‹ L'histoire de FranceChapitre 116 sur 140 · COALITION BES ROIS ALAMAN8 CONTRE LA GAULE · texte numérisé non relu

COALITION BES ROIS ALAMAN8 CONTRE LA GAULE

« Pendant que Julien se fortifie avec activité dans cette position, garnissant de troupes les postes avancés, et, tout en se tenant en garde contre les surprises, s'occupant à faire des provisions, une multitude de barbares devançant par sa rapidité même le bruit de sa marche, fond sur le corps de Barbation, qui continuait d'opérer (ainsi qu'il a été dit) séparément de l'armée des Gaules, le rejette jusqu'à Rauraque, et

aussi loin qu'elle peut, lui enlève bagages, bêtes de somme et gens de service, puis rejoint le gros des siens. Quant à Barbation, comme s'il eût fait la campagne la plus heureuse, il distribua ses troupes dans les cantonnements et revint à la cour préparer contre Julien de nouvelles calomnies.

« Le bruit de ce honteux échec se répandit bientôt. Les rois alamans Chnodomaire et Vestralpe opérèrent la jonction de leurs forces auxquelles se réunirent Urius , Ursicin , Sérapion , Suomaire et Hortaire. Les confédérés vinrent asseoir l^ur camp près d'Argentoratum (Strasbourg); ils pensaient que Julien s'était replié pour échapper à un désastre complet, tandis qu'il n'était occupé que du soin de fortifier Saverne. Ce qui augmentait encore leur confiance, c'était le rapport d'un scutaire que la crainte d'un châtiment fit passer du côté des ennemis, après la défaite de Barbation; selon ce transfuge, Julien n'avait avec lui que treize mille hommes. C'était en effet r effectif de son armée lorsqu'il se mit en marche pour arrêter les entreprises audacieuses des barbares. Le transfuge réitéra son assertion avec une assurance qui mit le comble à leur audace. Ils envoyèrent à Julien une députation pour lui intimer fièrement Tordre de quitter ces pays, que leur valeur et leurs, armes avaient conquis. Ce prince, qu'on n'effrayait pas aisément, reçut sans émotion cet arrogant message; tout en raillant la jactance des barbares, il signifia aux envoyés qu'il les retenait près de lui jusqu'à l'achèvement complet de ses ouvrages de défense, et il garda tranquillement sa position.

« Cependant le roi Clinodomaire, enflé de quelques succès qu'il avait eus, et capable des plus hardies entreprises, allait, venait, s'étendait au loin et portait de tous côtés le trouble et la désolation. Il avait détruit et dévasté nombre de villes opulentes et promené tranquillement le ravage dans la Gaule sans défense. C'était encore lui (ce qui n'augmentait pas peu sa présomption) qui venait de mettre en déroute Barbation, dont l'armée était nombreuse et composée de troupes d'élite, car les Alamans avaient reconnu aux insignes des boucliers que les troupes qui vouaient de lâcher pied davant un petit nombre de leurs coureurs étaient les mômes soldats qui les avaient battus et dispersés en tant de rencontres. Tout cela inquiétait d'autant plus Julien qu'il se voyait réduit, par le départ de Barbation, à marcher avec un petit nombre de braves gens contre des populations entières. »

§ 9. — HARANGUE Mt JULIEN A SES TROUPESi

« Aux premières lueurs du jour, la trompette sonna, et l'infanterie sortit du camp d'un pas mesurée, flanquée sur les deux ailes par la cavalerie, qui était ellemême renforcée des deux redoutables corps des cataphractes (cuirassiers) et des archers à cheval. L'armée avait quatorze lieues ou vingt milles à franchir de son point de départ au camp des bai'bares ; Julien, rappelant prudemment les détachements d'éclaireurs et ceux qui formaient l'avant- garde, donna le commandement de halte, se plaça au centre de l'armée, distribuée en sections formant le coin,

