BATAILLE DE STRASBOURG
« Dans tous les rangs de l'armée, le désir de combattre immédiatement était unanime, lorsqu'un porteétendard s'écria tout à coup : « En avant ! heureux * César, la fortune guidô te^ pas ; tu nous a appris ce
« qua peut la valeur et la sagesse guerrière : montre- « nous le chemin de la gloire en brave qui précède « les enseignes, et tu verras ce que vaut le soldat, « avec la protection du Ciel, sous l'œil d*un général « qui juge par lui-même du mérite de chacun. »
« A ces mots, les troupes s'ébranlent de nouveau et parviennent au pied d'une colline en pente douce, couverte de blés mûrs et peu éloignée des bords du Rhin. Trois cavaliers ennemis, en observation au sommet, se hâtèrent de tourner bride pour annoncer aux leurs l'approche de l'armée romaine; mais une quatrième vedette, qui était à pied, ne put échapper à la célérité de nos soldats et nous apprit que les Germains avaient employé trois jours et trois nuits à passer le Rhin. Nos chefs, qui pouvaient déjà vok l'ennemi former ses colonnes d'attaque, commandent halte; aussitôt les primipilaires, les hastaires et leurs serre-files se mettent en ligne et restent immobiles, présentant un front de bataille semblable à un mur que rien ne peut ébranler. Les Germains s'arrêtent avec la même précaution. Voyant toute notre cavalerie placée à l'aile droite, ils placent à leur aile gauche, et par masses serrées, leurs meilleurs escadrons, dans les rangs desquels, par une sage tactique qu'ils tenaient du transfuge déjà mentionné, ils jettent çà et là des fantassins armés à la légère. Ils avaient judicieusement remarqué que les rênes et le bouclier ne laissaient à leurs gens qu'une main libre pour lancer le javelot; leurs cavaliers, quelque habiles qu'ils soient, s'escriment inutilement et ne sauraient nuire à des soldats garantis par une armure de fer ; le fs»'
tassîn, au contraire, qui dans la mêlée n'est occupé que de lui-même, en se traînant à terre, peut nonseulement percer le flanc du cheval, mais encore renverser et égorger sans eflfort le cavalier; outre cette disposition, ils nous préparaient à leur droite un autre genre de surprise.
« Cette armée belliqueuse et farouche avait pour chefs suprême Chnodomaire et Sérapion,les plus puissants des rois confédérés. A Taile gauche, où, suivant Fattente des barbares, la mêlée devait être plus furieuse, se montrait le détestable promoteur de cette guerre, Chnodomaire, le front ceint d'un bandeau couleur de flamme, à cheval sur un coursier écumant. Plein d'audace et de confiance en sa force prodigieuse, iJ sîappuyait fièrement sur un javelot de dimensions formidables, et frappait de loin les regards par l'éclat de ses armes. Depuis longtemps déjà, il avait établi sa réputation de soldat intrépide et de chef habile. Sérapion commandait l'aile droite ; il était dans la première jeunesse, mais ses talents avaient devancé son âge.
a C'était le fils de ce Médérich, frère de Chnodomaire, qui durant toute sa vie se distingua par sa perfidie. Médérich, retenu longtemps comme otage dans les Gaules, s'y était initié à quelques mystères religieux des Grecs. C'est à cela qu'était dû le changement de nom de son fils Agénérich en celui de Sérapion. En seconde ligne venaient cinq rois inférieurs eh puissance, dix fils ou parents de rois, et derrière eux une longue série de noms imposants chez les barbares. La force de cette armée était de trentecinq mille combattants tirés de diverses nations ; une
LES INVASIONS BARnABEg 55
partie était à la solde des chefs; l'autre servait en vertu de promesse d'assistance réciproque.
