CALIGULA ET LE GAULOIS
Caligula avait l'habitude de se déguiser tons les jours tantôt en dieu, tantôt en déesse. «.Un Gaulois, dit Dion Cassius, Fayant vu un jour rendre d'une haute tribune des oracles, sous la figure de Jupiter, se prit à rire ; Caïus le fit venir et lui demanda : Que penses-tu de moi? — Que tu es un grand insensé! répondit hardiment le Gaulois. L'empereur ne s'en fâcha point. Il est vrai que son interlocuteur n'était qu'un pauvre cordonnier * . »
§ 3. — CLAUDE •, PERSÉCUTEUR DES DRUIDES, DONKE LE DROIT DE QTÉ A WE PARTIE DES GAULOIS.
Sous l'administration de l'empereur Claude, la Gaule subit d'importantes transformations. La première est indiquée par le passage suivant de Suétone :
« Il abolit entièrement les sacrifices des druides, si barbares chez les Gaulois, et qu'Auguste n'avait interdits qu'aux citoyens romains •. »
En l'an 48, l'empereur fait faire un grand progrès à l'assimilation progressive des peuples vaincus avec Ronae, en donnant le droit de cité à une partie de la Gaule.
« Sous le consulat de A. Vitellius et de L. Vipsanius, comme il était question de compléter le sénat, et que
1. Dion Cassius, liv. LIX, ch. xxvi. ^ 2* Tiberius Claudius Drusus, frère de Germanicue cl iils du premier Drusus, régna de 41 & 54 après J.-C. 3. Suétone, Claude, ch. xxv.
LA OAULE ROMAINE 65
les principaux hal)itants de la Gaule appelée Chevelue, depuis longtemps alliés et citoyens, sollicitaient le droit de parvenir aussi aux dignités dans Rome, il s'éleva à ce sujet de vives contestations. Plusieurs, devant le prince même, s*y opposèrent avec force. Ils disaient que lltalie n'était pas assez épuisée pour ne pouvoir fournir un sénat à sa capitale. Les seuls enfants de Rome, avec les peuples de son sang, y suffîsaient bien jadis ; et certes on n'avait pas à rougir de l'ancienne république ; on ne parlait encore que des prodiges de gloire et de vertu qui avaient signalé ces mœurs antiques. N'était-ce point assez que des Vénètes et des Insubrîens eussent envahi le sénat, sans y introduire en quelque sorte la captivité ellemême avec cette foule d'étrangers? Quelles prérogatives auraient donc désormais le peu de patriciens qui restaient, et les sénateurs pauvres du Latium? Ces nouveaux venus, grâce à leurs richesses, envahiraient tous les emplois, eux dont l'aïeul ou le bisaïeul avait commandé des nations ennemies, taillé en pièces des armées romaines, assiégé Jules César devant Alise. C'étaient là des injures récentes; que serait-ce si l'on rappelait le Capitole et la citadelle presque renversés par les mains df» ces mêmes Gaulois? Qu'ils jouissent, puisqu'on l'a voulu, du titre de citoyens; mais que les décorations sénatoriales, que les honneurs de la magistrature ne soient point ainsi prostitués.
