BELLE DÉFENSE DE CAPOITE
Le lendemain, dix-neuvième jour du mois de juillet, entre les quatre et cinq heures du matin, commença l'artillerie à tonner et|bruire devant la ville de Capoue, tant horriblement qu'il semblait à ceux qui là étaient, que tout autour d'eux terre tremblât. Ceux du dedans tiraient coups sans cesser, et si à droit qu'homme français n'osait l'œil découvrir, sans être tout assuré d'être atteint ou de bond ou de volée ; car tant étaient canonniers justes et si bonne artillerie avaient, que nuls de leurs coups allaient en vain, mais rencontraient toujours gens ou chevaux ; et ainsi ennuyaient par trop l'ost des Français à coups d'artillerie et de trait, que le plus souvent tiraient de deux boulevards, lesquels étaient vis-à-vis du siège, et percés d'un et d'autre côté, pour tirer à toutes mains. Les canonniers français, voyant le dommage et ennui que par iceux boulevards se faisait à nos gens, adressèrent là coups forcenés, tant et si menu, qu'à l'atteindre tout allait par terre ; si que nul des ennemis n'osait regarder son repaire, ni soi montrer aux créneaux, ni les canonniers napolitains tirer deux coups ensuivants par une même passée, que tôt en l'heure ne fussent froudroyés; car tant justement tiraient nos canonniers, que bien souvent, et le plus de fois, par le passage où tiraient ceux de dedans, par le même donnaient sans faillir à rencontrer la bouche
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de leur artillerie, tant que plusieurs de leurs pièces furent rompues et brisées, et eux morts et rués par terre. Quoi plus? Ce bruit diabolique dura quatre jours sans cesser, tel qu'oncques mais n'avaient les Napolitains vu batterie pareille. Et de vrai, d'autant que celui siège eut de durée, la guerre y fut des deux parties chaudement et à tous efforts démenée ; car, pendant six jours entiers que le siège fut là, toute Tartillerie fut mise à exploit, et ne fut jour, ce nonobstant, que saillies, courses et escarmouches ne se lissent devant la place. Bonne gent de guerre, et exercitée aux armes, se montrèrent lors ceux de dedans : car, si dix, vingt, trente, cent ou mille Français à pied ou à cheval entraient dedans les barrières pour escarmoucher , en pareil nombre et même arroi se trouvaient en place les soldats de la ville, et les uns contre les autres faisaient merveilles d'armes; et tant, que premier que départ se fît, le lieu où le combat se faisait était tout semé de morts. Nul ne mettait en épargne ce que pouvoir savait faire; car chacun à cette affaire enviait le bon bruit et s'efforçait de l'acquérir. Le seigneur de Montpensier, lequel était jeune, hardi et bien adroit, là se trouvait à tous heurts, à la fois à cheval, à la fois à pied, et là fît si dure guerre aux Napolitains, comme à ceux sur lesquels il voulait par armes venger la mort de son père, que par poison avaient traîtreusement fait mourir; dont plusieurs d'iceux sous le branle de sa main passèrent par la pointe du glaive. Un capitaine de gens de pied, nommé Malherbe, avec grand nombre d'aventuriers se trouva souventes fois sur les rangs entre lesdites barrières. Aussi firent plusieurs autres; et tant que mortel chapplis se faisait devant la ville.
Capoue laquelle fut battue et guerroyée par les Français, sans séjour, dès le lundi dix-neuVième jour du mois de juillet, jusqu'au vendredi ensuivant, sur les trois heures après midi, que les deux boulevards dont j'ai ci-dessus écrit, furent abattus et atterrés. Et à cette heure, messire Bérault Stuart, qui était demeuré malade à Verse, vint au siège, et fut voir les canonniers et la batterie, et donna cent écus auxdits canonniers, pour leur donner vouloir de bien faire, lesquels firent grande rupture au milieu au travers desdits boulevards, et tant qu'il fut dit et arrêté que l'assaut se donnerait. Et pour ce faire, furent ordonnés le seigneur de Mauléon, Jacques de Silly, bailli de Caen, et plusieurs autres capitaines, avec cent hommes d'armes à pied et trois mille piétons. Ainsi furent gens d'armes apprêtés pour donner dedans. L'assaut sonna, et chacun approcha la brèche des boulevards et là commencèrent à donner l'assaut moult aigre et dur; car, de première avenue, les hommes d'armes dressèrent leurs échelles et montèrent sus, et par force. Le seigneur de Montpensier monta si hardiment, qu'avec les mains s'attacha à une pipe du rempart, et, l'épée au poing, combattit main à main avec ses ennemis, et reçut plusieurs coups dépique et de hallebarde, sans jamais lâcher sa prise; et tant, que des premiers fut au dedans dudit boulevard. Le capitaine Malherbe fut là blessé d'un coup de trait en la cuisse ; tellement que l'os lui fut mis en pièces, dont fut emporté malade en sa tente. Les autres piétons renforcèrent l'assaut, et entrèrent par les brèches et passages qu'avaient faits les coups de l'artillerie de France.
