COLOGNE REPRIS SUR LES FRANCS
« Il apprit alors qu'Argentoratum (Strasbourg), Brocomagus (Brumat), Tabemœ (Saverne), Saletio (Seltz), Nemetae (Spire), Vangiones (Worms) et Mogontiacum (Mayence) étaient entre les mains des barbares, mais que ceux-ci n'en occupaient que les dehors, car ils craignent le séjour des villes, qu'ils regardent comme des tombeaux où l'on s'enterre tout vivant. Julien s'empara d'abord de Brumat; un corps de Germains s'était porté à sa rencontre; il rangea aussitôt son armée en croissant, et dès le premier choc, les ennemis, se sentant débordés, lâché-
L*empereur Julien. Statue conservée au musée de Clnny.
rent pied. On en prit ou tua une partie, le reste s'enfuit.
« Gomme rien ne gênait plus ses mouvements, il marcha pour reprendre Cologne, dont la prise et la ruine avaient précédé son arrivée en Gaule. On ne rencontre dans ces parages d'autres points fortifiés que Rigomagus au lieu dit Confluentes (Goblentz), ainsi nommé parce que c'est là que s'opère la jonction du Rhin et de la Moselle, et une tour à peu de distance de Gologne. Il entra donc dans cette ville, qu'il ne quitta passavant d'avoir fait souscrire aux chefs francs une convention dont l'État recueillit plus tard les fruits, et sans avoir assuré la possession de la ville elle-même par d'importants travaux de défense. Satisfait de ces premiers succès, il traversa le pays de Trêves pour aller hiverner dans le pays des Senones (Sens), qui lui ofïi;ait une position avantageuse. »
§ 4. — SièGE DE SENS PAR LES ALAMAITS.
« A Sens, Julien ne resta point dans l'inaction; à lui seul incomba tout le fardeau d'une guerre générale ; son activité dut répondre à toutes les exigences de la situation : installer des postes militaires sur les points menacés, rompre le faisceau des nations qui conspiraient contre le nom romain, pourvoir enfin à la subsistance d'une armée qui avait d'inmienses espaces à parcourir.
« Au milieu de tous ces travaux, il fut attaqué par une multitude d'ennemis qu'animait l'espoir de s'emparer de la ville. Des transfuges les avaient en effet
prévenus que Julien n'avait avec lui ni les scutaires, ni les gentils, qu'on avait dû disséminer dans diverses villes municipales pour la commodité des subsistances. Julien fit fermer les portes, fortifier les paiiies faibles de l'enceinte ; iiuit et jour, on le voyait ^vec les soldats entre les tours et les créneaux, frémissant de colère de ne pouvoir tenter avec sa faible garnison ce que sa valeur lui inspirait. Enfin, après trente jours, les barbares découragés levèrent le siège,- murmurant eontre les folles espérances qu'ils avaient fondées sur cette entreprise. Nous devons signaler ici> comme indice de l'esprit du temps, la conduite de Marcel, général de la cavalerie, qui, se trouvant dans le voisinage, laissa César exposé à ce danger, sans lui porter le moindre secours, tandis qu'il aurait dû tenter une diversion pour soustraire cette place aux maux d'un siège, lors même que le prioce n'y eût pas été enfermé. Délivré de cet embarras, Julien ne pensa qu'à réparer les forces de ses soldats en leur accordant le repos nécessaire ; son intelligence active sut encore remédier à la difficulté des ravitaillements dans un pays si souvent dévasta, communiquer l'espoii' de temps plus heureux et encourager les troupes à de nouvelles entreprises. »
§ 5. — PORTRAIT DE l'eMPEREUR JULIEX. — BIENFAITS DE SON GOtJVERNSMENT.
