remit et rabattit la dixième partie, et après successivement, jusqu'à la tierce.

Et davantage le don que le royaume a de toute ancienneté accoutumé de payer aux rois, à leur joyeux avènement, pour les grands frais et dépens qu'il leur convient de faire, tant aux exèques des rois trépassés qu'à leur couronnement, qui se monte à trois cent mille francs, leur remit libéralement, combien qu'il fit les exèques du roi Charles plus somptueusement et magnifiquement que jamais n'avait été fait en France, de mémoire d'homme. Sans toutefois toucher rien, ni innover en l'état dudit roi Charles de cette année, ains voulut que tous ceux qui y étaient couchés, fussent entièrement payés.

Il fît au surplus une autre chose, non moins agréable et profitable^ au peuple, que la diminution des tailles. Car sachant qu'auparavant, du temps des

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Téis Louis onzième et ChaHes huitième, les gens d'armes et archers d'ordonnance tenaient les champs, et traversaient à leur volonté tout le royaume, vivant sur le peuple, sans rien payer, et si les paysans n'avaient ce qui leur. venait à volonté, les conttiûgnaient par menaces et batteries d'en aller chercher ailleurs, fit assembler les maréchaux et leurs prévôts, ensemble aucuns des capitaines et autres grands petsonnages. Par l'avis desquels, il fît l'ordonnance, efi défendant la pillerie aux gens d'armes. La(]ueliè il fit si rigoureusement garder, que par punition d'aucun petit nombre des plus coupables, la pillerie fut tellement abattue, que les gens d'armes n'oserakut avoir pris un œuf d'un paysan, sans le payer. Et, par ce moyen, renoua et restitua la discipline militaire, laquelle déjà était presque abolie. Et voulût qae les gens d'armes se tinssent en leurs garnisons, esqneUes vivant de provision, dépendraient beaucoup moiâs^ que s'ils discouraient par les champs, en payant l^ar écot.

Et non content des choses dessusdites, étant alF^cti de plusieurs abus, et dépenses frustratoires, qui né faisaient par ses sujets, en la poursuite des proc&ly et autrement, en frais de justice, et par ses officiel^ assembla des présidents et des principaux conseillers des cours de ses parlements, avec les gens dé soft grand conseil, par l'avis et délibération desquels il fît certaines ordonnances et restrictions, lesquéllcâs ont été jusqu'à présent, au grand soulagement de ses sujets.

Et encore ne se contenta-t-il pas d'avoir pourvu par ce moyen à la généralité du royaume, mais voulut pourvoir particulièrement à toutes les provinces, où il était besoin. Et mêmement en Normandie, où il y avait la cour Souveraine de l'Échi-

Tombeau de Louis XII et d'Anne de Bretagne à Saint-Denis.

quier, qui était une assemblée de toutes sortes de gens, et pour ce qu'icelle assemblée ne se faisait pas souvent, le sénéchal qui était comme président de la province, sur les causes qui étaient pendantes audit Échiquier, donnait toutes provisipns, sans aucun appel. Et par ce moyen toutes choses se faisaient par la volonté des baillis, et par la pratique d'aucuns avocats du pays. Et ceux à qui lesdits avocats et officiers étaient contraires, ne pouvaient avoir aucun remède de justice. Desquelles choses ledit seigneur était bien averti, pourtant qu'il avait été par aucun temps, du vivant dudit roi Charles, gouverneur dudit pays. Et à cette cause a réduit ledit Échiquier à certain nombre de gens de robe longue, clercs et lettrés, lequel sied continuellement, ainsi que font les autres parlements de France.

Et le semblable a fait au pays de Provence, auquel pareillement avait grand désordre.

Et successivement en son duché de Milan, où la justice se faisait, à la volonté de ceux qui tenaient rÉtat, a érigé un sénat, en la forme et autorité des parlements de France, qui fasse droit à un chacun, sans avoir regard à personne quelconque, ni à luimême, et sans user de puissance absolue en nul cas, ni d'aucunes ordonnances, que ses prédécesseurs avaient faites, qui de ce faire lui donnèrent plein pouvoir ; car bien lui semblait que peu vaudrait avoir fait de bonnes lois et ordonnances qui n'établirait juges, ayant autorité pour les garder et exécuter.

