L'AFFRANCHISSEMENT DES COMMUNES
Depuis Van 1108 jusqu'à Van 1136.
Philippe 1^ avait été marié deux fois, et sa première femme lui avait donné un fils, qui régna après lui, et que Ton nomme ordinairement Louis VI, ou Louis le Gros, parce qu'il avait beaucoup d'embonpoint.
Louis est le second roi de France que l'on ait surnommé le Gros ; et vous vous souvenez sans doute encore de Charles le Gros, qui aima mieux payer les Normands que de se battre avec eux; mais Louis YI n*avait pas d'autre re8semblaD<-
126 L'ikFFRANCHISSEMENT DES COMMUNES.
avec le dernier empereur d'Occident; an «mtraire, ce fut un prince habile et coiu-ageux.
La plus grande partie de la vie et du règne de Louis le Gros se passa à batailler contre plusieurs de ses vassaux, qui, jusque dans son duché de France, osaient lui désobéir ouvertement, en saccageant les monastères, et en dévalisant sur les grands chemins les voyageurs et les marchands qui traversaient leurs domaines pour se rendre à Paris ; mais le roi, avec Taide de quelques autres vassaux fidèles, défit successivement tous ces mutins, s'empara d'un grand nombre de châteaux qu' il démolit, et fit si bien qu'eu peu d'années il vit les plus turbulents se soumettre à son obéissance, et lui renouveler l' hommage de leurs fiefe ; de sorte que Louis VI fiit le premier roi capétien qui se fit craindre et respecter, parce qu'il était juste et sévère.
Guillaume le ConquiSrant, duc de Normandie, possédait en outre, en France, plusieurs provinces voisines de Tancienne Neustrie. Il arriva, que Louis le Gros se brouilla avec le roi d'Angleterre, fils du héros normand, qui était en même temps un des principaux vassaux de la couronne de France ; et comme l'un de ces princes n'était pas moins vaillant que l'autre, chacun d'eux se mit en campagne avec une armée, ne rêvant plus que mort et bataille.
Un jour, dans un combat, un soldat anglais reconnut Louis dans la mêlée, et saisissant la bride de son cheval, s'écria de toutes ses forces: '^ Le roi est pris I le roi est pris I " Mais ce prince, sans s'émouvoir : " Si tu savais jouer aux échecs," lui dit-il, '^ tu saurais que le roi ne se prend pas ; " en
l'affranchissement des COaCMTJNEB. 127
achevant ces paroles, il leva sa masse d'amies, et assomma le soldat sot la place.
Louis montra dans cette occasion que son courage était certainement au-dessus de toute espèce de danger ; et il avait &it preuve de sang-froid, en disant qu'aux échecs le roi ne se prend pas, parce qu' à ce jeu-là, on peut empêcher le roi de changer de place, mais on ne peut pas le prendre.
Mais pendant que Louis se montrait ainsi Tim des plus braves soldats de son armée, il se passait non-seulement dans son royaume, mais encore dans plusieurs autres provinces de France, des événements qu'il est très-important que vous connaissiez.
Tandis que les seigneurs féodaux, retranchés dans leurs châteaux forts, profitaient de leurs guerres privées pour rançonner le pauvre peuple des campagnes, et réduire les laboureurs au désespoir, au mépris de la trêve de Dieu, tous ceux qui avaient trouvé moyen de se soustraire à leurs rapines, s'étaient retirés avec leurs familles et tout ce qu'ils possédaient dans l'intérieur des villes, où ils n'avaient plus à craindre les violences des gens de guerre ; car la plupart des villes, à cette époque, appartenant à des évêques ou à des comtes, étaient entourées de fossés et de hautes murailles, qu'il n' était pas aisé aux soldats ennemis de franchir ; de sorte qu'avec le temps, la population de ces villes s'était augmentée d'un grand nombre d'habitants qui y apportaient leur richesse ou leur industrie, c'est-à-dire, Fart ou le métier dont ils faisaient usage pour gagner leur vie.
^ Alors on vit pour la première fois, dans les principales villes de France, s'établir des ouvriers de
128 l'affranchissement des communes.
tonte espèce, tels que des tisserands, des charpentiers, des tonmeurs, des orfèvres, des armuriers, des brasseurs, qui, par leur travail assidu, devinrent de gros marchands et d' honnêtes citoyens, et qui supportèrent avec peine que les seigneiurs prétendissent les tourmenter, comme ceux des cam* pagnes tourmentaient leurs pauvres serfs.