ce Le prince -e fut point touché de ces raisons et d'autres semblables, et, ayant convoqué le sénat, il y répliqua sur-le-champ en ces termes: « Mes ancêtres, dont le plus ancien, Clausus, né parmi les
Sabins, reçut à la fois le droit de cité romaine et le titre de patiicien, m'exhortent à suivre la même Toie^ en transportant dans le sénat ce que chaque pays a produit de plus illustre. Je nlgnore point en effet qu*Albe nous a donné les Jules, Camérium les Coruncaniiîs, Tusculum les Porcins, et, sans remonter si haut, que l'Étrurie et la Lucanie, que l'Italie entière nous ont fourni des sénateurs. Enfin, peu contents d'adopter des particuliers, nous avons reculé les bornes de l'Italie même jusqu'aux Alpes, afin d'associer au nom romain des nations et des contrées entières. Ce fut une époque de tranquillité profonde au dedans et de gloire au dehors, quand nous allâmes chercher des citoyens au delà du Pô; quand, pour réparer l'épuisement que causait à l'empire le transport de nos légions sur toute la terre, nous y incorporâmes les plus braves soldats des provinces. Regrettons-nous d'avoir pris à l'Espagne ses Balbus et à la Gaule Narbonnaise tant d'hommes non moins illustres ? Leurs descendants subsistent encore, et leur amour pour cette patrie ne le cède point au nôtre. Pourquoi Lacédémone et Athènes sont-elles tombées, malgré la gloire de leurs armes, si ce n'est pour avoir toujours exclu de leur sein ks vaincus, comme étrangers? Bien plus sage, Romulus, notre fondateur, vit la plupari de ses voisins, le matin ses ennemis, k soir ses concitoyens. Des étranges ont régné sur nous» Des âls d'affranchis ont été magistrats; et ceci ne fut point une innovation, coxxune on k croit laussexxieiKi; c» fut un usage fré€|ueiii dès k» plumiers siècles* Mai0 kf Sénonais noi» ont fait k guerre l Appareminei^t
que les Èques et les Volsques ne nous onl jamais livr6 de batailles ! Les Gaulois ont pris Rome ; mais nous avons donné des otages aux Étrusques, nous avons subi le joug des Samnites. Encore, si nous parcourons l'histoire de nos guerres, verrons-nous que nulle autre guerre n*^a été aussi promptement terminée que celle contre les Gaulois. Depuis leur soumission, la paix a été solide et constante. Croyez-moi donc, pères conscrits, consommons cette union de deux peuples qui ont des mœurs, des arts, des alliances communes; qu'ils nous apportent leur or plutôt que d'en jouir à l'écart. Ce qu'on croit le plus ancien a été nouveau; Rome prit d'abord ses magistrats parmi les patriciens, puis indistinctement dans le peuple, puis chez les Latins, puis enfin parmi les autres nations de l'Italie. Ceci deviendra ancien à son tour, et ce que nous défendons par des autorités sera invoqué un jour * . » « Le discours du prince fut suivi d'un sénatus-consulte, par lequel le droit de siéger dans le sénat fut conféré d'abord aux Éduens. L'ancienneté de leur alliance et le privilège qu'ils ont seuls des Gaulois de se nommer frères du peuple romain leur valurent cette distinction 2. »
§ 4. — mcENDiE DE LYON (57 ap. J.-C).
La Gaule, épargnée par Néron (54-68 ap. J.-C), fut eepetÈÔmii frappée d'tm grand désastre sous ce règne. La
i, te» fragments âa discours authentique de Claude ont élé retfOTivés à Lyon, en 152S^. Le discours refait pw Tadte f^^odifîl ftssez m&A le mn» de ToriginaL . â;. 'iàm€f A7ma*e$, liv« %lf ch< xuii à xxv*
ville de Lyon fut complètement détruite par un incendie. Sénèque a conservé le souvenir de cet événement dans une de ses lettres philosophiques à Lucilius :
« Notre ami Libéralis est bien triste aujourd'hui ; il vient d'apprendre qu'un horrible incendie a consumé entièrement la colonie de Lyon. Cet événement est fait pour toucher tout le monde, à plus foi'te raison un homme si fort attaché à son pays ; aussi ne peutil retrouver cette force d'âme qu'il s'était appliqué à opposer aux malheurs qui peuvent nous frapper dans cette vie. Cette affreuse catastrophe est tellement imprévue, tellement inouïe, que je ne suis pas étonné qu'il fût sans appréhension, puisque le fait était sans exemple ; on a bien vu des villes ravagées par des incendies, mais on n'en a pas vu d'anéanties*
<c Lorsqu'une main ennemie lance le feu sur nos habitations, la flamme s'éteint en beaucoup d'endroits, et, quoique souvent excitée, rarement elle dévore tout au point que rien n'échappe au feu destructeur. Les tremblements de terre sont rarement assez violents, assez terribles, pour renverser des villes de fond en comJ)le; enfin, jamais un incendie ne s'est propagé avec assez de fureur pour qu'un nouvel incendie n'ait plus rien trouvé à dévorer.
