‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 8 sur 329 · ÉDUCATION E\ PORTRAIT DU JEUNE LOUIS D*0RLÉAN · texte numérisé non relu

ÉDUCATION E\ PORTRAIT DU JEUNE LOUIS D*0RLÉAN

La bonne dame madame d'Orléans nourrit le jeune duc son fils si doucement qu'il n'eût été possible de mieux. Et quand il eut Tâge de six à sept ans, elle le fit apprendre les lettres, où tellement il profita qu'il y appert. Car je crois qu'il en est peu ou nuls de son état, ni de beaucoup moindre, qui soient si grands historiens qu'il est, ni mieux entendant de toutes choses de quoi on parle devant lui. Et quand il fut plus avant en son âge, elle le fit instruire et endoctriner par sages et vertueux gentilshommes le plus dont elle pouvait finer, lesquels lui montraient toutes choses vertueuses et honnêtes. 11 allait aux champs et à la chasse, pour s'accoutumer à chevaucher; et sut tant de tous ces déduits, qu'en peu de temps il en eût tenu l'école à tous autres. Et quand il vint en l'âge de seize à dix-sept ans, c'était le meilleur sau • teur, lutteur et joueur de paume qu'on sût trouver, bon archer, et, qui plus est, le meilleur chevaucheur, et le mieux menant et conduisant un cheval, et le plus adroit homme d'armes que Ton sût voir. Et le sais de vérité. Car je lui ai vu chevaucher des plus rudes chevaux, et mieux en venir à bout que oncques je ne vis faire à autre. Et en cet âge dessusdit, et en harnois de guerre, et en harnois de joute ne se trouva point son pareil. Et a porté assez de fois par terre et en l'un et en l'autre appareil de bons et puissants hommes d'armes. Et pour vérité, en toutes les choses qu'il se voulait mettre nul autre ne l'en passa oncques, ni ne le fit mieux. Et est à noter qu'en tous ses jeux et ébattements de jeunesse il était plus doux, gracieux et bénin que le plus petit de la compagnie, et n'y en avait nul qui tant craignit de faire quelque

chose qui déplût ou ennuyât à quelque pauvre gentilhomme que ce fût qu'il faisait à lui. Et pour vrai, tout ce qu'il faisait était plaisant et agréable à chacun, et montra bien qu'il était venu de très bons et vertueux princes, comme il était. Car au regard de madame sa mère, il ne fut oncques une meilleure, plus douce, humaine, ni charitable dame qu'elle était, ni qui mieux ait accompli en son vivant les œuvres de miséricorde. J'ai ouï dire à gens dignes de foi, et qui bien le savaient, qu'elle faisait faire tous les ans à certaines bonnes femmes qu'elle avait, et qu'ellemême y besognait de ses propres mains, plus de cinq cents chemises, et autant de robes, pour donner aux pauvres. Et si en la ville où elle était y avait aucunes pauvres accouchées ou autres gens indigents, ils étaient nourris et alimentés de ses bienfaits. Et faisait ladite bonne dame ses aumônes le plus secrètement et couvertement qu'elle pouvait, pour éviter et fuir vaine gloire. Mais celui qui a tout pouvoir de faire rémunération de tous biens, et punition des maux, a voulu que cela vint à connaissance et lumière, afin qu'il fût écrit, pour donner exemple à tous ceux qui en ont la puissance, de faire ainsi comme a fait la très bonne et vertueuse dame, laquelle je présuppose et crois que pour ce qu'elle a en ce monde bien dispersé ses biens temporels, elle possède maintenant les célestes. Car il est écrit : bienheureux sont les miséricordieux, car miséricorde leur sera faite.

§ 0. — MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS ET DE l.A FILLE DE LOUIS XI.

