I. — INVASION DES HELVÈTES
(58 av. J.-C.)
c Nous n'avons pas grandes nouvelles de ce qu ! a été fait en notre Gaule, devant que Jules César y
vînt. Si nos anciens ont fait des livres de leurs affaires, nous ne les avons ; et quand même nous les aurions, nous ne les entendrions, car ils parlaient
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César.
autre langage que celui dont nous usons à cette heure. Ce César nous a laissé de jolis mémoires de ce qu'il a fait sur la Gaule, par l'espace de dix ans, mais ie voudrais que c'eût été Caton, non lui qui
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eût écrit ces mémoires. Nous en saurions, des mé« chancetés qu'il a faites en notre pays, mais il en a été puni. »
Ainsi parlait, vers le milieu du xvi« siècle, un écrivain dont les plaintes et les regrets ne sont que trop bien fondés. La lutte héroïque soutenue par la Gaule barbare contre le plus grand capitaine que Rome ait produit, et dont la perversité égalait le génie, cette lutte n'a d'autre historien que le vainqueur lui-même; et si, en lisant ses admirables Comment taires, on pense naturellement à la fable du Lion terrassé par Vhomme, on doit pourtant s'estimer trop heureux que son livre ait échappé à la destruction qui nous a privés de tant de chefs-d'œuvre de l'antiquité.
César avait été nommé consul l'an 59 av. J.-C; au sortir de sa charge, où il s'était signalé par des concussions, des intrigues et des violences de tout genre, il s'était fait donner pour cinq ans le gouvernement de l'Illyrie et de la Gaule Cisalpine; un décret du Sénat y ajouta le gouvernement de la Gaule transalpine. Il fut assez longtemps sans pouvoir se décider à s'éloigner de Rome, mais sa tyrannie odieuse pendant sa magistrature avait soulevé contre lui un tel mécontentement que, menacé de poursuites criminelles, il saisit, pour partir, l'occasion que lui offrit la nouvelle d'une prochaine invasion de barbares dans la Gaule.
La Gaule, à cette époque, — moins les paya compris dans la Province Romaine, — était divisée en trois parties, c L*une, dit César au commencement de ses Commentaires, est habitée par les Belges, la seconde par les Aquitains, la troisième par ceux qui se donnent le nom de Celtes»
et que nous appelons Gaulois. Ces peuples diffèrent entre eux par la langue, les institutions et les lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains parla Garonne, des Belges par la Marne et la Seine. > Il ajoute plus loin : c Le pays des Gaulois commence au Rhône et est borné par la Garonne, l'Océan et les frontières des Belges ; du côté des Séquanes (peuple do la Franche-Comté) et des Helvètes, il touche au Rhin. Celui des Belges commence à Textrême frontière de la Gaule et va jusqu'à la partie inférieure du Rhin. L'Aquitaine s'étend do la Garonne aux Pyrénées et à cette partie de l'Océan qui est à l'Espagne. •
Bien que la guerre d'invasion des Cimbres et des Teutons eût été fatale aux envahisseurs, elle avait causé un grand mouvement parmi les Helvètes dont une tribu au moins, celle des Tigurins, avait pris part aux premiers triomphes des Barbares. L'an 60 av. J.-C, d'accord avec les nobles, Orgétorix, le plus puissant d'entre eux par sa naissance et par ses richesses, provoqua une émigration générale de la nation. Il prétendait que, l'emportant par le courage sur tous les peuples de la Gaule, les Helvètes s'en rendraient maîtres facilement, i et il eut, dit César, d'autant moins de peine à les persuader que, resserrés entre le Rhin, le Jura, le lac Léman et le Rhône qui les séparait de la Province Romaine, ils ne pouvaient ni s'étendre au loin, ni porter aisément la guerre chez leurs voisins, ce qui était un sujet de douleur pour des guerriers aussi belliqueux. > La proposition d'Orgétorix fut adoptée, et comme ils pensèrent que deux ans suffiraient à leurs préparatifs, une loi fixa le départ à la troisième année. Ils assemblèrent un grand nombre do
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bêtes de somme et de chariots, ensemencèrent toutes leurs terres afin de s'assurer des vivres dans leur marche, et conclurent de nouveaux traités d'alliance avec leurs voisins. >
La mort d'Orgétorix, survenue dans cet intervalle, ne ralentit pas leurs apprêts ; lorsqu'ils les eurent achevés, ils incendièrent leurs villes, leurs quatre cents bourgades et les habitations particulières, brûlèrent le blé qu'ils ne pouvaient emporter, et entraînèrent avec eux diverses tribus de la Germanie, notamment la tribu gauloise des Boies. Ils comptaient, de gré ou de force, se frayer un passage par le pays des Allobroges, nouvellement soumis aux Romains. Au jour du rendez- vous assigné sur les bords du Rhône, le 28 mars de l'an 58 av. J.-C, ils se trouvèrent réunis au nombre de trois cent soixante-huit mille, en y comprenant les femmes et les enfants. Le chiffre des combattants ne s'élevait qu'à 92,000.