« Julien faisait trois parties de ses nuits : il donnait la première au repos, la seconde aux affaires et la troisième aux muses; il imitait en cela Alexandre le
Graud, mais, en renchérissant sur son modèle. Alexandre en effet ne triomphait du sommeil qu'en tenant d'une main étendue hors du lit une boule d'argent qui l'éveillait en tombant dans un bassin d'airain, dès que l'assoupissement détendait ses muscles. Julien, au contraire, se réveillait quand il voulait, sans le secours d'aucun artifice. Il se levait toujours au milieu de la nuit, quittant, non pas un lit de duvet garni de couvertures de soie brillamment chamarrées, mais une couche formée d'un tapis et d'une peau d'ours, vulgairement appelée sisume. Puis il sacrifiait en secret à Mercure, qui, suivant certaine doctrine religieuse, passait pour le grand moteur et l'inspirateur de l'intelligence; il s'occupait ensuite, au milieu de cette austérité, des affaires de l'État. Quand il avait rempli ces devoirs sérieux, il consacrait le reste du temps à la culture de son esprit. Quelle ardeur surprenante à approfondir les pensées les plus élevées! quel désir insatiable de s'élever aux connaissances les plus sublimes! Toutes les notions philosophiques étaient soumises au contrôle sévère de sa raison, et, en se livrant à ces spéculations abstraites, son esprit ne négligeait point les connaissances secondaires. Il aimait la poésie et la littérature ; l'élégance soutenue de ses harangues, le style enjoué et correct de ses épîtres, le prouvent suffisamment. Ajoutons que son goût le portait à connaître dans toutes leurs vicissitudes l'histoire de son pays et celle des nations étrangères.
« Ce philosophe, jeté comme prince au milieu des camps, dut se façonner à la disciplme militaire et
apprendre, au rythme des instruments, à marcher du pas cadencé de la pyrrhique; aussi lui arrivait-il souvent en citant Platon de s'écrier : Un bœuf porter le bdt! Le fardeau convient peu à nos épaules,
« Un jour, les agents du fisc furent convoqués pour recevoir une somme d'argent; l'un d'eux, contre l'usage^ présenta les deux mains au lieu du pan de sa chlamyde. « Ces gens-là, dit-il, savent prendre, mais non recevoir. » Au moment de son départ pour une expédition, de nombreux pétitionnaires se présentent, se plaignant tous d'avoir été lésés; Julien les renvoya aux gouverneurs de provinces. A son retour, il s'informa minutieusement du délit de chacun d'eux et mitigea par sa bonté les châtiments que méritaient les délits. -
« Comme dernier trait, si nous passons sous silence les nombreuses victoires qu'il remporta sur le^ barbares, toujours rémuants, la preuve la plus incontestable qu'il soulagea les Gaules réduites à la dernière misère, c'est qu'à son arrivée dans ce pays la moyenne des tributs était de vingt-cinq pièces d'or par tête, et qu'à son départ on n'en payait plus que sept. Aussi le peuple le regardait-il, dans les transports de sa joie, comme un astre bienfaisant qui lui était apparu au milieu des plus sombres ténèbres. Ajoutons qu'il observa jusqu'à la fin de son règne la règle bienfaisante de ne jamais accorder la remise des arrérages du tribut. Il n'ignorait pas que ces concessions ne profitent qu'aux riches, puisqu'il est reconnu que ce sont toujours les pauvres qu'on force à payer sans délai dès les premiers jours de l'échéance. »
§ 6. — JULIEN CALOMNIÉ AUPBJ^ DE l'eMPEKEUR.
« Constance, instruit par le bruit public de Tinactivité de Marcel pendant le siège de Sens, ôta 1^ commandement à cet officier et le renvoya dans ses foyers. Cet homme, piqué de ce procédé comme d'une souveraine injustice, et spéculaat sur la tendance de Fempereur à prêter l'oreille à toutes les accusations, se mit à intriguer contre Julien. Ce prince, qui se défiait des calomnies de Marcel, lit partir peu après son chambellan Eutherius pour dissiper les faussetés de l'officier révoqué. Arrivé à Milan, Marcel, impétueux et bavard, ignorant qu'il était suivi, faisait grand bruit, accusait Julien d'insolence, et donnait à entendre, dans le conseil, que c© prince se préparait à prendre bientôt un plus grand essor, propos qu'il accompagnait de gestes appropriés aux paroles. Au moment même où son imagination dépassait toutes les bornes, Eutherius demanda et obtint la permbsion de paraître et de parler. Avec autant de simplicité que de modération, ce dernier dissipa les mensonges qui enveloppaient la vérité. Il dit que, pendant l'inaction calculée, disait-on, du chef de la cavalerie, Julien, assiégé dans Sens, avait, avec l'activité la plus prudente, repoussé les barbares, et lui-même répondait sur sa tête de l'attachement de son prince aux intérêts de Constance. »