« Le terrible signal des trompettes se faisait entendre, lorsque Sévère, qui conduisait Faile gauche des Romains, découvrant des fossés remplis de gens armés qui devaient, se levant tout à coup, porter le désordre dans nos rangs, s'arrête sans s'émouvoir ; il se défie de ces pièges, craint d'avancer et ne veut pas reculer. Julien, que les plus grands dangers animaient davantage, voit de l'hésitation sur ce point; il y vole, escorté de deux cents cavaliers qu'il gardait autour de sa personne, toujours prêt à se porter où sa présence était le plus nécessaire. Il parcourt rapidement le front de l'infanterie pour l'animer dans ce moment critique. Comme l'étendue des lignes et leur profondeur s'opposaient à une allocution générale, et que d'ailleurs il voulait éviter les jalousies du pouvoir et ne pas paraître s'arroger ce que le chef de l'État croyait n'appartenir qu'à lui seul, il se contenta de voltiger çà et là, se garantissant comme il pouvait des traits des ennemis, et jetant à chacun , connu ou non connu, quelques mots énergiques. « Voici, disaît- « il aux uns, voici, mes amis, une bataille en règle; « nous l'avons souhaitée jusqu'ici, et votre impatience « a paru l'appeler. » S'adressant ensuitr^ aus domlers rangs: « Camarades, voici le jour si lon^Hemps dé- « siré, qui nous appelle à effacer les taches que le nom « romain a reçues et à lui rendre son véritable lustre; « ce sont là ces barbares qui viennent s'otfrir à vos « coups et qu'une aveugle fureur fait courir à leur « perte. » Quant à ceux qu'une longue habitude de la
56 LES INVASIONS '^ARBARBS
guerre avait déjà instruits, il les encourageait en ces termes : « Allons, valeureux soldats, réparons les af- « fronts qu'ont subis nos armes; c'est cette espérance « qui m'a fait accepter le titre de César. » A ceux qui demandaient imprudemment le signal du combat et dont les mouvements irréfléchis pouvaient troubler le commandement et causer du désordre dans les rangs : « Évitez, leur disait-il, évitez, je vous en con- «jure, quand Tennemi tournera le dos, de 'vous « acharner à la poursuite des fuyards ; ce serait com- « promettre Thonneur de la victoire. Que nul ne lâche « pied qu'à la dernière extrémité; aux lâches, point « d'assistance de ma part, mais je ne me ménagerai « pas pour ceux qui poursuivront l'ennemi avec une « courageuse circonspection. »
« Apostrophant ainsi chacun en son langage, il oppose la majeure partie de ses troupes au front des ennemis. On entendit aussitôt parmi les barbares un frémissement et d«s cris d'indignation qui dégénérèrent bientôt en vocifération effroyable. Il fallait, criaient-ils, que les chefs missent pied à terre pour combattre avec eux, afin qu'en cas d'échec personne ne pût profiter des chevaux, pour abandonner en fuyant le gros de l'armée. Ghnodomaire descendit aussitôt de cheval, et son exemple fut imité par les autres chefs ; pas un d'entre eux ne doutait de la victoire. Les trompettes sonnent la charge, et de part et d'autre on en vient aux mains avec- la même ardeur, en préludant par une volée de triEits. Débarrassés de leurs javelots, les Alamans avancent avec plus d'impétuosité que de bon ordre, et, poussant des hurle-
LES INVASIONS BARUARE8 57
ments frénétiques, fondent sur nos escadrons. Une rage extraordinaire hérissait leurs longs cheveux, et leurs yeux étincelaient de fureur. Couverts de leurs boucliers, les nôtres paraient vaillamment les coups, ou, brandissant leurs glaives, présentaient la mort à ces furieux.
M Pendant que notre cavalerie soutient bravement la charge, Tinfanterie serre ses rangs et forme un mur de boucliers unis. Bientôt de lourds nuages de poussière couvrent la mêlée, au milieu de laquelle les nôtres sont tantôt vainqueurs, tantôt repoussés ; plusieurs de ces barbares habilement appuyés sur leurs genoux, s'efforçaient de repousser nos lignes. Enfin Tacharnement devint si grand, qu'on se prit corps à corps et que le choc des boucliers faisait retentir l'air déjà ébranlé par les cris confus des vainqueurs et des mourants.
« Cependant, tandis que notre aile gauche double le pas, repousse les nombreux bataillons des Germains et tombe avec furie sur ces barbares, contre toute attente notre cavalerie de l'aile droite lâche pied ; mais, arrêtés dans leur fuite les uns par les autres, ces escadrons se replient sur nos légions, et, protégés par elles, ils peuvent reformer leur ligne et reprendre la lutte. Voici quelle fut la cause de cette panique. Le chef des cataphractes, voulant rectifier l'alignement de ses cavaliers, fut légèrement blessé, et un des siens, dont le cheval s'abattit, resta écrasé sous le poids de son armure et de l'animal. Ce fut assez pour mettre le désordre et jeter l'alarme parmi eux, et ils eussent passé sur le ventre à Tififan-'
terie, si celle-ci en se resserrant ne leur eût opposé une barrière infranchissable.
