‹ L'histoire de FranceChapitre 132 sur 140 · Grégoire de Tours, hv. II, c. vu · texte numérisé non relu

Grégoire de Tours, hv. II, c. vu

LES INVASIONS BâRBâBES ll7

§ 5. — APRÈS LA LEVÉE DU SIÈGE d'ORLÉANS, ATHLA RBCILR ET LIVRE BATAILLE DANS LA PLAINE DE CHALONS.

« Du côté des Romains^ la prévoyante activité du patrice Aétius, sur qui s'appuyait alors Tempire d'Occident, fut telle, qu'ayant rassemblé des guerriers de toutes parts, il s'avança contre Tannée innombrable et féroce des Huns avec des forces qui ne leur étaient pas inférieures. Aux Romains en effet s'étaient joints des Francs, des Sarmates, des Armoricains, des Létiens, des Burgondes, des Saxons, des Ripuaires, des Ibrions, autrefois soldats de l'empire, mais alors appelés seulement comme auxiliaires, et quelques autres nations celtiques ou germaniques. On se rassembla dans les champs Catalauniques (environs de Châlons), appelés aussi champs Mauriciens. Cette plaine mesure cent lieues gauloises en longueur et soixante- dix en largeur. La Ueue gauloise se compose de quinze cents pas. Ce coin du monde fut donc l'arène de peuples innombrables. Les deux armées, pleines de courage, sont en présence. On dédaigne l'emploi de la ruse, on ne fait appel qu'à la force ouverte. Où trouver la cause vraie de cet immense égorgement? Quelles haines ont pu porter tant de nations à s'armer ainsi les unes contre les autres? Il a été prouvé que l'espèce humaine ne vivait que pour ses rois, le jour où la colère insensée d'un seul homme livra tant de nations au carnage, et où la fantaisie orgueilleuse d'un monarque détruisit en un instant ce que la nature avait mis tant de siècles à produire.

118 LEft INVASIONS BARBAQB8

< Mais, avant de rendre compte de la bataille même, il nous senabie nécessaire d'indiquer les mouvements qui eurent lieu dans Tune et Tautre armée. Car autant cette bataille est mémorable, autant pendant Faction les accidents furent nombreux et les chances diverses. Sangiban, roi des Alains, redoutant les résultats de la guerre, promet à Attila de passer de son côté. Dès que Théodoric et Aétius ont connaissance de ce projet, ils le placent, lui et son armée, au milieu de leurs auxiliaires. La gravité de cet événement fit une impression profonde sur le roi des Huns. Se défiant de ses troupes, n'osant engager l'action et roulant dans son esprit des projets de fuite, extrémité plus funeste que la mort, il résolut de consulter ses devins pour connaître l'avenir.

« Ceux-ci, après avoir interrogé, selon la coutume, les entrailles des victimes et les. veines qui se montrent sur les os mis à nu, présagent aux Huns des événements malheureiix; cependant ils adoucissent un peu l'amertume de leurs prédictions en annonçant la mort du chef suprême des ennemis, qui n^ pourraient jouir d'un triomphe attristé par cette perte. Attila, pensant qu'il n'achèterait pas trop cher, même par sa défaite, la mort d' Aétius, qui entravait tous ses mouvements, préoccupé d'ailleurs de cette prédiction et habitué à prendre conseil dans les affaires de la guerre, engagea le combat en tremblant vers la neuvième heure du jour, afin que,s'il était obligé de céder le terrain, sa retraite fût protégée par les ténèbres de la nuit. Ainsi que nous

Armes et bijoux trouvés à proximité du champ de batailla d'Attila, d'après les planches de M. Peig^é-Delacourt. (Voir la note p, .133.)

120 LES INVASIONS BARBABES

Tavons dit , les deux armées se trouvaient en présence dans les champs Catalauniques.

u Sur un point incliné du champ de bataille se trouvait une ondulation de terrain qui s'élevait en forme de colline. Chacune des deux armées désirait s* en emparer, parce que cette position devait donner un grand avantage à qui l'occuperait. Les Huns et leurs alliés occupèrent le côté droit de cette colline, les Romains, les Visigoths et leurs auxiliaires le côté gauche. Le point culminant ne fut pas* tout d'abord occupé. Théodoric et ses Visigoths formaient l'aile droite; Aétius, la gauche, avec les Romains. Sangiban, dont nous avons parlé plus haut, était au centre, avec ses Alains; mais, par une précaution bien justifiée, Aétius et Théodoric l'avaient entouré de troupes d'une fidélité éprouvée ; car la nécessité de combattre est facilement acceptée par celui qui ne peut prendre la fuite. L'armée des Huns fut, au contraire, disposée tout autrement : Attila occupa le centre avec les plus vaillants guerriers de sa nation; en prenant cette disposition, le roi des Huns songeait surtout à luimême ; car, placé ainsi au milieu de l'élite des siens, il étai à l'abri des dangers qui le menaçaient. Les deux ailes de son armée étaient formées par les nombreux peuples qu'il avait soumis à sa domination. Parmi ceux-ci, on remarquait l'armée des Ostrogoths, commandée par Walamir, Théodomir et Widemir, trois frères qui surpassaient en noblesse le roi aux ordres duquel ils obéissaient alors, parce qu'ils étaient de l'illustre race des Amales. On y voyait aussi, à la téta d'un corps innombrable de Gépides, Ardaric, leur

