‹ L'histoire de FranceChapitre 63 sur 140 · LIBRAIRIE HACHETTE ET O · texte numérisé non relu

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79, BOULEVARD Si^NT-OERMAIN, 79

LA

INCERTITUDE DE L*HISTOIRE DES PREMIERS TEMPS DU CHRISTIANISME EN GAULE.

Saint Sulpice Sévère, historien ecclésiastique dtt rvr« siècle, dit que la religion chrétienne pénétra asseÉ tard^n deçà des Alpes. L'auteur des* actes de saint Saturnin dit aussi que la prédication des apôtres ne se répandit dans les provinces de Gaule que lentement et peu à peu. Une tradition peu certaine veut cependant que la foi y ait été prêchée par les apôtres mêmes, ou par leurs successeurs. Et quelques écrivains ecclésiastiques ont écrit vers le milieu du vi® siècle que le christianisme avait commencé à paraître en Gaule dès la naissance de la religion. Suivant

1. Ce volume est composé pour la plus grande partie d'analyses ou d'extraits des Mémoires pour l'Histoire eccU* siastiqtie du savant Lenain de Tillemont, qui a traduit, en les confrontant et en les élucidant avec un rare esprit de critiquables actes des saints et les documents les glus rapprochés de l'époque de leur -existence. Lenain de Tillemont vécut de 1637 à 1698; il appartient à l'école janséniste; ses œuvres d'histoire ont une grande valeur,

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eux, saint Paul et saint Philippe, apôtrii, y auraient

prêché la foi. Saint Epiphane l'a dit de saint Luc;

le même et plusieurs autres Tont assuré de saint Cres-

cent, disciple de saijit Paul. Rien n'empêche absolument de croire que saint Luc

et saint Crescent ont prêché la foi dans les Gaules.

Il faut néanmoins avouer que ce qu'on dit de leur

mission, même de celle de saint Crescent, qui est la

mieux établie, présente de nombreuses difficultés.

Dans tous les cas, si le christianisme a été prêché dans les Gaules dès le premier siècle, il y a néanmoins fait peu de progrès, et ce n'a été que dans le second qu'il y a été accepté d'un nombre assez considérable de personnes pour faire dire qu'il y était établi. Plusieurs Eglises prétendent avoir des traditions contraires, et avoir été établies dès le premier

„. . ^, .«,... siècle : mais elles n'ont

Fig.l. — Monogramme da Christ, • j, , , ,.,

d'après une inwription de sivaux rien d ancien et de sohde (Vienne) 1. pour le prouver. L'Eglise

d'Arles a peut-être seule quelque fondementpour prétendre que saint Trophime, son premier évêque, a été disciple des apôtres : il est cependant bien probable que ce saint n'est venu en Gaule qu'un peu avant le milieu du troisième siècle.

1. Voir Dictionnaire des antiquités cht^tiennes, par Tabbé Martigny. Librairie Hachette, 1877. — On trouvera à la fin du volume des explications détaillées sur les %ures insérées dans le t«xte.

L'Eglise d^rLyon est la première dont l'origine soit certaine ; saint Pothin, qui en a été le premier évêque, était probablement disciple de saint Polycarpe. Sous le règne des empereurs Marc-Aurèle et Verus, les Eglises de Lyon et de Vienne se rendirent célèbres en l'an 177 par un grand nombre de saints qui souffrirent le martyre à Lyon. Saint Sulpice Sévère dit que ce sont les premiers martyrs des Gaules.

LA PERSÉCUTION DE MARC^AURÈLE <. SAINTE BLANDINE ET LES MARTYRS DE LYON.

166 après J.-G.

§ 1. — LETTBE DE L'ÉGUSE DES GAVLES AUX ÉGUSES d'ASIË* — PERSÉCUTION DE MARC-AURÈLE EN GAULE. — LE MARTYR VETTIUS EPAGATUS.

La Gaule, dit l'historien ecclésiastique Eusèbe, a deux métropoles célèbres, Lyon et Vienne, à travers lesquelles passe le Rhône, qui arrose tout le pays d'alentour. Les Églises de ces cités illustres écrivirent aux Églises d'Asie et de Phrygie un récit de la passion de leurs martyrs. Voici leurs propres paroles :

w Les serviteurs du Christ qui. demeurent à Vienne et à Lyon, villes des Gaules, aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont la même foi et l'espérance de la même rédemption, paix, grâce et gloire de la part de Dieu le Père et de Jésus-Christ Notre^Seigneur! — Nous ne saurioms exprimer, et nous ne croyons pas que per-

i . C'est }fi. 4« grande persécution infligée aux chrétiens.

