LUDOVIC LE MORE LIVRÉ PAR LES SUISSES
point le prit le comte de Ligny, et le fit monter sur un courtaud que lui bailla le seigneur de la Palice. Après ce qu'il fut ainsi monté, le comte de Ligny lui demanda s'il voulait voir le seigneur Jean-Jacques, lequel dit que non ; car de la vue de celui qui tant de dommages lui avait pourchassé, ne pourrait qu'augmenter le grief accès de sa douleur amère, et de vrai, assez en avait fait pour n'avoir cause de le vouloir rencontrer. Somme, si le pauvre seigneur captif de deuil inconsolable avait le cœur serré, à nul devait sembler merveille ; car, lui qui sous dorés âges avait les ans fleurissants de la vie en félicité prétérit, le remenant des jours ennuyeux de sa chenue vieillesse voyait aller en exil, pour douloureux passe-temps et fin désespérée lui préparer. Ainsi est l'heur des plus hauts peignés au berlan de Fortune souvent mis au hasard. Pour retourner, afin que la prise du seigneur Ludovic à la vue commune fût découverte, le comte de Ligny avec lui le fit marcher tout le long de la bataille des Suisses ; lesquels furent en propos de le vouloir avoir, disant entre eux qu'ils étaient cause de sa prise ; toutefois, sans autre effroi, fut passé outre jusqu'au quartier du sire de la Trémouille, qui lui fit bonne chère, en lui disant : « Seigneur, soyez le bienvenu ; puisque en cet état nous venez voir, de grandes mises avez exempté le roi, et nous gardez de longues peines ». Après ce, le comte de Ligny l'emmena dedans le château de Novare, et en la garde du chevalier de Louvain le mit.
Le cardinal Ascaigne , qui lors était à Milan, sachant la prise du seigneur Ludovic, son frère, avec quatre cents chevaux se mit aux champs et prit le chemin de Bologne-la- Grasse, lequel, en passant près de Plaisance, par une bande de Français et quelque nombre de Vénitiens, qui là étaient, fut
assailli, et tant rudement mené, que ses gens furent défaits, et lui chassé jusque dedans un château nommé Rivole, près de là, où fut assiégé et pris.
§ 23. — RETRAITE DES SUISSES SUR LEURS CANTONS. PRISE PAR EUX DE BELLINZONA.
Après la prise du seigneur Ludovic, les Suisses du roi voulurent eux en aller et avoir leur payement; lesquels furent transmis à Verceil, pour illec recevoir leur argent. Et pour iceux faire payer, étaient là logés à l'enseigne de l'Etoile, le bailli de Dijon, un nommé Fougely, capitaine de la garde des Cent Suisses du roi, avec les commissaires et contrôleurs de la guerre, lesquels eurent moult à faire à contenter iceux Suisses, car ils voulaient tous être payés en écus au soleil, avoir des sommiers pour emporter leurs bagues, et, pour la prise du seigneur Ludovic, paye pour un mois davantage. Auxquels fut, sur ce, faite réponse par un contrôleur nommé François Doulcet, que ce qu'ils demandaient ne leur était dû, ni en la charge des trésoriers et clel*cs des finances, et que le roi ne l'entendait, mais les payer comme de raison, et que leur argent était prêt, sans rien vouloir retenir des gages qui leur étaient dus, et qu'autre chose n'en auraient. Lesquels dirent que par amour ou par force auraient ce qu'ils demandaient, et que bien savaient à qui ils s'en devaient prendre. Et, sur ce, chacun alla repaître. Après que Suisses eurent bien drinqué, entre eux fut question de leur litigieux propos; et tout chaudement, à l'appétit d'un capitaine nommé Heuryfei*, et d'un nommé Ghuentz, l'un des capitaines de la Ligue grise, cent Suisses en armes s'en allèrent au logis où étaient le bailli de
RETRAITE DES SDISSES SUR LEURS CANTONS lii
Dijon et les autres Français, délibérés de les tuer. Mais iceux Suisses furent arrêtés par un capitaine de Schwitz, qui, avec ses gens, était au plus haut des degrés, à Tattente de recevoir son argent. Derechef furent envoyés quatre cents Suisses pour assaillir le logis, et tuer ceux qui au-devant se mettraient. Plus ne leur fut l'entrée défendue ; car ledit de Schwitz et ses gens se retirèrent dedans une salle qui là était. A grands coups de pied et de hallebardes donnèrent iceux Suisses contre la porte de la chambre en laquelle étaient les Français, et commencèrent à faire rupture.
Le bailli de Dijon et ceux qui au dedans de la chambre étaient, avaient telle frayeur que le plus assuré tremblait. Les uns se mirent contre la porte pour la fermer; les autres se jetèrent par les fenêtres, et les autres, tous jugés et transis, pied coi en la place tenaient silence. Le contrôleur qui à la demande desdits Suisses avait contrarié, voyant le bruit, tout assommé de peur, cuidant l'heure de sa mort tant prochaine, que la pointe du glaive dont il Guidait mourir, lui était, par les fentes de la porte brisée, en vue, eut avis de prendre la robe d'un valet, et, sous un bonnet déguisé, trousser ses cheveux, et tant étrangement dissimuler son état , que ceux mêmes qui par continuelle habitude le hantaient, de prime face ne l'avisaient; et tant subtilisa son cas, qu'après que les Suisses, qui de tous côtés le cherchaient, eurent la porte mise en pièces et furent au dedans entrés, entre eux se sauva, et gagna le logis où était le capitaine de Schwitz. Les Suisses, qui étaient entrés dedans la chambre où était le bailli de Dijon, sur lui commencèrent à charger, tant que plusieurs fois faillirent à le tuer à coups de partisannes, mais sous les autres se garantissait. A la
i'I^ LOUIS XII — ANNE DE BRETAGNE
parfin, le prirent par les cheveux, et lui donnèrent ttant ^e coups de poing par le nez et sur le visage, qu'ils le mirent par terre. Somme, tant mal fut •mené, et mis en tel état, qu'à peine lui demeura poil ■en tête. Puis l'emmenèrent à leur rein, disant qu'il répondrait de ce qu'ils demandaient. Toutefois par belles paroles et subtils moyens échappa d'entre leurs mains, bien dépit de l'outrage qu'ils lui avaient fait, et joyeux d'être hors de leurs dangers, disant •en lui-même que celui qui tels pensionnaires prend en charge, de commission ruineuse s'entremet, et qu'une autre fois de léger se déport.erait de telle charge vouloir avoir. Après toutes ces choses, eurent iceux Suisses leur argent; et pour les contenter, furent presque tous payés en écus au soleil. Partie de leurs capitaines eurent des sommiers pour emporter leurs bagues jusqu'en leur pays. Ainsi s'en allèrent bien payés et mal contents; et, en eux retirant, prirent une ville du duché de Milan sur leurs niarclies, nommée Bellinsone.
§ 24. — LE ROI APPREND A LYON LA NOUVELLE DE LA VIC- TOIRE. — SES PAROLES A LA REINE AU SUJET DE LA TRÉ- MOUILLE.
(Jean d'Auton. — Saint-Gelais.)
Le jour que le seigneur Ludovic fut pris, le roi, <3tant à la Tour du Pin , au Dauphiné , sur les six heures du vêpre, eut la poste du comte de Ligny, disant que le seigneur de Ludovic était assiégé à Novare par les Français, et qu'il ne pouvait échapper que tôt ne fût entre leurs mains. Le lendemain, onzième avril, vigile de Pâques fleuries, ainsi que le roi était aux champs entre Lyon et un village