DISSENSIONS DES MAISONS DE FRANCE ET DE BOURGOGNE
prince plus accompli. Il était beau et plaisant de personnage, subtil d'esprit et d'entendement, et si très^ sage et éloquent, qu'on ne se pouvait ennuyer de l'ouïr parler, grand de cœur, et de haute entreprise,, autant que fut oncques prince. Les biens qui étaient en lui émouvaient la malice dudit duc de Bourgogne à pourchasser sa mort. Ils eurent beaucoup de querelles ensemble, lesquelles avaient toujours été apaisées par gens sages. Finalement, par un dimanche, ils reçurent le corps de Notre-Seigneur ensemble, en signe d'amitié et de perpétuelle alliance. Et le mercredi après, vigile de Saint-Clément, mil quatre cent et sept, le déloyal duc de Bourgogne le fit traîtreusement meurtrir à Paris, auprès de la porte Barbette, et n'avait avec lui qu'un gentilhomme et un page, qui portait deux torches. Si y avait-il pour l'heure dedans Paris cinq cents gentilshommes, chevaliers^ et écuyers de sa maison. Et combien qu'il y ait longtemps que le cas advint, si me fait-il grand mal de ramentevoir l'ignominieux meurtre d'un si grand prince. Pour ce que si vilain fait a coûté la vie de cent mille hommes, dont mon grand-père en fut l'un. Oncques seigneur ne fut tant aimé, ni n'eut plus gens de bien à son service.
Il eut de madame Valentine sa femme plusieursenfants, dont le premier de ceux qui vinrent en âge d'homme fut Charles, qui fut duc d'Orléans après le trépas de son père. Le second fut Philippe, comte de Vertus. Et le tiers, Jehan, comte d'Angoulême. Il y en eut d'autres, qui moururent en enfance. Madite dame Valentine demeura enceinte d'une fille, ou bien l'était alors que ledit duc fit son testament; laquelle venue en âge fut mariée à l'un des enfants de Bretagne, dont saillit le gentil duc François, dernièrement décédé, père de la très noble dame Anne de
Bretagne, à présent reine de France. Or peut chacun considérer en quelle désolation demeura cette très noble dame madame Valentine, duchesse d'Orléans, après avoir fait une perte telle que d'un tel mari, et ayant ses enfants en si jeune dge, que le plus vieil n'avait que onze ans. Tous nobles cœurs en devaient avoir grande pitié. Si faut-il entendre que ce fut une des plus vertueuses dames qui ait guère été, et qui plus vertueusement poursuivit, tant qu'elle vêquit, à avoir justice et réparation de l'outrage qui avait été fait à monseigneur son mari, à elle, et à messeigneurs ses enfants. Et. n'y épargna ni elle, ni monseigneur le duc d'Orléans, son fils, ni corps, ni amis, ni chevance.
Et y eut plusieurs traités de paix, tant à Chartres, à Vincestre, à Auxerre, à Gompiègne qu'ailleurs. Et durant ce temps, madame Valentine, duchesse d'Orléans, alla de vie à trépas. Au moyen de quoi ne fut pas faite si grande poursuite contre le duc de Bourgogne, pour la jeunesse des enfants. Car tant que ladite dame vêquit, elle s'y acquitta si loyaument et honnêtement que fît oncques princesse, sans vouloir jamais entendre à aucun traité, que préalablement justice et réparation ne lui fût faite à l'honneur d'elle et de messeigneurs ses enfants. Et combien qu'après le trépas de madite dame mondit seigneur d'Orléans nt plusieurs grandes assemblées, et fussent de sa partie, le duc Jean de Berry, son oncle, les ducs d'Alençon et de Bourbon, lé comte d'Armagnac, et plusieurs autres grands princes, seigneurs et gentilhommes, et tous ceux qui voulaient soutenir justice, raison et équité, le duc de Bourgogne, qui avait le roi en sa main, le mena à grande puissance d'armes devant la ville de Bourges, où étaient les seigneurs dessusdits, où fut tenu le siège par certain temps, et finalement
BATAILLE d'aZI.NCOUET 81
se fit quelque traité de paix. Puis après pour aucunes raisons, et mêmement pour envoyer les Anglais hors du royaume de France, ledit duc d'Orléans bailla son frère puîné Jehan comte d'Angouléme aux Anglais, en otage de la somme de deux cent mille francs, et plus. Et depuis entre lesdites parties d'Orléans et de Bourgogne y eut maintes divisions, et plusieurs traités de paix.