LA GAULE CHRéTIEN.XB 5

sonne puisse écrire, combien la persécution que nous avons soufferte ici a été viotote, combien la rage des païens contre les fidèles a été envenimée, et combien les tourments que les martyrs ont endurés ont été cruels. — On nous défendit d'abord de paraîtra dans les édifices publics, dans les bains, sur les places. Mais la grâce de Dieu combattit pour nous et soutint notre faiblesse. Elle suscita des bommes fermes et inébranlables comme des colonnes, qui attirèrent sur eux" parleur force toute la rage du démon et qui souffrirent toutes sortes d'affronts et de supplices. Ils ont supporté d'abord tout ce que la fureur

d'un peuple irrité ^^«- ^' " ^""^^ monogramoie du GhriBt.

peut inventer de plus cruel contre des ennemis détestés, les buées, les coups, les spoliations, la lapidation, les cacbots. Ils ont été traînés sur la place publique par le tribun des soldats. Là, les magistrats les ayant interrogés publiquement, ils confessèrent qu'ils étaient chrétiens, et furent mis en prison jusqu'à ce que le président de la province fût arrivé. Ils furent ensuite menés devant lui, et, comme il sévissait contre eux avec la plus épouvantable cruauté, un de nos frères, nommé Vettius Epagatus, plein d'un ardent amour pour Dieu et de charité pour le prochain, ne put souffrir sans indignation Pinjustice des jugements du magistrat, demanda la permission de parler en notre faveur et de prouver publiquement qu'il n'y ,

§ LA QAULB CHRETIENNE

avait chez nous ni athéisme ni impiété; mais il s'éleva contre lui une grande clameur autour du tribunal, et le magistrat lui-même, gêné par cette requête si juste, au lieu de lui accorder la parole, se contenta de lui demander s'il était chrétien. Il répondit hautement et distinctement qu'il Tétait, et à l'heure même il fut mis au nombre des martyi's. Le juge rap|>elay comme per dérision, « l'avocat des chrétiens. »

§ 2. — FAIBLESSES ET TRAUSONS.

« On commença ensuite à reconnaître ceux qui étaient chrétiens. Ceux qui souffrirent le martyre les premiers

Fig. 3. — Symbole du baptême, d'après un sarcophage du i|idi de la France i.

firent la profession solennelle de leur croyance avec une joie suprême ; d'autres, qui étaient moins préparés et exercés et qui n'avaient point encore assez de force ni de fermeté pour soutenir l'effort d'une lutte semblable, faiblirent, au nombre de dix environ, et nous donnèrent par leur chute une inconsolable douleur. Ils refroidirent l'ardeur de ceux qui, n'étant pas encore pris, suivaient cependant les martyrs pour les assister. Nous étions tous tenus en suspens par la

, i . MUlin, Midi de la France,

crainte, dans Fincertitude de ce qui résulterait de la confession. Ce n'étaient pas l#s tourments que nous redoutions, mais le chagrin de voir succomber quelqu'un de nous à la fin sous leur violence. On arrêta et l'on tint simultanément en captivité les plus considérables des deux Églises, ceux dont les efforts et l'activité avaient surtout contribué à les constituer. Le président *, après nous avoir fait rechercher tous, commanda également qu'oa mit la main sur quelques-uns de nos serviteurs qui étaient païens. Ceux-là, remplis de l'esprit du démon, et craignant de souffrir les tourments qu'ils avaient vu souffrir aux fidèles, déposèrent faussement, à la sollicitation des soldats, que nous nous livrions à des orgies de Thyeste, à des incestes d'CEdipe; que nous commettions des abominations qu'il n'est permis ni de penser ni de dire, et auxquelles nous ne saurons croire que personne ait jamais osé se livrer. Lorsque ces noires calommies furent répan* dues dans le public, tout le monde s'irrita avec une telle fureur contre nous, que ceux-là mêmes qui, étant nos proches, nous avaient autrefois traités avep quelque modulation par le respect de la parenté, devinrent les plus emp<»*tés. Nous vîmes alors l'accomplissement de cette parole du Sauveur : Le temps va venir que quiconque vous fera mourir croira faire un sacrifice à Dieu, Le nombre et la cruauté des tourments que les saints mailyrs souffrirent sont au-dessus de tout ce que nous en saurions dire. Toute la rage du prési* dent de la province, des soldats et du peuple se déchaîna particulièrement sur Sanctus, diacre natif de Vienne, sur Maturus, qui, bien qu'il ne fût que néo^

1. C'était le titre que portaient certains gouverneurs des provinces dans les derniers temps de 1 empire romain,

phyte, ne laissa pas de combattre vaillamment pour la défense de la foi, sur Attalus, natif de Pergame,

ui a toujours été la colonne et le soutien de notre

glise. »

g 3. — CONSTANCE DE SAINTE BLANDINE ET DE SANCTUS.