<c Tant de magnifiques ouvrages qui auraient pu servir à orner tant de villes, une heure seulement les a réduits en cendre; et, au sein d'une paix profonde, nous avons été témoins d'un désastre qu'au miliea môme de la guerre on n'aurait pu craindre. Qui le croira? dans le silenoe- des armes, quand le monde
entier jouit d'une sécurité profonde, une ville que dans la Gaule on montrait avec admiration a pu être anéantie tout à coup. Souvent la fortune nous avertit des maux qu'elle nous prépare ; ordinairement il faut du temps pour détruire ce que le temps a élevé; mais ici il n'y a eu qu'une nuit d'intervalle entre une ville immense et des ruines. Elle a péri en moins de temps que je n'en mets à vous raconter sa perte
« Mais peut-être n'a-t-elle été consumée que pouï sortir plus brillante de ses cendres. Souvent les outrages de la fortune ne sont que les préludes de sa faveur; beaucoup de villes ont été détruites, et se sont relevées plus vastes et plus brillantes. Timagène, ennemi du bonheur de Rome, disait que ce qui l'affligeait lorsqu'il voyait Rome en proie à un incendie, c'était que les édifices allaient être rebâtis avec plus de somptuosité. Il est vrai de dire que dans l'état même où est notre ville aujourd'hui, s'il lui arrivait un malheur, tous les citoyens se disputeraient la gloire de réparer ses pertes. Gloire à Dieu! Que Lyon, rebâtie sous de meilleurs auspices, dure bien plus longtemps! Cette colonie n'était qu'à la centième année de safondation, terme qui n'est pas même le plus long de la vie humaine. Fondée par Plancus, l'avantage dé sa situation l'avait rendue très-peuplée ; et c'est au terme de la vieillesse humaine qu'elle subit le sort le plus afi^euxl
« La flamme a détruit entièrement une ville opu* lente, placée au milieu de nos provinces, dont elle était Fomement, mais séparée d'elles par ses privilèges^ une ville située sur le sommet d'une montagne pe»
élevée; eh bien! ces cités, dont on vante aujourd'hui la magnificence et la grandeur, le temps en effacera jusqu'aux moindres vestiges * . »
« La même année on fit des levées dans la Gaule Narbonnaise. Le prince soulagea les désastres de Lyon par le don de quatre millions de sesterces, qu'il fit à la ville pour relever ses ruines : les Lyonnais nous avaient eux-mêmes offert cette somme dans des temps malheureux 2. »
§ 5, — BÉVOLTE DE VINDEX (68 ap. J.-C).
« C. Julius Vindex, Gaulois de nation. Aquitain par ses ancêtres, et issu d'une race royale, appartenait à " l'ordre sénatorial chez les Romains. Robuste, prudent, expérimenté dans le métier des armes et capable des plus grandes entreprises, il avait au plus haut degré l'amour de la liberté et de la gloire. Yindex était alors gouverneur de la Gaule. Ayant rassemblé les Gaulois qui avaient eu beaucoup à souffrir et qui souffraient encore sous Néron d'exactions de toute nature, il
1. Sénèque, Let. à Lucilius, XCI, trad. Charpentier. — Sénèque(Lucius Annœus Seneca) était Espagnol. Il fut précepteur de Néron et amassa d'immenses richesses, malgré l'austérité qu'il affecte dans ses écrits. Impliqué dans un complot contre Néron, il se donna la mort (65 après J.-C). Il a laissé un grand nombre de traités où il développe les principes de la philosophie stoïcienne. Sa morale est d'une plus grande élévation que celle des autres auteurs païens.
2» Tacite, ilnna/c^, liv. XVI, ch. xiii.