Mais dans plusieurs villes de France, presque en même temps, les habitants se réunirent sur la place publique, ou dans la plus vaste église da lieu, et jurèrent de ne plus souffrir que leur seigneur molestât aucun d'eux, ni dans sa personne, ni dans sa propriété. Tous ceux qui prêtèrent ce serment, reçurent le nom de houkgeois ou de gommuniers, et leur réunion s'appela une commune.
Après cela, pour qu'à un signal convenu, chacun pût se rendre à l'assemblée, toutes les fois que cela serait nécessaire, on plaça sur la plus haute tour de la ville une grosse cloche, que l'on nomma un BEFFROI, au son de laquelle tous les communiers accouraient avec leurs armes, et se réunissaient sous les ordres d'un magistrat choisi parmi eux, et auquel on donnait le titre d' Échevin.
Ce que je viens de vous dire de la formation de ces communes, mes jeunes amis, eut lieu en quelques années, dans un certain nombre de villes de France, qui jusqu'alors avaient appartenu à différents comtes ou évêques ; mais lorsque ceuxci voulurent s'y opposer par la force, les communiers, réunis au son du beffroi, leur livrèrent des combats sanglants, et par leur courage et leur persévérance, forcèrent ces seigneurs à consentir à tout ce qu'ils demandaient de juste et de raisonnable. Les contrats qui furent passés entre lefl
commnnicrs et leurs comtes reçurent le nom de CHARTES, et Louis YI apposa son cachet royal sur plusieurs de ces chartes, afin qu'à ravenir aucun de ces seigneurs n'osât plus troubler les bourgeois des villes où s' étaient élevées des communes, sans s'exposer au ressentiment du roi, dont chacun commençait à respecter la volonté.
Il faudra tâcher de vous rappeler que ce fut flous Louis le Gros, que les communes commencèrent à exister, parce que cet événement est un des plus importants de V histoire de France ; jusqu' à ce temps, il n'y avait eu dans ce pays que des seigneurs et des serfe ; mais depuis cette époque, on distingua une nouvelle classe de personneS| qui lut celle des bourgeois, ou la bourgeoisie.
LE PABLEMENT.
Depuis Van 1137 jusqu'à Van 1180.
Je ne sais si vous vous souvenez encore de ces assemblées tumultueuses du champ de mars, où je vous ai raconté que se réunissaient les Franks, du temps des premiers Mérowings; je vous ai fait remarquer aussi que lorsqu'ils furent dispersés sur le territoire des Gaules, ces peuples cessèrent de s'y rendre avec autant d'empressement, et que bientôt on n'y compta plus que des évêques, des comtes et des leudes royaux ; mais ce que je ne vous ai point encore dit, c'est que depuis les derniers Earolings, ces assemblées, renouvelées par Gharlemagne qui les consultait sur ses Capitu- Uûres, avaient presque entièrement cessé d*avoir
Heu, et les seigneurs féodaux, rcnfi»nnés dans leurs manoirs fortifiés, auraient -craint d'en sortir pour se rendre à de semblables réunions.
Lorsque Louis VII, dit le Jeune, eut succédé à son père Louis le Gros, il appela autour de lui les vassaux de son duché de France, auxquels on donnait alors le titre de baron, ce qui voulait dire, dans la langue du temps, un homme libre. Ces barons français étaient les véritables descendants de ces anciens chefs des Franks, qui avaient autrefois conquis les Gaules, et leur réunion, où venaient aussi siéger les évêques et les abbés des principaux monastères, reçut le nom de cour plj^- Nii:RE, ou de parlement.
Les premières années du règne de Louis le Jeune se passèrent, comme la plus grande pnrtie du règne de son père, à guerroyer contre ses vassaux insoumis, et à étendre la domination française. Il fut le premier roi capétien qui passa la Loire, et occupa une partie des provinces méridionales de l'ancienne Gaule, oii beaucoup de seigneurs, qui jusqu'alors n'avaient point reconnu l'autorité du roi de France, furent contraints de lui rendre hommage, et de se déclarer ses hommes liges.
Or, il faut que vous sachiez que dans ce tempslà, on commençait à diviser la France en deux parties, qui se distinguaient entre elles par le langage qu'on y parlait ; Tune, appelée la langue n'oïL, et située de ce côté-ci de la Loire, l'autre, nommée la langue d'oc, située de l'autre côté de cette rivière. On les nommait ainsi, à cause du différent langage de leurs habitants, qxii au Nord disaient o!l, pour affirmer, tandis que ceux du Midi disaient oc.