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Mais, en ce faisant, les gardes des boulevards, voyant qu'à cette défortune branlait leur mortel danger, pour obvier à ce, jouxte leur possible, mirent au devant tous efforts à coups d'artillerie et de trait, avec grands poux de lance, et coups de hache, et jets de grosses pierres; de quoi tuèrent prou de gens, et entr' autres un chevalier écossais nommé sire Bides Afflich. Toutefois, à la parfin, d'assaut furent emportés iceux boulevards, et deux cents hommes de guerre trouvés dedans, lesquels furent tous mis à Tépée, sans ce qu'un tout seul d'eux fût répité de mort. A l'heure que l'assaut se donnait, le duc de Valentinois et le comte de Gayas, voyant que ceux de la ville entendaient à cette besogne, et pour ce étaient bien empêchés, prirent quatre cents hommes d'armes et grand nombre d'aventuriers français qui là étaient, et se mirent à passer la rivière, qui était entre l'armée et la ville ; et icelle rivière passèrent en bateaux; et traversant ladite rivière, force coups d'artillerie leur furent envoyés de la ville, dont plusieurs furent tués et blessés, toutefois passèrent outre, et là prirent logis. Tantôt qu'ils eurent gagné place, à leur renfort vinrent quatre cents hommes d'armes, Ursins romains, lesquels conduisait le seigneur Jean Jourdain; et au devant d'eux furent le duc de Valentinois et le comte de Gayas, pour les recueillir et conduire où métier était. Lorsqu'ils furent arrivés, l'un des côtés de la ville, delà la rivière eurent à garder , et deux mille Français aventuriers, pour les secourir à ce besoin, leur furent baillés. Les quatre cents hommes d'armes français qui étaient passés outre ladite rivière, assiégèrent la ville d'une autre part ; et alors furent les Napolitains de tous côtés enclos, et la ville tout autour environnée de Français et de Romains. Ce propre jour
aussi, sur l'heure des vêpres, le seigneur de la Palice fut au siège, lequel y alla en poste, avec plusieurs autres gentilshommes de France.
Après la prise des boulevards, dont j'ai fait mention ci-dessus, grande compagnie de Français se logèrent dedans, et cette nuit, sur le point de l'heure de minuit, toute l'artillerie du roi qui là était fut charriée, atétrée et assise sur le bord des fossés de la ville, et là chargée, taudissée et mise à point pour besogner; laquelle, sitôt que jour éclaircit, commença meute de guerre, à sonner et tempêter, par tel effort que tout autour semblait que foudre et orage dussent fendre les éléments et subvertir la terre. Tant de traits et de pierres d'artillerie venaient de la ville contre les Français que nul d'iceux osait désemparer les tranchées , et sitôt qu'ils se découvraient, sans faillir étaient rencontrés; caries canonniers de la ville étaient tant experts à leur métier, que rien que voir eussent pu, n'échappait à leurs coups; et ainsi donnaient merveilleux ennui et dommage irréparable à l'ost français ; et eussent de plus, si les canonniers du roi qui là étaient n'eussent rabattu leurs coups, ce qu'ils firent, car, en moins de six heures, tant menu et si à droit déchargèrent contre la muraille de la ville, que plus de demi -jet d'arc de long n'y eut tour, repaire, défense ni créneau qui ne fussent mis à bas, canonniers et artillerie rués jus, et plus de vingt toises de muraille atterrées tout à ras. A la chute des murs, qui étaient hauts et épais, les fossés furent comblés et emplis ; tellement que, tant que la brèche contenait de long, gens à pied et à cheval, au besoin et sans autre détour y eussent pu passer. Les soudards et le peuple de la ville virent que c'était à tout et que les Français avaient entrée sur eux, et vouloir