A cette nouvelle, César accourut à Genève, dont il fit rompre le pont , et aux ambassadeurs des Helvètes qui demandaient à traverser la Province Romaine, promettant de n'y commettre aucun dégât, il dit de revenir chercher sa réponse dans quinze jours. Il mit à profit ce délai pour rassembler des troupes et construire, du lac Léman au Jura, un rempart de 19,000 pas de long sur 16 pieds de haut. Aussi, quand il eut rejeté leur demande, les Helvètes essayèrent inutilement de franchir le passage qu'il leur avait si habilement fermé.
Ils obtinrent alors des Séquanes, par l'intermédiaire de Fédue Dumnorix, la permission de pénétrer sur leur territoire et de se diriger par les terres des Edues (Bourgogne) sur le pays des Santones,
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(Saintongo) ; mais ils marchaient avec une telle lenteur que César» grâce à sa prodigieuse activité, eut le temps de voler en Italie, d'en ramener cinq légions et d'atteindre les Barbares sur les bords de la Saône dont, depuis vingt jours, ils effectuaient le passage. Il n*y avait plus sur la rive que les Tigurins, cette tribu qui, un demi-siècle auparavant, avait fait passer une armée romaine sous le joug. César les attaque à Timproviste, les rejette avec grande perte dans les forêts voisines, puis, en un jour, il franchit la rivière et se met à la pour* suite du reste de la nation. Après un combat de cavalerie qui lui fut défavorable, il dut, faute de vivres, se replier sur Bibracte, (Beuvrey, près Autun^, la plus riche ville des Edues. Avertis par des transfuges, les Helvètes rebroussèrent chemin et tombèrent sur son arrière-garde. Une bataille générale ne tarda pas à s'engager ; elle fut acharnée, et depuis une heure de l'après-midi jusqu'au soir, dit César, personne ne put voir un ennemi tourner le dos. Chassés du champ de bataille, les Helvètes virent leur camp assailli par les Romains qui ne purent s'en rendre maîtres qu'après une lutte prolongée bien avant dans la nuit. Ce qui restait des vaincus, environ 130,000 individus, marcha cette nuit-là et les suivantes sans s'arrêter. Quant & César, ses pertes, dont il se garde bien de donner le chiffre, étaient si considérables qu'il passa trois jours à ensevelir ses morts. Le quatrième, les Helvètes avaient atteint le territoire des Lingons (pays de Langres), mais comme César avait défendu de leur fournir des vivres , réduits à la dernière extrémité, ils lui envoyèrent des députés pour implorer la paix. Il la leur accorda à condition de
livrer des otages, leurs armes, les esclaves fugitifs, dé retourner dans leur pays et d'y rebâtir les villes qu'ils avaient détruites ; ils y seraient morts de faim, s'il n'avait ordonné aux AUobroges de leur fournir du blé pour leur nourriture et Tensemencement de leurs terres.