LA. GAULE nOMAINB 7i
monta sur une tribune et prononça un long et violent discours contre Néron, les engageant à se soulever et à se révolter contre lui. « Il a pillé, disait-il, tout Punivers romain, il a fait périr toute la fleur du sénat, il a déshonoré et tué sa mère, il n*a plus rien d*un empereur. Je l'ai vu, ajoute-t-il, amis et alliés, dans Tenceinte du théâtre, à l'orchestre, tantôt une lyre à la main, vêtu de l'habit des histrions et chaussé du cothurne tragique, tantôt aussi du brodequin comique et couvert du masque. Je l'ai entendu plusieurs fois chanter, je l'ai entendu faire le héraut, je l'ai entendu jouer la tragédie. Je l'ai vu chargé de chaînes, je Vai vu entraîné, je l'ai va en état de grossesse et en travail d'enfant, disant, entendant, souffrant tout ce que contient le texte du drame. Et on donnerait à un pareil être les noms de César, d'Empereur, d'Auguste! Non, non; il n'est point permis do déshonorer ces noms sacrés. Dignement Auguste et Claude les ont portés; mais lui, il serait plus juste de l'appeler Thyeste ou GSdipe, Alcméon ou Oreste, car ce sont là les personnages qu'il joue ; ce sont là les noms qu'il prend au lieu de ceux qu'il devrait porter. Levez-vous donc enfin; soyez secourables à vous-mêmes, aux Romains, et délivrez l'univers entier d'un monstre. >»
« Ce discours de Vindex fut accueilli par un assentiment général. Mais il ne voulait pas pour lui du souverain pouvoir, et ce fut à Servius Sulpicius Galba, homme supérieur par son expérience à la guerre, et qui commandait en Espagne, qu'il déféra l'empire ; et celui-ci fut proclamé empereur par les soldats.
« Rufus, qui commandait en Germanie, se mit alors
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on marche pour combattre Yiadex. Armé à Besançon, il mit le siège devant cette yille, sous prétexte qu'elle ne lui avait pas ouvert ses portes. Yindex étant venu, de son côté, au secours de la i^ace, et ayant établi son camp non loin de celui de Rufus^ ils s'adressèreirt mutueUement des messages et finirent par avoir une entrevue, à laquelle personne autre qu'eux deux n'assista. Ils tramèrent, pense-t-on, un complot contre Néron. A la suite de cette conférence, Yindex, avec son armée, marcha comme s'il eût eu l'intention d'entrer dans la ville; mais les soldats de Rufus, s'en étant aperçus et croyant que c'était un mouvement offensif dirigé contre eux, firent, sans ordre, une sortie contre lui, et, fondant sur ses troupes surprises & l'improviste et marchant débandées, ils en firent un grand carnage. A cette vue, Vindex, saisi d'une vive douleur, se tua lui-même ; plusieurs cependant, ayant transpercé ce cadavre avec lem^s armes, donnèrent lieu de croire faussement qu'ils étaient les auteurs de sa mort ^ . »
§ 6. — LES GAULOIS DANS LA fiUERBE DES LÉGIONS..
Le gouverneur d'Espagne, Galba, put cependant, après la mort de Vindex, marcher sur Rome sans rencontrer de résistance. Proscrit par le sénat, Néron se fait tuer par un esclave (68). Servius Sulpicius Galba prend alors possession du titre impérial. « Le grand secret de l'empire fut divulgué, dit Tacite ; on vit que l'on pouvait faire de& empereurs ailleurs qu'à Rome. » La Gaule essayera
!• Dion Cassius, liv. LXIII, ch. xxii> xxui, xxvi*
d'avoir les siens. En attendant, ses milices prennent part à ces terribles guerres d'armées contre armées. Le soldat gaulois s'y montre avec ses traits ordinaire de bravoure et de générosité. A Galba, tué par les prétoriens, succède Othon, auquel les légions de Germanie opposent leur chef Vitellius. Contre cet empereur, connu seulement par ses ignobles vices et surtout par sa gloutonnerie, marchent les légions d'Orient, commandées par Vespasien.
(c Les deux armées rivales se trouvaient sous les murs de Crémone, et en vinrent aux mains pendant un jour. Il arriva alors un singulier incident. Les soldats de la troisième légion, celle qu'on appelait la •Gauloise^ dont les quartiers d'hiver étaient ordinairement en Syrie, mais qui, par hasard, se trouvait ^ors dans le parti de Vespasien, ayant tout à coup, selon leur coutume, salué le soleil au moment où il se levait à l'horizon, les soldats de Vitellius, s'imaginant que ces cris leur annonçaient l'arrivée de Mucien, général de Vespasien, prirent la fuite et demandèrent quartier *. »
Vitellius abdique à la suite de sa défaite; mais il est poursuivi dans Rome par une soldatesque ivre de sang.
« Les soldats plaçaient leurs poignards sous le menton de Vitellius pour le forcer à tenir la tête haute. Un Gaulois ne put supporter cette vue, et, prenant -compassion de lui : « Je te secourrai, dit-il, de Iflt seule manière qui soit en mon pouvoir! » et il le perça, pais