§ 2. — LA bataille D'aZINCOUET. — CAPTIVITÉ DO FRÈRE DB LOLIS XII.
Assez tôt après le roi Henri d'Angleterre passa la mer, et vint en France à grande puissance. Le roi Charles fit grande assemblée de gens d'armes pour le poursuivre, et se rencontrèrent les Français et les Anglais en un lieu nommé Azincourt, au comté de Saint-Paul, où pour ce que les Français donnèrent dedans lesdits Anglais en un lieu mol, où leurs chevaux entraient jusqu'aux sangles, et par faute d'y avoir eu bons avis et bon ordre, ils furent déconfits, et eurent les Anglais la victoire. Et pour vrai, ce fut Tune des plus mauvaises journées qui se fit longtemps en France. Car il y mourut neuf ou dix princes, et sept ou huit mille nobles hommes. Et y fut ptis le duc Charles d'Orléans, en l'âge de dix-huit ans, le duc de Bourbon et plusieurs autres. Et tout par la permission de Dieu, et par faute de la conduite des hommes. Or peut chacun considérer en quelle désolation était pour lors le noble royaume de France. Et ainsi fut mondit seigneur le duc Charles d'Orléans prisonnier des Anglais, et avec lui son plus jeune frère, le comte d'Angouléme.
Ledit roi Henry à son trépas ordonna qu'on ne
délivrât jamais de prison le duc d'Orléans que soo fils, qui n'avait qu'un an, ne fût en âge.
Après ledit traité d'Arras, le duc de Bourgogne eut paroles avec monseigneur de Dunois, et autres des serviteurs de monseigneur le duc d'Orléans touchant la délivrance de mondit seigneur d'Orléans. Et dit le duc de Bourgogne qu'il y entendrait volontiers, et y mettrait peine, pourvu que mondit seigneur d'Orléans voulût accorder le mariage de lui et de mademoiselle Marie, fille du duc de Clèves, et de la sœur dudit duc Philippe de Bourgogne. Et que en ce faisant, toute malveillance et haines passées fussent pardonnées et oubliées. Après lesquelles paroles dessusdites, aucuns des serviteurs de mondit seigneur d'Orléans par sauf-conduit allèrent en Angleterre, et remontrèrent à mondit seigneur leur maître les choses dessusdites. Lequel voyant le liou là où il était, et que les plus grands de son lignage n'avaient pas grand soin de le mettre hors, par nécessité, très raisonnablement accorda lesdites choses. Et tôt après le retour desdits serviteurs de mondit seigneur d'Orléans, le duc de Bourgogne fit en sorte que monseigneur d'Orléans fût amené en France, et vint à Saint-Omer, là où le duc de Bourgogne le recueillit le plus honorablement qu'il était possible de faire, et se firent les deux princes la plus grande chère du monde. Or voyez que c'est des jugements de Dieu. Car les pères de ces deux seigneurs avaient été les plus grands ennemis qui oncques furent, ainsi qu'il peut apparoir par ce que j'en ai dit ci-dessus, et par permission divine, l'un de ceux-ci fut cause de la délivrance de l'autre. Auparavant mondit seigneur d'Orléans avait épousé madame Isabeau de France, fille du roi Charles sixième, sa cousine germaine, et laquelle, longtemps auparavant, était trépassée, et dont il avait eu une