Le roi Louis, dont j'ai commencé à parler par cidevant, eut de la reine Charlotte, sa femme, fille du duc de Savoie, trois fils et deux filles. Le premier

MARIAGE DU DUC d'ORLÉANS AVEC LA FILLE DU ROI 80

des enfants mourut avant qu'il fût roi. Le second s'appela Charles, qui fut roi après son père. Le tiers fut nommé François et mourut petit enfant. La première des filles fut madame Anne, qui premier fut promise au marquis du Pont, fils du duc Jehan de Calabre, après la mort duquel ladite dame fut mariée à monseigneur de Beaujeu, qui depuis a été duc de Bourbon. La seconde fille, ce fut Jehanne de France, de laquelle je veux parler pour donner claire connaissance à tous ceux qui liront cette histoire de la façon comme le roi Louis procéda en étrange sorte à faire le mariage du jeune duc d'Orléans et de ladite dame Jehanne. Il est certain que ledit roi Louis fit parler de ce mariage à madame d'Orléans, qui pour lors était veuve, dépourvue de conseil et d'amis, et mêmement de tels qui eussent osé remontrer ni contredire à l'opinion du roi dessusdit, vu l'homme que c'était. Car il est certain que si aucun le contredisait, il pouvait être assuré d'être en danger de souÉfrir le dernier supplice. Le duc d'Orléans était pour lors en l'âge de quatorze ans. Or comme chacun peut savoir, mêmement ceux qui entendent les droits, mariage n'est autre chose que le consentement de deux personnes, lesquelles de leur libre volonté se veulent l'un l'autre. Et si de la part ou de l'homme ou de la femme il y a faute de consentement, et que l'une des parties feigne ou dissimule par crainte, ou autrement, il n'y a point de mariage . Et est bien à noter la crainte qui était en ce cas, et aussi quels étaient les deux personnages. Mondit seigneur était pour lors le plus beau, tant de corps que de visage, le plus accompli, et plein de toutes bonnes vertus, qui fût au royaume de France ni ailleurs. Et au regard de ladite dame, combien que d'elle je ne saurais ni voudrais dire que tout bien et honneur (car elle a

été une très bonne et dévote dame), je veux bien dire que pour le défaut de nature qui était en elle, elle n'était point sortable ni capable d*avoir un tel mari. Il faut que chacun entende qu'en faisant cedit traité mondit seigneur d'Orléans protesta en lui-même, voire en la présence d'aucuns ses familiers, qu'il n'entendait ni ne voulait donner aucun consentemeût à cedit mariage, et protesta qu'en temps et lieu il y pourvoirait , et tenait toutes les choses faites pour nulles. Et aussi étaient-elles. Car , comme dit est dessus, le consentement fait le mariage, et sans cela le demeurant n'est rien. Et pour montrer plus à plein la nullité du cas, est à savoir que le roi et mondit seigneur d'Orléans étaient fils des deux cousins germains, et par ainsi madite dame Jehanne était prochaine parente dudtt monseigneur d'Orléans. Et davantage le roi l'avait tenu sur les fonts, et était son filleul, qui est cognation spirituelle. Et de tout n'y eut nulle dispense. L'on dit qu'il y eut quelque rescrit, adressant à l'évêque d'Orléans, qui ne sortit oncques à nul effet. Car jamais information n'en fut faite, ni ne fut ledit rescrit fulminé , ainsi que par raison devait être. D'autre part, je sais pour vrai qu'en ce temps-là, le comte de Dammartin, qui pour lors était grand maître, envoya un de ses gens devers le roi pour quelque affaire, lequel fut dépêché, et entre autres choses que le roi lui écrivait par ses lettres, il lui faisait savoir qu'il faisait le mariage du jeune duc d'Orléans et de sa fille Jehanne, et qu'ils n'auraient guère à besogner à nourrir les enfants qui viendraient audit mariage, mais que toutefois se ferait-il, quiconque en voulût parler. Par ainsi peut-on voir la façon comment ledit roi y procéda. Aussi c'est grande merveille de ce qu'on faisait audit duc d'Orléans et les menaces qu'on lui faisait , s'il ne s'acquittait

LE DUC D^AFiGOULÊME, ONCLE DE LOUIS XII 41

de vivre avec ladite dame Jehanne, on ne le menaçait de rien moins que de sa vie. Et j'aurais grand'honte de réciter la façon comme en usaient ceux qui étaient autour, tant hommes que femmes. La manière comment il en est allé depuis je le dirai en la seconde partie de cette histoire. J'ai assez de fois vu mondit seigneur d'Orléans durant cette saison, à la cour, lequel se gouvernait aussi sagement, et en dissimulant, qu'eût su faire nul autre de quelque âge qu'il fût.

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