délibérer d'y exploiter leur pouvoir, dont amollirent leur fureur, et eurent doute sur leur affaire; jà devant, par effet aux courses et assauts, avaient connu la force et volonté d'iceux, qui contre eux étaient mortellement animés, et avantageux aux armes. Toutefois, pour vouloir montrer qu'à grand besoin cœur viril doit délier vertu et en nécessité urgente fortifier son pouvoir, au danger de fortune soumirent leur affaire, et tous ensemble s'arrangèrent en armes et bel arroi devant la brèche de la muraille, par le dedans, et là tinrent pied ferme. Les seigneurs et marchands de la ville, qui plus avaient à perdre, doutèrent du malheur, et voyant leur muraille rompue, leurs soudards affaiblis, leurs ennemis branler pour leur donner l'assaut, et leur vie en dangereux hasard, voulurent parlementer et demander être ouïs. Audience leur fut donnée par les lieutenants du roi, et leur parlement ouï, par lequel voulaient rendre la ville au roi ; et pour les frais et mises de l'armée, et la dépense de la poudre de l'artillerie, qui là avait été gâtée durant le siège, trente mille ducats voulaient iceux donner, requérant, en ce faisant, que leur ville, avec leurs corps et biens, fussent saufs et garantis. Ainsi demandèrent les Capouans composition. Mais, pour garder que durant ledit parlement les gens de pied français ne fissent "" pour entrer, toujours tirait leur artillerie l'armée de France. Dedans la composition it compris les Colonnois, qui de ce ne furent n contents, et si de la ville eussent pu lors leurs vies sauves, volontiers eussent pris ce nais loisir n'eurent de ce faire ; car, nonobdit parlement, et aussi que durant icelui Tarde la ville tirait sur les Français, l'assaut, je dirai ci-dessous, fut donné, voire sanglant
et luctiieux ; car, à grand nombre et bien délibérés, étaient là les Français envieux de combattre et soigneux de gagner, sachant que ladite ville de Capoue était garnie de bons soudards et remplie de richesses; car de tout le royaume de Naples et de Rome étaient là venus gens d'armes à puissance, pour défendre la ville, et aussi tous les nobles et riches marchands des villes et villages des environs s'étaient là dedans retirés et avec eux apporté leurs trésors et chevances, cuidant être en ce lieu assurés contre le pouvoir de tout le monde, dont leur en advint ce que ouïr pourrez ci-dessous. Après que la muraille . fut rasée et bréchée suffisamment pour donner l'assaut, les lieutenants du roi firent sonner force trompettes, clairons et gros tabours de Suisses pour réveiller l'armée ; et aussi mettre pipes et tonneaux de vin sur le cul, et là boire gens d'armes à défroi ; et, ce fait, pour donner cœur à chacun, les lieutenants du roi et capitaines de son armée exhortèrent leurs gens de bien faire, et de montrer, à celui grand besoin, aux ennemis, que la force de France peut dompter l'orgueil d'Italie. Ainsi chacun chef de guerre donnait aux siens semonce de vertueusement ouvrer, et vouloir d'honneur acquérir. Messire Bérault Stuart, lieutenant général du roi, voyant que, en cette affaire, branlait l'augmentation du prix des Français, ou le rabais de leur bonne réputation, pour évertuer leur cœur et affermir le vouloir des oyants, dit ce qui s'ensuit, ou paroles semblables : « L'heure est venue que, au service du roi, à l'accroissement de notre gloire, et pour la sûreté de nos vies, nous faut la force de nos corps et la valeur de nos courages éprouver. Messeigneurs et amis, ayons mémoire que le nom redouté des Gaulois, dont nous sommes issus, a jadis fait trembler toutes les nations du monde.