qui rayonnaient autour de lui, et, avec la sérénité qui lui était naturelle, adressa ce discours à ses troupes : « Mes chers compagnons d'armes, le besoin urgeut « de notre saliit commun et non un sentiment d'in- « quiétude m'oblige à vous conseiller et à vous con- « jurer en peu de mots de choisir, avec la confiance <f qui convient au sentiment de notre ancienne valeur, « la voie la plus sûre et non la plus précipitée et la « plus dangereuse, pour supporter ou pour repousser « les maux qui nous menacent. S'il importe que la « jeunesse soit active et même téméraire dans le péril, « il n'importe pas moins, lorsque l'occasion l'exige « impérieusement, qu'elle agisse avec réflexion et do- « cilité. Voici donc l'avis que je vous soumets et que « je vous conjure d'adopter, si vous pouvez prendre à « ce point sur la juste indignation qui vous anime. Il (0 est près de midi ; fatigués de la marche, nous allons « entrer dans des défilés abrupts et obscurs; la lune, « qui est sur son déclin, nous laissera dans une nuit (( qu'aucune étoile n'éclaire ; plus loin nous trouverons « dés terres brûlantes et qui manquent d'eau. Nous « triompherons sans doute de tous ces obstacles, mais « où en serons-nous lorsque les troupes ennemies, « reposées et rafraîchies, fondront sur nous? Gomment « soutiendrons-nous leur choc, nous épuisés par la fa- « tigue, par la faim et par la soif? Dans les circons- « tances les plus critiques, le succès dépend souvent « d'une disposition prise à propos, et un bon avis pris « en bonne part est une de ces voies que le secours du « Ciel nous ouvre pour sortir d'une situation déses- «t pérée* Greyez-moi, arrêtons-nous ici, sous la protec-

« tion d'un fossé et d'une palissade ; passons cette nuit « dans le repos, autant que la vigilance le permet, et « demain au lever du soleil, restaurés par le sommeil a et par la nourriture, nous déploierons de nouveau, a avec Taide de Dieu, nos aigles et nos enseignes vic- « torieuses. »

« Les soldats ne lui permirent pas d'achever ; mais, témoignant de leur impatience par des grincements de dents et le fracas des piques heurtées contre les boucliers, ils voulaient être immédiatement conduits à l'ennemi, qu'on découvrait déjà. Tous comptaient sur l'assistance du Ciel, sur eux-mêmes et sur la fortune et la valeur éprouvée de leur général; et certes l'événement fit bien voir qu'un génie favorable les soutint et leur inspira cette ardeur. Ce qui la redoubla encore, ce fut le consentement unanime des principaux officiers, surtout de Florence, préfet du prétoire, qui pensaient que, malgré le danger, il fallait en venir aux mains, puisque les ennemis étaient réunis, et que, s'ils venaient à se disperser, il serait difficile de calmer les séditions des soldats naturellement violents, et qui supporteraient avec peine l'idée de se voir arracher une victoire sur laquelle ils comptaient déjà. Un double souvenir mettait le comble à la confiance de l'armée : l'année précédente, les Romains, franchissant la barrière du Rhin, s'étaient répandus sur la rive droite, sans qu'un seul barbare se fût montré pour défendre le sol de son pays; l'ennemi s'était contenté d'obstruer les routes par des abatis d'arbres, puis, s'enfonçant dans l'intérieur des terres, avait passé péniblement l'hiver, dans une retraite éloignée.

Une auti*e fois, l'empereur lui-même avait occupé le territoire des barbares sar» qu'ils eussent osé résister ni paraître, si ce n'est pour implorer la paix en suppliants. Personne n'observait que les temps étaient bien différents. Dans la première occurrence, les Alamans étaient pressés de trois côtés à la fois : par l'empereur, qui menaçait le Rhétie ; par César, qui leur fermait l'entrée des Gaules ; enfin par les nations voisines, qui s'étaient déclarées contre eux et qui les prenaient à dos. Quand la paix avait été conclue, l'empereur avait retiré son armée ; ils avaient réglé leurs différends avec leurs voisins, qui s'étaient alliés avec eux ; enfln la fuite honteuse de Barbation avait encore ajouté à leur fierté naturelle.

« Un nouvel incident rendait encore la situation de nos affaires assez critique. Les rois Gundomade et Vadomaire, liés par le traité conclu avec Constance l'année précédente, n'avaient pris jusqu'alors aucune part au mouvement; mais Gundomade, le plus sûr et le plus fidèle à ses engagements, périt victime d'une trahison; ses sujets se joignirent à nos ennemis; ceux de Vadomaire le forcèrent, ainsi qu'il l'assura, à se ranger sous les drapeaux des barbares pour nous attaquer. »

Page 1