a Mais c*est en la personne de Blandine que le Sauveur fit voir que ce qu'il y a de plus bas et de plus méprisable aux yeux des hommes est sublime et excellent devant lui, par le mérite des efforts dont rend capable Famour de Dieu et non par la vaine gloire. Nous tremblions tous de peur, et la maîtresse de cette jeune fille^ sa servante selon le monde, qui comptait elle-même au nombre des saints martyrs et combattait généreusement avec eux pour la défense de la foi, appréhendait, à cause de la délicatesse de son corps, qu'elle n'eût pas la force de soutenir constamment qu'elle était chrétienne; elle, au contraire, fut remplie d'un courage si invincible, que les bourreaux, après s'être succédé tour à tour depuis le matin jusqu'au soir pour la tourmenter, fureat contraints d'avouer qu'ils étaient vaincus, et qu'ils ne lui pouvaient plus rien faire. Ils s'étonnaient de ce qu'elle respirait encore, bien que son corps fût déchiré et percé de toutes parts, et protestaient que, sans employer autant de tourments différents qu'elle en avait souffert, un des moindres était sufflsant pour la faire mourir. Cette bienheureuse fille reprenait de nouvelles forces toutes les fois qu'elle renouvelait la profession de sa foi, et trouvait du soulagement et du repos à répéter : a Je suis chrétienne et on ne fait point de mal parmi nous. » Sanctus supporta aussi tous les

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tourments avec une constance plus qu'hunïaine, et lorsque, au milieu des plus cruels supplices, les impies rinterrogeaient dans l'espérance de tirer par la violence de la douleur quelque parole indigne de lui, au lieu de répondre à leurs demandes et de dire ou son nom ou son pays : « Je suis libre » ou : « Je suis esclave, » il ne répondait riep que ces mots en langue romaine : « Je suis chrétien. » C'était son unique réponse aux demandes qu'on lui faisait de son nom, de son pays, de sa famille ; et les païens ne purent jamais arracher d'autre parole de sa bouche. Cette fermeté inébranlable ayant augmenté la fureur de son juge et de ses bourreaux, ils lui appliquèrent des lames ardentes aux parties les plus délicates et les plus sensibles ; ces parties en furent brûlées, mais il demeura toujours debout, et fut rafraîchi par une eau vive qui sortait du sein du Sauveur, comme d'une source inépuisable. Son corps était tout couvert de marques des tourments qu'il avait soufferts : ce n'était que plaies et contusions. Il n'y avait plus de forme humaine.

n Les impies ayant recommencé quelques jours après à le tourmenter, dans la croyance que ses membres Uvides et enflés, qui pouvaient à peine souffrir le moindre attouchement, seraient incapables de jamais souffrir de nouveaux supplices, ou que,^ s'il mourait par l'excès de la douleur , la vue de sa mort ébranlerait tous les autres, son corps se releva contre leur attente, tira des forces de leur cruauté, reprit le mouvement et ses fonctions ordinaires. Ainsi la grâce changea cette seconde persécution en remède et le guérit par la douleur des supplices au moyen desquels ils lui voulaient ôter la vie. Le démon, qui croyait avoir vaincu tout à fait Bibliade, parce qu'elle

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avait renoncé à la foi, comme quelques autres, voulut couronner sa condamnation par la calomnie et la fît tourmenter de nouveau, afin que toute^ blessée et tout affaiblie qu'elle était de sa chute, elle déposât contre nous. Mais cette violence ne servit qu'à la réveiller de son profond assoupissement. Les supplices que les bourreaux exercèrent sut elle la firent souvenir du feu de Tenfer, et elle leur dit : « Gomaient les chrétiens mangeraient-ils des enfants , eux à qui il n'est pas permis de manger du sang des bêtes? » Elle confessa ensuite qu'elle était chrétienne, et fut mise au nombfre des martyrs. La patience des fidèles ayant émoussé la pointe des instruments de leurs persécuteurs, le démon inventa contre eux d'autres machines; ils furent enfermés dans une obscure prison. On leur mit les pieds dans des courroies que l'on sangla jusqu'aux derniers trous, et on leur fit souffrir tous les maux qui peuvent entrer dans l'esprit de ceux à qui le démon inspire sa rage. Plusieurs furent étouffés par le mauvais air de la prison et Dieu voulut qu'ils mourussent de la sorte pour sa gloire. D'autres, qui avaient été tourmentés avec tant d'excès, que l'on jugeait que, quelque soin que l'on prit d'eux, ils ne pourraient jamais guérir, vécurent dans la prison, sans être assistés par les hommes, mais tellement fortifiés par le Seigneur, qu'ils encourageaient euxmêmes et consolaient les autres. Des jeunes gens pris depuis peu de temps, et dont les corps n'avaient point été abattus par la violence des supplices, ne purent supporter les incommodités des cachots sans mourir. »

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