RÉSISTANCES DE JULIEN
« Julien cependant résistait résolument. Il adjurait tous et chacun d'eux, tantôt d'une voix indignée, tantôt d'un ton suppliant; il les priait, les conjurait en étendant les mains vers eux de ne pas ternir l'éclat de tant de victoires par un acte inconsidéré, de ne pas donner lieu par une révolte à des guerres civiles. Puis, profitant d'un moment de calme, il ajouta avec douceur : « Point d'emportement, je vous en conjure ; « ce que vous désirez tous peut être obtenu sans ré- « volte, sans guerre civile. Puisque le sol de la patrie « a tant de charmes pour vous, puisque vous redoutez « tant des lieux nouveaux et des pays étrangers, re- « tournez dans vos cantonnements; vous ne franchirez a point les Alpes malgré vous. Je me charge de vous « justifier près d'Auguste, dont je connais la sagesse et « l'équité. » A ces mots, les clameurs éclatent de toutes parts; les reproches et les injures s'y mêlent de toutes parts, et Julien se voit forcé de souscrire à la volonté de ses soldats. Élevé sur le bouclier d'un fantassin, il fut proclamé Auguste d'une voix unanime. On voulut l'orner du diadème, et, comme il déclara qu'il n'avait jamais possédé d'ornement semblable, on demanda le collier ou toute autre parure de tête
de son épouse ; il refusa,, en disant qu'un ajustement féminin inaugurerait mal un commencement de règne. On prit alors une aigrette de cheval, pour que le nouvel Auguste portât du moins un insigne du pouvoir suprême. Julien la repoussa comme une indécence. Alors un certain Maurus, hastaire parmi les Pétulants, promu depuis à la dignité de comte, détacha le collier dont il se servait comme porteenseigne et le posa hardiment sur la tête de Julien. Ce prince, poussé à bout, et comprenant qu'il ne pouvait échapper à la mort s'il persistait dans son refus, promit à chaque soldat cinq pièces d'or et une livre d'argent.
« Cette transaction n'était pas faite pour calmer les inquiétudes de Julien, qui prévoyait ce qui arriverait. Il mit le diadème de côté, ne parut pas en public, e* ne vaqua même plus aux affaires les plus sérieuses et les plus urgentes. »
§ 24. — JULlEîC EMPEREUR. — SA HARANGUE AUX SOLDATS.
« Tandis que pour se soustraire aux maux qui le menaçaient Julien vivait retiré dans les recoins les plus obscurs de sa demeure, un décurion du palais, poste assez considéré, se met à parcourir précipitamment les quartiers des Pétulants et des Celtes, criant partout qu'on venait de commettre une action atroce, et que le prince qu'ils avaient élu Auguste la veille avait été clandestinement assassiné. A ces mots, les soldats, que ce qu'ils ignorent met en mouvement autant que ce qu'ils savent, agitent leurs javelots, bran-
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dissent leurs épées et courent confusément (comme cela arrive dans les émeutes) occuper les issues du palais. Les sentinelles, alarmées, les tribuns et le commandant de la garde (excubit07'), appréhendant quelques perfidies de l'inconstance des soldats, .prennent précipitamment la fuite. Cependant, en présence du calme qui régnait partout dans le palais, l'effervescence s'apaise. On leur demande la cause de cette irruption si brusque et si intempestive : nul d'entre eux ne sait que répondre. C'est, disent-ils enfin, qu'ils ont craint pour la vie du prince. Les troupes ne quittèrent la place qu'après qu'on les eut introduites dans la salle du conseil, où elles virent Julien revêtu des ornements de la. dignité impériale.
« A la nouvelle de ce qui s'était passé à Paris, les troupes qui étaient parties sous la conduite de Sintula s'arrêtèrent dans leur marche «t revinrent tranquillement rejoindre Julien. Le lendemain, par ordre du prince, toutes les troupes furent convoquées au champ de Mars. Julien, environné des aigles, des enseignes, des étendards et des cohortes armées, monta avec plus de pompe que de coutume sur son tribunal, il s'arrêta quelques instants à considérer le maintien des assistants, puis, ne voyant autour de lui que l'allégresse sur tous les visages, d'une voix éclatante et sonore, afin qu'on pût mieux l'entendre au loin , il prononça ce discours :
« Généreux et fidèles défenseurs de TÉtat et de « ma personne, vous qui avez tant de fois exposé vos - « jours avec moi pour le salut des provinces, la cir- « constance critique où nous nous trouvons — puis-
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« que par une résolution inébranlable vous venez de « m'élever du rang de César à celui d'Auguste — « exige que je vous entretienne en peu de mots des « sages précautions que la prudence veut que nous « prenions. Vous le savez comme moi, j'étais encOTe « adolescent quand je fus décoré de la pourpre pour « la forme seulement; une direction divine me confia « alors à vos soins. Depuis ce moment, je ne me suis « jamais écarté de la ligne du devoir. Toujours à votre u tête, vous m'avez vu partager tous vos travaux, lors- (c que des nations féroces, après avoir saccagé nos « villes et massacré plusieurs milliers de nos conci- « toyens s'apprêtaient à consommer la ruine de nos « provinces. Il est inutile de vous rappeler combien « de fois au milieu de l'hiver, malgré la rigueur de « la saison, et dans un temps où les travaux de Mars « demeurent ordinairement suspendus tant sur terre « que sur mer, nous avons repoussé les Alamans et « fait essuyer des pertes considérables à ces peuples « jusqu'alors indomptés. Mais ce que je ne saurai « passer sous silence, c'est cette brillante journée de « Strasbourg, qui apporta, pour ainsi dire sur ses « ailes, l'éternelle libeii^ des Gaules ; c'est là où, u courant à travers une grêle de traits, je vous vis, « animés d'un courage qui vous est propre depuis « longtemps, semblables à des torrents, fondre sur « l'ennemi, le^mettre en pièces ou le chasser dans le « fleuve, et ne perdre qu'un petit nombre de nos ^>« amis, dont nos éloges ont bien mieux honoré les « funérailles que ne l'auraient fait nos regrets. A « vous qui avez si bien mérité de la patrie, dirai-
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« je ce qui reste à faire pour que le souvenir en soit « vivant chez la postérité la plus reculée? Défendre a aussi 4nergiquement contre toute agression celui « que vous avez élevé au rang suprême. De mon côté, « pour maintenir Tordre, pour que les récompenses « soient toujours le prix de la valeur et que l'avan- « cément ne soit plus celui de l'intrigue, je décrète^ « sous la sanction de cette illustre assemblée : que, « pour toute promotion 4ans Tordre civil ou dans « Tordre militaire, il ne sera fait acception d'autre « titre que le mérite personnel, et que la honte sera « le partage de quiconque tâchera d'obtenir de Tavan- « cément par la voie des recommandations. »
« Les simples soldats, qui depuis longtemps se voyaient exclus des grades et des récompenses, animés par ces paroles de l'espoir d'un meilleur sort, saluèrent cette dédaration par le retentissement approbateur de leurs piques sur leurs boucliers ^ »