« Julien, qui voit de loin ce désordre et ce mouvement de fuite, pique son cheval et s'oppose à eui comme un mur. Le tribun d'un des escadrons le reconnaît, en voyant de loin flotter au haut d*une pique le dragon de pourpre qui guidait son escorte, enseigne dont les lambeaux attestaient les longs services. Aussitôt cet officier, honteux et confus, court rallier sa troupe. César alors, s'adressant aux fuyards de ce ton de douceur qui touchait les cœurs les plus ébranlés : « Pourquoi cédez-vous, braves soldats ? leur dit-il ; ne « savez-vous pas qu'il n'y a pas de salut dans la fuite ; « et qu'elle n'est que le résultat d'un mouvement irré- « fléchi? Rejoignons les nôtres, et ne renonçons pas, « en les abandonnant, à la gloire d'avoir combattu « pour la patrie. » Par cette adroite allocution, il les ramène à la charge, semblable, à peu de chose près, au vieux Sylla qui, abandonné des siens au plus fort de la bataille qu'il livrait à Archélatis, général de Mithridate, courut au premier rang, se saisit d'un étendard, et, le lançant au milieu des ennemis, dit à ses soldats : « Allez, vous qu'on avait choisis pour parie tager mes périls; et si l'on vous demande où vous (( avez perdu votre chef, répondez franchement : En « Béotie, où nous l'avons laissé seul combattre et « répandre son sang pour nous. »
« Les Alamans, profitant de la dispersion de notre cavalerie fondent sur la première ligne de Tinfanterie, qu'ils comptaient bien mettre en déroute, parce qu'ils la supposaient découragée. Mais leur choc fut soutenu
et Ton combattit longtemps avec un succès égal. Parmi nos soldats, les Garnutes et les Braccates, milices aguerries, joignirent à des gestes effrayants qui leur sont propres un hurlement terrible. C'est ce cri de guerre qu'ils font entendre dans la chaleur de l'action et qui, préludant par un léger murmure, s'enfle graduellement et finit par imiter le mugissement des vagues qui se brisent contre les rochers. Alors, une grêle de traits qui sifflent de tous côtés et un épais nuage de poussière dérobant tous les objets, les combattants se heurtent, les armes se choquent, les barbares, fous de colère, attaquent et rompent à coups redoublés cette espèce de tortue que l'union des boucliers de nos soldats opposait à leur rage. Nos Bataves voient le danger, sonnent la charge, et, accompagnés du corps des reges (rois), arrivent au pas de course au secours de nos légions ; le combat se rétablit par l'intervention de cette troupe formidable, appelée à décider du succès dans les circonstances les plus critiques. Mais les Alamans n'en continuaient pas moins à se battre avec une fureur qui semblait vouloir tout détruire. Les traits, les javelots, les dards de toute sorte, volent sans interruption; la lutte corps à corps devient plus acharnée; ie glaive s'émousse contre le glaive, et le tranchant des armes entr'ouvre les cubasses ; les blessés eux-mêmes, que la perte de leur sang n'a pas encore affaiblis, surélèvent pour tenter de nouveaux efforts. On combattait avec des chances à peu près égales. Les Alamans l'emportaient par la taille et la force musculaire , les nôtres par la tactique et la discipline ; aux premiers la férocité, la
60 LES INVASIONS BABBARES
violence désordonnée ; aux seconds le calcul, le sangfroid courageux. Ceux-ci comptaient sur rinteliigence, ceux-là sur la force brutale. Pliant quelquefois sous l'effort de Tennemi, le soldat romain se relevait rapidement; le barbare qui se sentait épuisé, un genou en terre, se battait encore, ce qui est le comble de racharnement.
« Tout à coup les principaux Germains, leurs rois en tête et soutenus par un gros de soldats, fondent sur nos légions et s'ouvrent un passage jusqu'à la légicm d'élite, placée au centre de bataille , point qu'on nomme emplacement prétorien. Là , les files plus serrées et les rangs plus profonds opposent une masse compacte, solide et inébranlable comme une tour; le combat recommence avec une nouvelle vigueur. Les Romains, attentifs à parer les coups et s'escrimant à l'aide du bouclier comme les mirmillons », percent les flancs des ennemis, qu'un aveugle acharnement laissait à découvert. Ceux-ci, prodigues de leurs vies, pour obtenir la victoire, font des efforts inouïs pour rompre nos lignes ; mais les rangées des assaillants ne se succédant que pour succomber sous les coups de plus en plus sûrs des nôtres, et les cris des blessés et des mourants les glaçant d'effroi , ils perdent enfin courage, et, accablés de tant de maux, ils n'ont de force que pour fuir; semblables à des madheureax qui ne songent qu'à échapper au naufrage, ils prennent la fuite dans toutes les directions.
1. Gladiateurs armés de boucliers, et couverts d'un casque portant un poisson.
« Quiconque fut témoin de cette victoire conviendra qu'elle était beaucoup plus souhaitée qu'elle n'était attendue. Sans doute ce jour-là un dieu propice nous assista. Nos soldats chargèrent à dos les fuyards, et, à défaut de leurs épées émoussées ou brisées, ils égorgaient les barbares avec leurs propres armes. Le sang des vaincus n'assouvit pas la colère des vainqueurs ; il n'y eut pas de quartier, point de bornes au. carnage. Plusieurs, blessés à mort, imploraient le trépas , pour abréger leurs souffrances ; d'autres, prêts d'expirer, faisaient d'inutiles efforts pour ouvrir un œil mosrant et voir encore une fois la lumière. Des têtes presque détachées par le large fer du glaive pendaient encore au tronc dont elles étaient séparées. Des groupes de fuyards tombaient sur un sol détrempé par le sang, et plus d'un, qui s'était tiré du combat sans blessure, périt écrasé par les siens. Les vainqueurs, enivrés de leurs succès, achevèrent d'émousser leurs armes en frappant les casques brDlants et les boucliers, qui sous leurs coups roulaient dans la poussière. »