Quant aux Boîes qui s'étaient joints aux Helvètes et étaient renommés pour leur bravoure, il leur permit, à la prière des Edues, de s'établir sur leur territoire. On leur distribua des terres, et plus tard ils jouirent de Tindépendance et de tous les droits des Edues.
On trouva dans le camp des Helvètes, dit César, des tablettes écrites en langhe grecque où étaient inscrits nominativement tous les émigrants, ceux qui étaient en état de porter les armes, et séparément les enfants, les vieillards et les femmes. On y comptait 263,000 Helvètes, 36,000 Tulinges (peuple du Wurtemberg), 14,000 Latobriges (peuple du Brisgau), 23,000 Raurakes (peuple du canton de Bâle), 32,000 Boîes, et parmi eux 92,000 combattants. De cette multitude, 110,000 seulement rentrèrent dans leur patrie. Le reste, à l'exception des Boîes, avait péri ou était réduit en esclavage.
n. — GUERRE CONTRE ARIOVISTB.
(58 av. J.-C.)
Avant César, la Gaule — moins les pays soumis aux Romains, — était divisée en deux grands partis qui se disputaient la prééminence. L'un avait à sa tète les Edues, l'autre les Arvernes. Après une lutte de plusieurs années, les Arvernes unis
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aux Séquanes se voyant les plus faibles appelèrent à leur secours (vers Tan 72 av. J.-C.) les Germains dont quinze mille, sous les ordres d'Arioviste, passèrent le Rhin. La guerre semblait traîner en longueur, quand Arioviste qui s'était tenu plusieurs mois renfermé dans son camp et au milieu des marais en évitant une bataille, tomba tout à coup sur les Edues dispersés et leur fit essuyer une défaite si complète qu'ils perdirent leur noblesse, leur sénat et leur cavalerie. A la nouvelle de cette victoire, la fertilité du sol, la beauté du climat et les richesses des Gaulois firent accourir en foule les Germains dont le nombre finit par s'élever à 120,000. Dès lors Arioviste, qui sous le consulat et par l'influence de César (59 av. J.-C.) avait reçu du sénat romain le titre de roi et d'ami, régna en maître absolu ^non-seulement sur les Edues et leurs clients, mais même sur les Séquanes dont il occupa les villes et les terres, et fit peser sur tous une oppression intolérable. César était à peine vainqueur des Helvètes (58 av. J.-C.) que des députés de presque toute la Gaule et les principaux habitants des cités vinrent le féliciter d'une victoire qui les délivrait d'une invasion terrible ; puis, quand avec sa permission, il se fût tenu une assemblée générale, les mêmes députés sollicitèrent de lui une audience particulière, c L'ayant obtenue, dit César, ils se jetèrent à ses pieds en versant des larmes et lui demandèrent instamment le secret sur ce qu'ils allaient lui révéler; car si leur démarche était connue, ils seraient exposés aux derniers supplices. > Alors un Edue, fidèle ami des Romains, le druide Divitiac, exposa en termes touchants les malheurs de son pays, la cruauté et l'effroyable
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tyrannie d'Arioviste, déclarant qae si les Romains ne venaient pas à leur secours, ils n'avaient pluai qu* à s'expatrier, comme les Helvètes, et à chercher d'autres terres où ils seraient à Tabri de la domination des Germains.
Après avoir relevé leur courage par quelques bonnes paroles. César congédia les Gaulois et envoya à Arioviste des députés chargés de désigner un endroit où ils pourraient se rencontrer. Arioviste répondit que, s'il avait besoin de César, il irait vers lui ; que si César voulait de lui quelque chose, il vînt le trouver ; et enfin que maître de la Gaule par droit de conquête, il ne voyait pas ce qu'il pouvait avoir à démêler avec le peuple romain.
