LA FÉODALITÉ
Depuis Van 888 jusqu'à Van 936.
Comme ce n'est point seulement l'histoire des rois de France, mais celle de tous les Français que je veux vous raconter, il faut que je vous dise ce qui eut lieu jdans les Gaules, après la chute de l'empire d'Occident, parce qu'il est nécessaire que vous compreniez de bonne heure ce que l'on nommait autrefois le régime féodal ou la f^oda- LiTf, dont vous entendrez beaucoup parler dans des livres plus savants que celui-ci.
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Je TOUS ai fait connaître, il n'y a pas longtemps, comment t/vntes les campagnes s'étaient tout à coup hérissées d'une multitude de châteaux forts, derrière lesquels les seigneurs franks, les abbés des monastères, et même les évêques, venaient se mettre à Tabri des ravages des Normands, et des autres aventuriers qui couraient le pays. Mais comme il n'y avait pas que des seigneurs dans les Gaules, tout le monde n'était pas assez riche pour se construire un château où il pût se retirer avec sa famille. Les pauvres paysans surtout étaient exposés à toute la furie des Normands, et comme il n'y avait ni roi, ni prince, ni duc, ni comte qui prît pitié d'eux, ces malheureux se voyaient abandonnés de toute la terre.
Cependant, les seigneurs retranchés derrière leurs épaisses murailles, avec un petit nombre de domestiques, se seraient bientôt trouvés dans l'embarras, s'ils avaient laissé périr, autour de leurs châteaux,, les paysans qui les nourrissaient en cultivant les champs, et qui, dans les moments de dangers, pouvaient leur servir de soldats.
Alors ces seigneurs dirent aux paysans: '' Si vous voulez cultiver les champs qui sont autour de nos châteaux, et nous donner chaque année une partie de ce que vous récolterez, lorsque les Normands s'approcheront, nous vous permettrons de vous retirer derrière nos murailles avec vos femmes, vos enfants, vos bestiaux, et tout ce que vous pourrez soustraire aux Barbares. Nous vous rendrons la justice, lorsque vous viendrez nous la demander, et nous rebâtirons vos maisons, quand elles auront été brûlées. Mais aussi, lorsque nous irons à la guerre, vous serez obligés de nous suivre
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treo vos armes^ pendant quarante jours; il ne vous sera plus permis d'aller demeurer, ni même de preiidre une femme, sur la terre d'un autre seigneur; vous serez notre propriété, vous, vos enfants, votre charrue, votre bétail, vos maisons ; Vous viendrez cuire votre pain dans un four qui Dous appartiendra; nous pourrons vous vendre avec la terre que vous cultiverez, mais jamais sans elle, et Ton vous appellera du nom de serfs, oe qui veut dire esclaves."
LeB pauvres paysans étaient si malheureux dans ce temps-là, qu^ils consentirent à tout ce que les aeigneiirs leur proposèrent; et il n'y eut bientôt plus dans toutes les Gaules que des seigneurs et des serfs.
Mais parmi ces ducs, ces comtes, ces évéques, ces abbés, qui étaient possesseurs de châteaux forts, et les véritables rois du pays, il y en avait de plus puissants les uns que les autres, parce qu'Us avaient un plus grand nombre de serfs, et des châteaux mieux fortifiés. Ceux donc qid étaient les plus forts dirent aux plus faibles :
" Si vous voulez nous rendre hommage pour votre terre, c'est-à-dire, vous engager à nous être fidèles, et à ne point disposer de votre château, de ▼os fils, de vos filles, sans notre permission, et à nous suivre à la guerre avec les serfs de vos domaines, lorsque nous vous appellerons, alors nous vous protégerons contre vos ennemis; nous empêcherons qu'on ne démolisse vos murailles, et que l'on ne ravage vos terres ; nous vous rendrons la justice, si vous nous la demandez, et Ton dira que nous sommes vos suzeraii^s, et que vous êtes
BOB HOMBCES LIGES, OU nOS VASSAUX.''
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Or, TOUS comprendrez aisément qne parmi cette multitude de seigneurs, il s'en trouva qui étaient plus ou moins puissants que d'autresi de sorte qu'en quelques années, toute la France fut couverte de seigneuries, dont les possesseurs étaient les hommes liges les uns des autres, et l'on appela cela le régime féodal ou la féodalité, parce qne la fidélité au SUZERAIN, ou, comme on disait alors, la FEAUTi, était le premier de tous les devoirs. Les terres qui se trouvèrent soumises à ce régime, reçurent le nom de fiefs, et pour augmenter le nombre de leurs vassaux, la plupart des seigneurs eurent l'idée de diviser leurs domaines en ime multitude de petits iiefs, qui assujettissaient au devoir féodal les familles de ceux qui les ac<^ ccptaient.
Quant au pauvre peuple, ce fut lui qui porta tout le poids de cet état de choses, où il était compté pour si peu; c'était lui qui se battait, lorsque les seigneurs se disputaient entre eux; c'était lui qui bâtissait ces forteresses massives, lesquelles servaient ensuite à le contenir dans l'obéissance ; c'était lui qui arrosait de ses sueurs le sillon dont la récolte appartenait en grande partie à son maître, et de son sang, le champ de bataille où il plaisait à celui-ci de le traîner.
Souvent, pour une faute légère, les malheureux serfs étaient condamnés à recevoir cent cinquante coups de fouet ou de bâton, et quelquefois même, pour une faute plus grave, il y eut des maîtres assez inhumains pour ordonner qu'on leur coupât les oreilles, le nez, une main, un pied, on même qu'on leur arrachât un œil ou deux, à moins que Von ne jugeât à propos de les mettre à mort sur-
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leHshamp, sans antre forme de procès^ ce qui certainement eût été préférable pour eux.
Dans quelques encbroits, ils étaient tenus de battre Veau des fossés du château féodal, pendant la nuit, pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil du seigneur par leurs coassements; dans plusieurs autres, il leur était interdit de tuer un bœuf ou un porc pour leur nourriture, sans apporter aussitôt à leur maître les pieds et la langue de cet animal. Quelquefois on les plongeait vivants dans des cachots profonds et humides, pour avoir coupé leur moisson, avant que le seigneur le permît.
n ne fia.udra pourtant point confondre les serfs des campagnes avec les esclaVes que Ton vendait autrefois sur les marchés publics, et qui étaient ordinairement des prisonniers de guerre. Le nombre de ces esclaves était bien diminué dans les Gaules, depuis que les Barbares s'étaient convertis au christianisme; car notre religion ne permet pas aux hommes de priver leurs semblables de la liberté; ceux-ci d'ailleurs servaient comme domestiques dans rîntérieur des maisons, tandis que les serfs appartenaient à la terre sur laquelle ils étaient nés, et Von disait à cause de cela qu'ils étaient attachés à la glèbe, c'est-à-dire, au champ qu'ils cultivùent.
Charles le Gros avait à peine rendu le dernier soupir, qu'un certain nombre de seigneurs franks {lacèrent sur le trône de France le vaillant comte Eudes, l'un d'entre eux, celui-là même qui avait si courageusement défendu Paris contre les Normands.
Eudes n'était point de la famille dos Karolings.