‹ L'histoire de FranceChapitre 120 sur 140 · JULIEN SOULAGE LES MISÈRES DE LA GAULE · texte numérisé non relu

JULIEN SOULAGE LES MISÈRES DE LA GAULE

« Une nouvelle coaUtion des forces de plusieurs nations, plus formidable que la précédente, grondait sourdement; Julien, qui n'ignorait pas combien la fortune des armes est changeante, éprouvait de graves inquiétudes. Quelque courte que fût la trêve conclue, il en profita pour régler les impôts et soulager la propriété dans les Gaules des lourdes charges qui l'accablaient. Florence, préfet du prétoire, après avoir tout examiné, disait-il, prétendait que la capitation ne suffirait pas, et qu'il faudrait combler le déficit par une taxe extraordinaire; mais Julien, convaincu des funestes effets de ce moyeu, déclara qu'il perdrait la vie plutôt que d'en permettre l'application. Il savait quelles incurables blessures sont faites aux provinces par ce genre de subsides ou plutôt de spoliations, et quelles misères en sont la conséquence inévitable.

a Florence fit grand bruit de ce qu'on refusait de s'en rapporter à l'homme que l'empereur lui-même avait choisi pour directeur de cette partie de l'administration. Julien d'abord chercha à le calmer, et.

calculant exactement avec lui, il lui prouva que noa seulement la capitation suffisait, mais qu'elle excédait même les frais nécessaires aux besoins de la province et de l'armée. Quelque temps après, cependant, on présenta au prince le projet d'un nouvel impôt; sans daigner en entendre la lecture, il refusa de le signer et le jeta à ses pieds. L'empereur, prévenu par les plaintes du préfet, en écrivit à Julien, l'engageant à mettre moins de raideur et plus de confiance dans ses rapports avec Florence. Julien répondit qu'il fallait savoir gré à cette province, dévastée comme elle l'était depuis si longtemps, d'acquitter l'impôt ordinaire; mais, quant à ua surcroît de taxe, aucun supplice ne serait capable de l'arracher à des hommes réduits à la dernière misère. C'est à cette sage fermeté que la Gaule dut de se voir définitivement délivrée d'impôts vexatoires *. »

§ 15. — PARIS A l'époque de JULIEN. — SÉJOUR DE CÉSAU DANS CETTE VILLE. — ÉLOGE DES GAULOIS.

« J'étais un jour, pendant l'hiver, dans ma chère ville de Lutèce (c'est ainsi que les iîaulois appellent la petite ville fortifiée des Parisiens) ; elle forme une lie de grandeur moyenne, située dans le fleuve, qui l'entoure de toute part. Deux ponts de bois y conduisent de chaque côté ; rarement la rivière croit ou

1 . Ainmien Marcellin, liv. XVI et XVII, passim. L'empereur a raconté lui-même, dans une lettre au sénat d'Athènes, avec plus de sobriété qu'Ammien, les caippagnes que l'on vient de lire.

diminue; elle reste ordinairement pendant Tété ce qu'elle est pendant l'hiver; elle fournit une eau très agréable et d'un aspect très limpide à qui veut en boire» et, comme les habitants sont dans une lie, c'est là surtout qu'ils vont puiser de Feau. L'hiver y est extrêmement doux à cause, dit-on, de la chaleur de l'Océan, qui n'en est pas éloigné de 900 stades, et il est probable que de là se répand sur cette terre un air tiède, et l'eau de mer paraît en effet plus chaude que Feau douce ; que ce soit pour cette jaison ou pour une autre, qui m'est inconnue, les choses sont ainsi. L'hiver est donc assez doux pour les habitants de ce pays; aussi d'excellentes vignes y poussentrclles ; ils ont même l'art d'élever des figuiers ; pendant l'àiver, ils les enveloppent de paille comme d'un vêtement ou d'autres couvertures du même genre tiont on se s^ pour protéger les arbres contre les injures du temps. A cette époque (3d8), l'hiver était plus rigoureux que de coutume, et le fleuve charriait comme des croûtes de marbre qui semblaient sur le point de réunir les rives du fleuve et de faire comme un pont. J'étais assez endurci à ces sortes de choses et je ne souffrais jamais que l'on chauffât ma chambre à coucher, comme ils ont l'habitude de le faire, au moyen de poêles, et cependant tout était disposé dans ma demeure pour recevoir du feu, et cela m'arriva encore à cause de ma dureté et, je puis presque le dire, de mon inhumanité envers moi-même : car je voulais m'accoutumer à supporter cette température, alors même que se faisait le plus vivement sentir le besoin de cette chaleur factice. Comme l'hiver devenait de plus en plus dur , je ne

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permis môme pas alors à mes serviteurs de chauflfer ma demem*e, craignant de mettre en mouvement toute l'humidité qui était dans les murs; je donnai Tordre d'apporter du feu tout allumé et des charbons embrasés. Bien qu'ils fussent en petit nombre, ils firent cependant sortir des murs une vapeur qui, s'étan portée à ma tête, me fit succomber au sommeil. Je craignis fort d'être suffoqué; porté dehors, et ayant, sur le conseil des médecins, rejeté la nourriture que j'avais prise en petite quantité, je me sentis soulagé, et la nuit ne m'en fut que plus légère. C'est ainsi qu'au milieu des Gaulois je m'infligeais à moi-même de nouvelles rigueurs. Le spectacle des mœurs rustiques des Gaulois me les rendait faciles.