LE PARLEMET9T. IM
Cependant, la domination de I-ionîs VIE en Languedoc ne fut pas de longue durée ; et a" fiit principalement sur les grands vassaux de son duché de France qu'il affermit sa puissance.
Ce prince n'avait pas moins de belles qualité:) que son père; mais il faut que je vous raconto une histoire qui vous fera voir combien il est dangereux pour un roi, et même pour toute autre personne, de s'abandonner à un seul mouvement de colère.
Un jour que Louis le Jeune, guerroyant contro le comte de Champagne, l'un des feudataires do la couronne de France, était sur le point de s'em parer d'une petite ville nommée Vitry, qui appartenait à ce seigneur, il vit les habitants de cette ville, ramassant toutes les armes qu'ils purent trouver, lui opposer une résistance opiniâtre, et ce ne fut qu'après im combat sanglant qu'il put s'en rendre maître.
Une si longue défense avait tellement irrité Louis, qu'il s'écria dans un moment de colère, qu'il voudrait que toute la ville de Vitry ne fût qu'un monceau de cendres.
Le roi, sans doute, ne pensait pas ce qu'il disait, car il n'était pas méchant; mais des courtisans qui étaient auprès de lui l'entendirent, et pensant lui être agréables, coururent mettre le feu aux quatre coins de cette malheureuse ville, qui fut bientôt consumée tout entière, ainsi que r église principale, où la presque totalité des habitants s'étaient réfugiés; aucun de ces infortunés ne put échapper.
Ce temble incendie durait encore, lorsque Louis sentit toute l'énormité d'un pareil crime; il tomba
132 LE PABLEMEMT.
dans on désespoir afireux; et ce qni augmenta encore sa douleur, c'est qu'il fut exconunxmié par le pape, comme Tavait été le roi Bobert II, et n'obtint son pardon qu'en s'engageant à conduire lui-même une nouvelle croisade en Palestine, où les Sarrasins menaçaient de reprendre Jérusalem, et avaient déjà fait périr une multitude de chrétiens.
Un vieillard vénérable, nommé saint Bernard, Tun des hommes les plus savants de son temps, prêcha cette seconde croisade en France et en Allemagne, comme Tavait fait autrefois Pierre r Ermite, et une nombreuse armée de croisés 90 mit en marche sous la conduite de Louis, que la reine sa femme suivit dans cette expédition lointaine. Mais avant de s'embarquer poiu: ce péril* leux voyage, le roi voulut aller recevoir des mains de l'abbé de Saint-Denis, un drapeau que l'on nommait l'oriflahme, et auquel on croyait que le succès de la guerre était toujours attaché.
Cette oriflamme, mes amis, n'était autre chose que la bannière de l'abbaye de Saint-Denis, dont depuis Hugues Gapet, les rois de France se reconnaissaient les vassaux. On donnait ce nona à cet étendard, parce qu'il était porté sur une lance d'oR et que l'étofife flottante en était découpée en forme de fi«ahme.
Cette seconde croisade ne fut pourtant pas heureuse ; l'armée chrétienne éprouva de grandes pertesi et le roi lui-même ne se tira que par son courage des dangers eflrayants dont il fut environné; oe ne fut qu'après avoir inutilement épuisé ses forces pour chasser les Sarrasins de la terre sainte, qu'il se décida à retourner en France où de nouveaux malheurs l'attendaient dans sa propre lamille.
LE t^ABLEMENT. 133
La reine Éli&)nore, sa femme, était une des pins belles et des plus puissantes princesses de son temps ; elle lui avait apporté en mariage le duché d^ÂQuiTÂiNE, Tun des principaux états du midi de la Gaule ; mais en même temps elle était si fière et si acariâtre, que Louis ne put jamais s'accommoder à son humeur, et aima mieux lui rendre son duché que de continuer à vivre avec une si méchante femme.
Ce fut pourtant une grande faute que commît ce prince ; car Éléonore n'eut pas plus tôt quitté Louis, qu'elle épousa Henri, duc de Normandie, et bientôt après roi d'Angleterre, lequel ajouta ainsi une belle province à celles- qu'il possédait déjà en France.