Et davantage n'a point pourvu à ses parlements et offices de judicature, de gens vulgaires et ignorants, ni à l'appétit des gentilshommes de sa maison, ni des flatteurs ni aussi (qui est honteux à dire) des dames, oomme ont fait maintes fois les autres. Maïs a fait chercher et enquérir à toute diligence, et fait

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encore chacun jour, quand le cas y échoit, personnes savantes et de bonnes mœurs, et de bonne conscience. Et iceux a pourvus et pourvoit desdits offices, sans e[u'ils en sussent ni sachent rien, le plus souvent. Et par ainsi est advenu, par sa grande providence, et le zèle singulier qu'il a à la chose publique, que ceux qui par lui ont été pourvus auxdits parlements, par le jugement d'un chacun, décorent grandement sesdites cours. Et qui plus est, par ce moyen il a donné cœur et occasion à tous autres, d'acquérir science et de se faire gens de bien. Pourtant que sans cela ils ne voient point le chemin d*étre pourvus à tels ofHces, par moyen d'amis ou d'argent. Comme on faisait au temps passé, qu'on courait à diligence, quand ils vaquaient, les impétrer, comme l'ont fait les bénéfices. Car celui qui venait le premier, s'il n'était bien ignorant de la pratique de la cour, les obtenait facilement. Mais à présent advient tout le contraire, car celui qui les poursuit, le plus souvent en est refusé. Et combien que ceci soit notoire et manifeste à un chacun : toutefois les courriers et postes en peuvent porter vrai témoignage, qui soûlaient auparavant courir sans cesse, pour telles matières, et à présent se reposent du tout.

Il pourvut aussi à un autre abus, qui était tant préjudiciable au royaume, que presque nul des dessusdits. Car toutes monnaies d'or et d'argent y avaient cours, bonnes ou mauvaises qu'elles fussent, voire à plus haut prix, qu'elles n'avaient aux lieux où on les avait forgées. Et qui plus était à merveiller, toutes pièces d'or se prenaient sans peser. Tellement qu'en tous payements qui se faisaient, il y avait tare de la vraie valeur, de plus du huitième, sans ce que plu- . sieurs pièces se trouvaient fausses, ou moindre d'aloi. Car voyant le grand cours qu'avaient toutes. mon-

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naies du royaume, ou étrangères, de poidâ, ou légères, bonnes ou mauvaises, plusieurs mauvais hommes en abusaient, les uns d'apporter foiblaige, les autres de rogner et laver pièces d'or, et les autres de forger. Sur quoi ledit roi Louis donna si bon ordre, qu'à présent cessent tous lesdits abus. Qui est un bien inestimable au royaume.

Vrai est qu'il est plus pompeux en habillements et accoutrements de sa personne, que ne fut ledit roi Louis onzième. Car, sans point de faute, celui fut en cette partie trop extrême. Tellement qu'il semblait bien souvent mieux un marchand, ou homme de basse condition qu'un roi, qui n'est pas bien séant à un grand prince. Mais le roi qui est à présent, a en ceci gardé tellement la médiocrité, qu'on ne lui pourrait imputer d'être excessif en trop ni en peu. Aussi l'a-t-il gardé touchant sa dépense de bouche, dont l'autre était par trop excessif et curieux.

Et néanmoins, a tenu tels moyens, que son royaume est beaucoup plus riche d'argent et de toutes choses, qu'il ne fut jamais du temps dudit roi Louis, ni auparavant. Gomme il peut apparoir par raisons et expériences évidentes, quoi que veuillent maintenir plusieurs gens au contraire, disant que les guerres d'Italie ont épuisé ledit royaume d'argent. Et pour montrer qu'ainsi soit comme je dis, l'on voit généralement par tout le royaume bâtir grands édifices tant publics que privés, et sont pleinis de dorures, non pas les planchers tant seulement, et les murailles qui sont par le dedans, mais les couvertes, 'les toits, les tours et images, qui sont par le dehors. Et si sont les maisons meublées de toutes choses, trop plus somptueusement que jamais ne furent. Et use-t-on de vaisselle d'argent en tous états, sans comparaison . plus qu'on ne soUlait. Tellement qu'il a été besoin sur