En ensuivant donc leurs faits che valeureux et eu ajoutant aux nôtres nouveaux titres de florissante renommée, montrons-nous, par effet, vrais imitateurs de leurs bienfaits, et, pour commencer, mettons à cette besogne le tout de notre pouvoir en avant, et soyons assurés que si, à cette fois, nous sommes vainqueurs, nos ennemis, au demeurant de notre guerre, n'auront vouloir de nous plus combattre, ni pouvoir de nous résister. Sus donc! que chacun de nous mette la main à Tœuvre, par telle condition que le péril où nous sommes, ni la gloire que nous espérons, à ce seulement ne nous excitent, mais seule vertu, qui par nuls assauts d'adversité peut, être affaiblie, ni pour aucuns efforts de fortune vaincue. »
A fm de ces paroles, furent les Français engrossés de courage vertueux, et en propos constant affermis, pour à temps marcher, et demeurer pied ferme au milieu des terribles aventures de la guerre, et là vivre et mourir, pour soutenir le droit de la querelle du roi. Que dirai-je plus? Si n'est que les Français étaient prêts de donner Tassant, et les Napolitains délibérés de le défendre, et tous arrangés autour du passage, en armes et à grand nombre, voire tel, qu'assez puissants semblaient être pour devoir être saillis aux champs et donner la bataille aux Français ; car autant ou plus d'hommes armés étaient dedans que dehors; et ainsi attendirent l'assaut, lequel fut donné sur les onze heures du matin, le vingt-cinquième jour du mois de juillet, et commencé par les gens de pied, qui, de première venue, plantèrent leurs étendards joignant la brèche; et là, main à main, commença le combat des deux partis, tel que c'était chose étrange à regarder et dangereuse à assister; car, autour où était ce bruit, en l'air n'apparaissaient
que traits et dards, coups, feu et fumée d'artillerie; par terre, trancher têtes et mains; dedans la ville, trébucher gens morts et affolés, ruer coups de lance, pique et hallebarde, et faire tout le sanglant pis que guerre pouvait. Moult rudement fut donné celui assaut, mais tant vigoureusement défendu, que, en moins de demi-heure, furent étendus devant le passage plus de deux cents Allemands et Français; et est à penser que, en ce faisant, ceux de don Frédéric eurent portion des coups et partie au dommage ; car de çà et de là sonnait le dieu des batailles ; tellement, que nul repos fut là donné aux hommes, mais continuel étrif, lequel n'eût été avantageux pour les Français, si les hommes d'armes de leur parti ne leur fussent venus à renfort, lesquels, tous à pied et légèrement armés, se mirent au travers de la presse pour les lassés supporter. A leur venue recommença le chapplis, plus aigre que devant, et tel que, deux heures durant, ne firent autre métier qu'épandre sang humain au tranchant de Tépée et à la pointe de la lance ; et à ce montrèrent les capitaines et lieutenants et autres Français plus estimés la valeur de leurs personnes, sans rien y épargner, ce qui de plus enhardia les autres. Napolitains et Colonnois soutinrent leur querelle jusqu'à y répandre maintes gouttes de sueur et grande efTusion de sang; et tant furent à la parfîn par la force des Français outrés qu'ils ne surent à quel remède avoir recours, si n'est à la fuite. Ainsi commencèrent à reculer, et les Français à gagner la brèche, et les uns et les autres à écheller la muraille. Les Colonnois romains, lesquels avaient leurs chevaux en la ville, se retirèrent de là pour eux cuider sauver, et sortir par les fausses poternes de la ville; lesquels, à l'issue, furent pris et tués par les Ursins et les Français, qui gardaient
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ce quartier. Les aucuns d'eux gagnèrent la campagne et se mirent sur le chemin de Naples, desquels était messire Fabrice Colonne, capitaine des Colonnois, lequel, avec tous ses gens, fut pris sur les chemins par les gens d'armes du seigneur de Mauléon, qui étaient du guet et embusqués sur la passée de la voie de Naples ; et icelui prirent trois hommes d'armes, nommés le chevalier de la Mondie, Louiset, et un autre appelé Chardonnet, auxquels il promit sept cents ducats ; et après la prise de Capoue amenèrent ledit messire Fabrice, avec grande compagnie d'autres prisonniers, dedans ladite ville de Capoue.