Louis ne fut pas longtemps à se consoler d'avoir perdu une si méchante femme ; aussi ne tarda-t-il pas à épouser une bonne et vertueuse princesse, nommée Alix de Champagne, avec laquelle il vécut très-heureux.
Cependant plusieurs années s'étaient écoulées. Bans que le ciel parût bénir ce mariage; et Louis regarda comme une suite de la colère divine, de n'avoir point de fils, auquel il pût laisser sa couronne.
Alors on fit des prières publiques et des processions, auxquelles le roi et la reine assistèrent, ainsi qu'un grand nombre de barons français ; et au bout de quelques mois, il leur naquit un fils, que l'on nomma d'abord Dieudonnjé, parce que Dieu l'avait donné aux prières de la France, et ensuite Philippe Auguste, parce qu^ il était né^ dans le mois d'août, que Ton nommait alors le mois d'auguste.
Le roi et la reine éprouvèrent une îoie in«^X'
primable d'avoir enfin obtenu un fils qui pût un jour monter sur le trône de France ; mais, comme cela arrive trop souvent sur la terre, ce fut cet enfant qu'ils avaient tant désiré, qui devint, sans le vouloir, la cause d*un grand malheur.
Le jeune prince avait grandi sous les yeux de ses parents, et il était si bon, si sage et si aimable, qu'il se faisait chérir de tout le monde ; le roi surtout Tadorait, et Philippe, par ses belles qualités, su montrait digne de toute sa tendresse.
Un jour le roi voulant donner à ce fils bîen-aîmé le plaisir de la chasse, l'emmena avec lui dans une vaste forêt, où se trouvaient un grand nombre de cerfs, de loups et de sangliers. Philippe prit un plaisir extrême à voir les chiens attaquer quelquesuns de ces animaux; et comme les jeunes gens n'ont pas toujours la prudence nécessaire, il se laissa entraîner si loin par son ardeur, que la nuit le surprit au milieu de ces bois qu'il ne connaissait pas, et où il lui devint bientôt impossible de se retrouver, dans l'obscurité.
Quoique le prince fût encore presque enfant, il avait été trop bien élevé pour être peureux; mais il pensait avec douleur h l'inquiétude que devaient éprouver ses parents, dont il connaissait toute la tendresse, et il en ressentait un si vif chagrin, qu'il se mit à pousser de temps en temps de grands cris, pour que les gens qui étaient sans doute à sa recherche, vinssent au-devant de lui, et le reconduisissent à son père.
Tout à coup, il voit devant lui un grand homme noir, ayant une hache sur Tépaule, et tenant dans ses mains un vase où brûlaient des charbons enflammés; à cette étrange apparition, Philippe
s'arrête, une sueur froide coule de son front, et il jette un cri plaintif.
Je suis sûr que quelques-uns de vous frémissent du danger de ce pauvre prince, et qu ils se disent tout bas, que cette forêt était sans doute peuplée de revenants ou de loups-garous ; mais je ne leiur conseille pas de répéter cela, car tout le monde se moquerait d'eux avec raison, puisqu'il n'y a jamais eu ni loups-garous ni revenants.
En effet, ce spectre dont la vue avait causé un â grand effroi au petit prince, était tout uniment un charbonnier, le plus brave homme de son métier, qui prit Philippe par la main, après Tavoir rassuré, le dirigea, malgré Tobscurité, à travers la forêt, dont il connaissait les moindres détours, et le ramena auprès du roi qui lui fit donner une bonne récompense.
Je n'ai pas besoin de vous dire quelle fut la joie de Louis, lorsqu'il serra dans ses bras ce fils tant aimé, qu'il avait cru perdu ; mais il avait éprouvé une si cruelle inquiétude pendant cette nuit terrible, que peu de temps après, il tomba malade, et mourut dans un âge encore peu avancé.
C'est ainsi que Dieu permet quelquefois que les personnes et les choses qui nous sont le plus obères, nous deviennent le plus funestes.
Depuis Van 1180 jusqu^à Van 1214.
Si vous avez lu l'histoire d'Angleterre, vcms n'avez point oublié sans doute Richard Cœur de
lion, qui fut retrouvé par son page fidèle dans une prison, où le duc d'AutricHe l'avait enfermé par trahison. Ce vaillant roi vivait dans le même temps que Philippe Auguste, et tous deux réunirent leurs armées, pour tenter une nouvelle croisade, et aller combattre les Sarrasins.