roi, si brave, si illustre et si fidèle à Attila, qu'il était admis par ce dernier à ses conseils; sa sagacité était appréciée ; aussi lui et Walamir, roi des Ostrogoths, étaient-ils, de tous les chefs soumis, ceux que le roi des Huns aimait le plus. Walamir était discret, persuasif et incapable de trahison ; Ardaric était connu pour sa fidélité et pour sa raison. En combattant avec Attila contre les Visigoths, leurs congénères, ils justifiaient l'un et l'autre la confiance qu'avait placée en eux le chef suprême des Huns. La foule des autres rois, si l'on peut s'exprimer ainsi, et les chefs des différentes nations, semblables à des satellites, épiant les moindres mouvements d'Attila, venaient sur un signe de son regard se placer devant lui, et exécutaient silencieusement les ordres qu'ils avaient reçus de lui. Cependant Attila, le roi de tous ces rois, veillait sur tous et pour tous. On combattit donc d'abord pour occuper la position avantageuse que nous avons indiquée : Attila lança l'élite des siens pour s'em- . parer du point culminant de la colline, mais il fut devancé par Thorismund et Aétius, qui, étant parvenus au sommet, repoussèrent facilement l'attaque des Huns.

d Alors Attila, voyant que ce premier échec avait jeté le trouble dans son armée, jugea convenable de la rassurer par ce discours : « Après avoir vaincu « tant de grandes nations, après avoir dompté le « monde, il serait hors de propos, je pense, de vous « stimuler par des paroles comme des guerriers c< novices. Qu'un chef sans expérience emploie ces « moyens avec des soldats peu aguerris! Quanta moi,

« il ne m* est pas permis de riea dire ni à vous de rien u écouter de vulgaire. Quelle fut jusqu'ici notre occuu patioa, si ce n'est la guerre, et qu'y a-t-il de plus « doux pour le brave que de se venger de sa propre « main? Assouvir sa vengeance est le plus grand bien- « fait de la nature. Marchons donc vivement à Ten- « nemi; ce sont toujours les plus braves qui por- « tent les premiers coups ! Ce ramas confus de nations a discordantes ne doit nous inspirer que du mépris; a s'associer pour se défendre est le premier indice de (( la peur. Voyez, môme avant l'attaque, la terreur les « entraîne; elles s'emparent des hauteurs, cherchent « les collines, et sur le champ de bataille deman- « dent des remparts. Nous connaissons depuis long- « temps le peu de poids des armes des Romains, qui « succombent, je ne dis pas sous la première blessure, n mais simplement sous la poussière. Tandis que sans « ordre ils se serrent les uns contre les autres pour (( faire la tortue, combattez, vous, avec cette vaillance « qui vous distingue, et, dédaignant leurs légions, (( tombez sur les Alains, fondez «ur les Visigoths. Nos u premiers coups doivent frapper ceux qui entretien- <( nent la guerre ; les nerfs une fois coupés, les mem- « bres s'aifaissent, et le corps ne peut se soutenir « quand on lui enlève les os. Haut les cœurs ! Que votre u fureur éclate ! Huns, voici le moment d'apprêter vos « armes, voici le moment de vous montrer résolus, « soit que blessés vous demandiez la mort de votre « ennemi, soit que sains et saufs vous soyez insa- « tiables de carnage. Nuls traits ne frappent ceux (c qui doivent vivre, tandis que dans la paix les des-

« tins tranchent les jours de ceux qui doivent mourir. « Enfin, pourquoi la fortune aurait-elle assuré la vicie toire des Huns sur tant de nations, si ce n*est pour « lui réserver les joies de cette bataille ? Qui, enfin, a « ouvert le chemin des Palus-Méotides, fermé à nos « ancêtres pendant tant de siècles et ignoré d'eux? Qui « faisait fuir devant des hommes sans armes des peu- « pies armés? Non, cette multitude confuse ne pourra « même pas soutenir la vue des Huns. L'événement c( ne me démentira pas :. c'est ici le champ de ba- « taille que nous ont promis tous nos succès. Je lance cerai les premiers traits à l'ennemi. Que si quelqu'un « pouvait rester inactif pendant qu'Attila combattra, « celui-là est mort I » Enflammés par ces paroles, tous se précipitent au combat.

(c Quelque formidable que fût la situation, la présence du roi enlevait toute hésitation. La lutte corps à corps s'engagea : bataille opiniâtre, furieuse, atroce, et comme on n'en vit jamais de pareille. De tels exploits y furent faits, à ce qu'on rapporte, que les brayes qui se trouvèrent absents du théâtre de cette bataille ne purent rien voir de semblable durant leur vie ; car, au dire des vieillards, un petit ruisseau qui coule au milieu de cette plaine dans un lit peu profond, grossi non par la pluie, comme cela lui arrivait souvent, mais par le sang versé, s'enfla teUement, qu'il devint un torrent impétueux qui roula du sang ; de sorte que les blessés qu'une soif ardente amenait sur ses bords y puisèrent une eau chargée de débris humains, et, par une déplorable nécessité, souillèrent leurs lèvres du sang qui coulait des blessures.

Page 1