JOURNÉES DE NOVARE
prix de la valeur des hommes être du tout au fait des armes mis à Festime. Hâtons-nous pour donner des premiers, et que nul de nous ait le cœur amolli de crainte reprochable ; car en bataille toujours est le plus de péril à ceux qui plus craignent ; audace est un écu de sûreté dont Fortune couvre les aventureux. Mettons donc en la sauvegarde de la main armée le prix de Fhonneur et la teneur de la vie. »
Le sire de la Trémouille marchait en manière tant assurée, et en tel ordre conduisait ses gens d'armes, que bien semblait ducteur d'exercite belhqueux; et tant se hâtait qu'à ceux qui le suivaient donnait bien à entendre qu'aux ennemis ne voulait marchander. Le seigneur Jean-Jacques, auquel la chose touchait de si près, qu'à la peine de sa vie branlait ce hasard, si à point conduisait sa charge, que bien semblait avoir la chose pour recommandée.
Lorsque les Français approchèrent Novare, de tant que les deux armées se purent voir, chacun se hâta pour donner dedans. Les gens de cheval ne se pouvaient avancer, pour l'empêchement des clôtures et fossés qui là étaient; toutefois cela ne les retarda que tôt ne fussent prêts de choquer leurs ennemis. En approchant Novare, l'armée de France sut que dedans une abbaye assez forte, étant à demi-mille de la ville,' y avait embûche d'Allemands et de Lombards, et là s'adressa.
Les soudards du seigneur Ludovic, qui là étaient, voyant les Français et Suisses contre eux venir à bataille rangée, n'attendirent plus, mais se retirèrent à leur armée, qui était entre la ville et cette abbaye, en bel arroi et nombre moult grand. A l'un des côtés de leur bataille étaient quatre cents hommes d'armes bourguignons et huit cents lombards ; à l'autre, quatre mille chevau-légers; au milieu tous
leurs Allemands et lansquenets, dont il y en avait de dix-huit mille à vingt mille, toute l'artillerie chargée et atêtrée à la venue des Français, et en outre estradiots et escarmoucheurs, à grosses bandes et compagnies, sur les champs, pour commencer le hutin. Voyant le sire de la Trémouille que temps était d'exploiter les armes, pour avoir parole à ses gens, un peu se mit à quartier, et en vue de tous, auxquels il dit : « Seigneurs, tant avons quis nos ennemis, que les avons trouvés; voire en telle puissance, que le nombre d'iceux excède le nôtre de moitié près. Mais savoir nous faut que tout l'avantage de ia guerre ne gît en multitude de légions d'hommes armés, ni en tourbe innombrable de gens, mais seulement en la sûre conduite des sages capitaines, droite exécution des preux soldats et vigoureuse défense de juste querelle j dont à suffire sommes pourvus. Donnons donc au travers hardiment et tôt; car, par le vrai corps de Dieu, si nous les assenons à droit, à l'aide de Dieu et de la force de nos bras, sans faillir, sur eux, à notre vouloir, obtiendrons louable victoire ; car je connais le pouvoir d'iceux être du tout à notre merci. » Après ces paroles, le sire de la Trémouille mit cent hommes d'armes des plus adroits au front de la bataille, pour donner le premier choc et faire ouverture; et à leur queue mit quatre cents autres hommes d'armes pour supporter les premiers, et entrer dejdans les ennemis. Et ce fait, demanda si là étaient nuls gentilshommes qui l'ordre de chevalerie voulussent prendre, dont grand nombre de gens d'armes français, qui ce jour à l'exercice des armes voulaient la force de leurs bras déployer, et perpétuer leurs noms, se voulurent enrichir, pour ouvrir au courage le chemin de prouesse, du titre de chevalerie. Les Français qui étaient à la vue de leurs en-
DÉSERTION DES TROUPES AUXILIAIRES DE LUDOVIC lOl
nemis, hâtèrent leur train, avancèrent leur artillerie et mirent leurs coureurs en place, lesquels commencèrent la charge sur les escarmoucheurs du seigneur Ludovic. L'artillerie des deux partis fut déchargée, et rués coups. Les capitaines français commencèrent, de plus, de mettre leurs gens en ordonnée marche, et les semondre de montrer à ce jour aux ennemis, à force de bras, le vouloir qu'aux armes hommes chevalereux doivent avoir, et faire œuvres tant vertueuses qu'à l'honneur des acteurs, au plaisir du prince, et à l'exemple des futurs, pussent servir à toujours mais. Ainsi que l'armée de France approchait ses ennemis, et que gens d'armes et piétons voulurent branler pour donner le combat, les Allemands du seigneur Ludovic, voyant les Français en barbe et propos délibéré de donner la bataille, pensèrent que pour cette fois le combat ne leur était de saison, et tout soudain eurent opinion arrêtée de non attendre la mêlée, et se retirèrent tous ensemble à Novare. Deux blanches enseignes de gens de cheval du seigneur Ludovic tournèrent le dos, et amoindrirent le nombre de son armée de deux cents chevaux. Le seigneur de Beaumont, le seigneur de Sandricourt, et un capitaine français nommé Pérot de Payenne, avec soixante hommes d'armes, poursuivirent iceux fugitifs jusque sur le bord de la rivière du Tésin, lesquels ne furent atteints; car tant se hâtèrent, que d'heure gagnèrent le passage.