A cette époque, la ville de Jérusalem avait été reprise par les infidèles, et les deux rois livrèrent bien des combats sanglants, sans pouvoir arriver jusqu'à la cité sainte. Richard et Philippe firent tous deux des prodiges de valeur, ainsi que les soldats français et anglais qui les accompagnaient ; mais tous leurs efforts réunis n'aboutirent qu'à s'emparer d'une ville forte nommée Saint-Jean d'Acre, après un siège long et meurtrier.
Pendant longtemps, ces deux princes, animés par une même ardeur de gloire, furent bons amis ; mais malheureusement la jalousie se mit entre eux, et dès ce moment, la cause des chrétiens en Palestine fut désespérée, parce qu'aucun des deux rois ne voulut plus aider l'autre, lorsqu' il se trouvait dans l'embarras. Le mauvais succès de cette entreprise, et son animosité contre Eichard déterminèrent Philippe à se retirer; et ce prince, après avoir vaillamment combattu, se rembarqua pour la France, où l'attendaient d'autres travaux.
Loraque je vous ai parlé plusieurs fois des ducs de Bourgogne, de Normandie, et d*Aquitaine| je vous ai dit que depuis Hugues Gapet, ils s'étaient reconnus les hommes liges des rois de France. Ces seigneurs, à la vérité, étaient pour la plupart aussi puissantis que leur suzeraÎD, et ils pouvaient mettre sur pied des armées plus nombreuses que celles des Capétiens; mais cela
o'empêcliaît pas qu'ils ne fussent soumis envers eux à toute l'obéissance que les vassaux devaient à lenr seigneur.
Or, depuis que Guillaume le Conquérant avait envahi rÂngleterre, les rois de ce pays, à cause de leur duché de Normandie, se trouvaient hommes liges des rois français ; cela fut cause de bien des guerres entre ces deux nations, qui n'étaient pourtant pas faites pour se haïr ; et vous verrez par la suite, combien de malheurs en résultèrent pour les deux royaumes.
Eichard Cœur de lion était mort peu de temps après son retour de Palestine, et Jean Sans terre, son frère, qui lui succéda, vous est trop connu par le meurtre de son pauvre petit neveu Arthur, pour que je vous raconte son histoire. Mais il faut que vous sachiez que sous la féodab'té, lorsqu'un vassal commettait quelque mauvaise action, on manquait à Tobéissance qu'il devait à son seigneur, celui-ci avait le droit de faire comparaître le coupable devant un tribunal composé de vassaux comme l'accusé, que l'on nommait ses pairs ou ses égaux, par lesquels il devait être jugé ; si le coupable refusait d'obéir, le suzerain pouvait g'emparer de ses terres et seigneuries, et le dépouiUer de tout ce qu'il possédait.
Ce fut précisément ce qui arriva à Jean Sans terre, après la mort de son neveu, Arthur de Bretagne. Le roi, comme son suzerain, le cita devant son parlement, pour se justifier de ce crime; mais le roi d'Angleterre se garda bien d'obéir, et Philippe Auguste profita de l'occasion, pour s'emparer du duché de Normandie, et de plusieurs autres provinces qui lui appartenaient
l'SS LA TSATAILLE DE BOUYINES.
La Guyenne fut alors la seule province que les Anglais conservèrent dans les Gaules, et il s'écoula encore plus de cent années, avant qu'elle fût réunie au royaume de France, comme je vous le dirai par la suite.
Cependant, Jean Sans terre indigné d'un châtiment si rigoureux, parcourait l'Europe pour susciter des ennemis à Philippe Auguste, qu'il accusait de l'avoir dépouillé injustement. Plusieurs princes, jaloux de l'agrandissement du roi de France, entrèrent dans son ressentiment, et à leur tête, le comte de Flandre, appelé Ferrand, secondé par l'empereur d'Allemagne, qui se nommait Othon, comme celui qui vint aux portes de Paris du temps des derniers Earolings.
Ces princes ayant donc réuni de grandes armées, marchèrent à la fois de divers côtés contre Philippe Auguste, qui n'eut que le temps de prendre l'oriflamme, autour de laquelle accoururent un grand nombre de barons fidèles, et surtout une troupe considérable de soldats des communes de France, qui se distinguaient entre eux par la couleur des bannières de leurs villes.
Un jour qu'il faisait une très-forte chaleur, le roi, après avoir marché toute la matinée, se reposait au pied d'un arbre, vers l'heure de midi, lorsqu'on vint lui annoncer tout à coup que Ton voyait dans la campagne des tourbillons de poussière, et que Tannée des coalisés approchait.