<( Dès que j'ai eu atteint l'âge d'homme, j'ai été envoyé au milieu des Gaulois, des Germains, en pleine forêt Hercynienne ; j'ai vécu avec eux pendant longtemps, comme un chasseur qui passerait sa vie au milieu de sauvages combattant les bêtes fauves; j'y ai trouvé des mœurs qui ne savent ni aduler ni flatter, mais vivre librement avec simplicité sous des lois égales. J'ai vécu parmi des peuples flers et guerriers qui ne connaissaient que Vénus, déesse des mariages, et Bacchus, qui donne la gaieté, et qui n'honorent la première que pour avoir des enfants, et l'autre que pour boire ce qu'il est possible à chacun de prendre de vin. Il n'y a point de licence dans leurs théâtres, point d'indécence, et la danse lascive du cordace n'est point admise sur la scène. Ils ont abandonné les danseurs qui s'étaient montrés sur le théâtre, parce qu'ils leur paraissaient ressembler à des fous ridicules.

<c Les Gaulois m'aimaient à cause de la ressemblance de mes mœurs avec les leurs; non-seulement ils prenaient les armes pour moi, mais ils m'offraient encore leurs richesses, et me forcèrent souvent malgré moi à accepter; en toute chose, ils m' obéissaient avec plaisir * . »

§ 16. — JULIEN REÇOIT LA SOUMISSION DES FRANCS SALIENS. DÉFAITE DES CHAMAVES (358 aprèS J.-C).

« César, tout en hivernant chez les Parisiens ^, faisait ses dispositions pour prévenir les Alamans, prêts à former une ligue nouvelle. C'est l'habitude des Gaulois de n'entrer en campagne qu'au mois de juillet, et il lui fallait jusque-là contenir son impatience. Les opérations ne pouvaient commencer, en effet, avant que la fonte -des neiges et des glaces eût permis l'arrivée des convois venant d'Aquitaine. Julien, après avoir médité son plan, s'arrêta enfin à l'idée de devancer la saison et de tomber sur les barbares à l'improviste. Il ouvrit donc les magasins et fit prendre à ses soldats une provision de biscuit pour vingt jours.

1. Extrait de l'empereur Julien dans le Misopogon, mot qui signifie haine de la barbe. Julien portait la barbe, comme un stoïcien; le peuple d'Athènes le tourna en dérision à ce sujet; l'empereur répondit par le Misopogon, apologie de lui-même et des nations moins énervées du Nord.

2. C'est dans le palais dit des Thermes, dont il ne reste plus, en effet, que la partie consacrée aux bains, que Julien résidait. Paris avait, à la même époque, des arènes.

Puis il se porta contre les Francs dits Saliens, qui s'étaient établis de leur propre autorité sur le territoire romain, en Toxiandrie (Zélande). A Tongres, il rencontra une députation de ce peuple, qui, le supposant encore dans ses quartiers d'hiver, lui faisait offrir la paix. Ils étaient chez eux, à les entendre, et promettaient de s'y tenir tranquilles, pourvu qu'on ne vînt pas les y troubler. Julien amusé les députés quelque temps par des paroles ambiguës et finalement les congédie avec des présents, leur laissant croire qu'il attendrait leur retour. Mais ils n'eurent pas plus tôt le dos tourné qu'il se remit en marche ; et, faisant suivre à Sévère la rive du fleuve, afin d'étendre sa ligne d'attaque, il tombe comme la foudre sur le gros de la nation, qu'il trouva plus disposée à s'humilier qu'à se défendre. Le succès le disposai à la clémence : aussi les reçut-il en grâce quand ils vinrent se livrer avec leurs biens et leurs enfants. Da là, se jetant sur les Chamaves, qu'il avait à punir d'une semblable agression, il les défait avec une égale promptitude. Une partie de la nation lui opposa une vive résistance et fut faite prisonnière; le reste gagna précipitamment ses retraites, où César s'abstint de le poursuivre, voulant ménager les forces de ses soldats. Les vaincus cependant, afin d'assurer leurs chances de salut, ne tardèrent pas à lui envoyer une députation qui implora la paix à genoux. Elle leur fut accordée, à la seule condition de retourner dans leur ancien pays. » Julien complète ces succès en relevant trois forts sur la Meuse et en imposant la paix aux rois alamans Suomaire et Hortaire.

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