César lui envoya alors un ultimatum : il lui demandait entre autres de ne plus attirer de Germains, de rendre les otages que lui avaient livrés les Edues et de ne faire la guerre ni à ceux-ci ni à leurs alliés, sinon lui. César, comme gouverneur de la Gaule, ne faillirait pas au devoir de défendre les amis du peuple romain et de venger leurs injures.
La réponse d'Ario^'iste fut fière et arrogante : il ne se mêlait pixa des affaires des Romains et ne leur reconnaissait pas le droit de se mêler de celles des peuples que la victoire lui avait soumis ; quant aux menaces, on devait savoir que tous ceux qui l'avaient attaqué avaient couru à leur perte ; il combattrait quand on voudrait, et César verrait quelle était la vaillance de ces Germains invincibles et aguerris qui, depuis quatorze ans, n'a« vaient pas reposé sous un toit.
César était décidé à la guerre, mais les nouvelles
qa'il reçut de Tinvasion de la tribu germaine des Harades sur le territoire des Edues, et des tentatives faites par les cent cantons suèves pour passer le Rhin lui firent prendre son parti immédiatement. Il se mit en marche, et au bout de trois jours ayant appris qu'Arioviste se dirigeait sur Vesontio (Besançon), la plus forte place des Séquanes, il mit tant de célérité dans sa marche qu'il put y arriver avant lui et y laisser garnison.
Mais à ce moment il se produisit dans son armée une panique semblable à celle qui avait frappé les troupes de Marius quand elles se trouvèrent pour la première fois en présence des Ambro-Teutons. € Un trouble universel et profond, dit César, s'empara des esprits. La frayeur commença par les tribims militaires et par les préfets. Les uns demandaient à partir ; les autres ne pouvaient ni composer leurs visages, ni retenir leurs larmes. Cachés dans leurs tentes, ils se plaignaient de leur sort et gémissaient sur le danger commun. Dans tout le camp chacun faisait son testament. Ces plaintes et cette terreur ébranlèrent peu à peu les hommes mêmes qui avaient passé leur vie sous les armes, les soldats, les centurions et les commandants de la cavalerie. Ceux qui se montraient les plus fer« mes, disaient qu'ils avaient peur non point de l'ennemi, mais de la difficulté des chemins, de l'épaisseur des forêts qui les séparaient d*Arioviste, et de la disette des vivres. Quelques-uns allaient jusqu'à annoncer à César que, quand il ordonnerait de lever le camp et de porter les enseignes en avant, les soldats n'obéiraient pas, et par frayeur laisseraient les enseignes en place. >
La situation était grave ; il fallut l'habileté do
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César, son énergie, son éloquence pour ranimer le courage de ses soldats démoralisés. Il y parvint si bien que tous s'étant empressés de s'excuser et de rassurer de leur dévouement et de leur ardeur, il put partir à Theure fixée. Afin d'éviter ces forêts qui épouvantaient l'armée, il fit un détour de cinquante milles pour lui faire traverser un pays ouvert. Le septième jour, il fut averti par ses éclaireurs de rapproche d'Arioviste qui ne tarda pas à lui demander une entrevue. Elle eut lieu, et sans résultat. De nouveaux pourparlers n'aboutirent pas davantage et enfin au bout de quinze jours se livra une bataille décisive qui fut sanglante et mêlée de succès divers ; une manœuvre habile do P. Grassus décida la victoire. Les Germains mis en déroute ne s'arrêtèrent, dit César, qu'après être parvenus au Rhin, à cinquante mille pas environ du champ de bataille. Quelques-uns essayèrent de passer le fleuve à la nage, ou comme Arioviste, se sauvèrent sur des barques. Tout le reste (80,000 hommes, suivant Plutarque) fut taillé en pièces par la cavalerie lancée à leur pourouite. Les deux femmes du roi germain et Tune de ses filles péri* rcnt dans la mêlée, une autre fille fut prise. Quant à lui, il survécut bien peu à sa défaite, et finit probablement ses jours par une mort violente. Il ne vivait plus lors de la guerre des Eburons (54 av. J.-O.)