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cela faire ordonnance, pour corriger cette superfluité. Car il n*y a sorte de gens qui ne veuillent avoir tasses, gobelets, aiguières et cuillers d'argent du moins. Et au regard des prélats, seigneurs, et autres grossiers (gros personnages), ils ne se contentent pas d'avoir toute sorte de vaisselle, tant de table que de cuisinre' d'argent,s'il n'est doré, et même aucuns en ont grande quantité d'or massif. Aussi sont les habillements et la manière de vivre, plus somptueux que jamais on ne les vit. Ce que toutefois je ne prise pas : mais c'est pour montrer la richesse du royaume. Et pareillement Ton voit les mariages des femmes trop plus grands, et le prix des héritages et de toutes autres choses plus haut. Et si trouve-t-on assez plus de vendeurs que d'acheteurs. Et qui est chose trop apparente, le revenu des bénéfices, des ten*es et des seigneuries, est crû par tout généralement de beaucoup. Et plusieurs en y a, qui a présent sont de plus grand revenu par chacune année, qu'ils ne se vendaient du temps même du roi Louis onzième, pour une fois, et pareillement les fermes des gabelles, péages, greffes et de tous autres revenus, sont augmentées bien grandement, et en plusieurs lieux, plus de deux tiers. En autres, de dix parts, les neuL Aussi est l'entre-cours de la marchandise, tant par mer que par terre, fort multiplié. Car pour le bénéfice de la paix, qui a été de ce règne, et pour l'autorité et réputation que les Français ont eues en Italie, Allemagne, Espagne, Angleterre et autres pays, et provinces tant maritimes que terrestres, pour raison des grandes victoires que notredit roi a eues, toutes gens (excepté les nobles, lescfuels encore je n'excepte pas tous) se mêlent de marchandise. Et pour un marchand que l'on trouvait, du temps dudit roi Louis onzième, riche^ et grossier, à Paris, à

Rouen, à Lyon, et aux autres bonnes villes du royaume, et généralement par toute la France, l'on en trouYe de ce règne plus de cinquante. Et si en a par les petites villes plus grand nombre qu'il n'en soûlait avoir par les grosses et principales cités. Tellement qu'on ne fait guère maison sur rue, qui n*est boutique pour marchandise ou pour art mécanique. Et font à présent nK)ins de difficulté d'aller à Rome, à Naples, à Londres, et ailleurs de là la mer, qu'ils faisaient autrefois d'aller à Lyon ou à Genève. Tellement qu'aucuns en y a, qui par mer sont allés chercher et ont trouvé des terres nouvelles. Car la renommée et l'autorité du roi à présent régnant, est si grande que ses sujets sont honorés et supportés en tous pays, tant en mer qu'en terre. Et n'y a si grand prince qui les osât outrager ni permettre qu'ils le fussent en sa terre et seigneurie. L'on voit aussi quasi par tout le royaume faire jeux et ébattements à grands frais et coûts, qui sont choses qui jamais ne se firent, ni se peuvent faire en pays pauvre. Et si suis informé par ceux qui ont la principale charge des finances du royaume, gens de bien et d'autorité, que les tailles se recouvrent à présent beaucoup plus aisément, et à moins de contrainte et de frais, sans comparaison, qu'elles ne faisaient du temps des rois passés. Et néanmoins le peuple par la longueur de la paix est tant multiplié, que l'on ne se devrait point émerveiller si on trouvait plus de gens pauvres qu'on ne soûlait. Car d'autant que les biens et l'argent se déportent entre plus de personnes, autant «n a moins un chacun. Mais la raison est au contraire : pourtant que tous labourent et travaillent, dont avec les gens croissent les biens, le revctnu et les richesses. Qui est donc celui tant sot et insensé, qui veuille dire ni maintepir le royaume, où l'on voit

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