Aussitôt Philippe Auguste fit sonner la trompette; chaque Français reprit ses armes, et le roi, après avoir fait à genoux une courte prière pour demander à Dieu de bénir ses drapeaux, posa sa couronne et son sceptre siur un autel de
gazoB, élevé à la vue de tonte l'armée, et cria assez haut pour que les ch'^fe et les soldats pussent l'entendre, que si quelqu'un leur paraissait plus digne que lui de porter cette couronnoi il était prêt à la lui abandonner.
n n'avait pas achevé ces paroles, que toute Tannée s'écria avec transport: "Vive le roi Philippe I vive le roi Auguste I nous voulons tous mourir pour lui."
En même temps, les barons qui étaient les plus près du roi, le supplièrent de leur donner sa bénédiction, et ils ne se relevèrent que lorsque Philippe, remontant à cheval, eut donné le signal du combat.
n y avait entre les deux armées un petit pont de bois, que les Français traversèrent pour aller à la rencontre des ennemis. Ce pont fut confié aux sergents d'armes, qui formaient la garde ordinaire du roi, et chacun se disposa à bien recevoir les coalisés, qui étaient au moins trois contre un ; mais les Français avaient tant de dévouement pour leur roi, qu'ils voyaient sans effroi s'avancer toute cette multitude.
Les deux armées se rencontrèrent dans une vaste plaine, auprès du village de Bouvines, en Flandre, où s'engagea bientôt une terrible bataille, dans laquelle bien des pauvres soldats périrent de part et d'autre. Philippe Auguste lui-même courut un grand danger, car il ûit renversé dans la mêlée sous les pieds des chevaux, et sans sa bravoure et celle des chevaliers qui Tentouraient, il eût été infailliblement pris ou tué.
Pendant ce temps, l'empereur Othon, placé au centre de son armée, faisait porter sur un char
élevé qui le préc6d«aît, son étendard impérial, snr lequel était représenté un aigle d'or reposant sur un dragon, afin que toute son armée distinguât de loin le lieu où il combattait. D'abord la victoire parut pencher de son côté; mais lorsque Philippe se fut relevé, il s'élança avec tant de courage sur cette foule d'ennemis qui l'entouraient, que ceux-ci prirent la fuite en désordre.
L'empereur Othon tourna le dos comme les autres, abandonnant aux mains des Français son étendard, et le comte Ferrand, qui tomba vivant en leur puissance.
Si je vous ai raconté avec tant de détails cette bataille de Bouvinos, mes jeunes amis, c'est pour vous donner une idée de toutes celles qui eurent lieu dans cette période, et jusqu' à V invention de la poudre à canon. Les chevaliers qui, comme vous savez, combattaient à cheval et couverts des pieds à la tête d'une pesante armure de fer, s'illustrèrent par leur valeur dans cette journée ; mais pourtant, un grand nombre d'entre eux ayant été renversés dès le premier choc, et n'ayant pu se relever sans le secours de leurs écuyers, la victoire eût peut-être échappé aux Français, si les gens des communes, légèrement vêtus et armés seulement d'arcs, de flèches et d'épées, n'eussent arrêté seuls, pendant plusieurs heures, les efforts de toute l'armée des ennemis.
Après cette victoire, le roi fit conduire à Paris dans un chariot attelé de quatre chevaux, le comte de Flandre, qu'il condamna à passer en prison la plus grande partie de sa vie ; et Philippe Auguste se trouva le monarque le plus redoutable et lo plus respecté de son temps.
LA BATAILLE Dis. BOUYINES. 141
n n'y a pas encore bien des années qne Ton voyait à Paris, an-dessus de la porte d'une chapelle qui a été démolie depuis cette époque, une pierre où étaient écrits en vieux français ces mots que vous comprendrez aisément.
" A la prière des sergents d'armes, monsieur ** saint Loys fonda cette église, et y mist la pre- ** mière pierre. Ce fust pour la joie de la vittoire ^^ qui fîist au pont de Bovines, Tan 1214.
'^ Les sergents d'armes pour le temps gardoient ** ledit pont, et vouèrent que si Dieu leur donnoit ** vittoire, ils fonderoient une église en l'honneur '* de madame sainte Katherine. Ainsi fust-il."
Le même jour que Philippe Auguste battait complètement l'empereur Othon daus les plaines de Bouvines, Louis, son fils aîné, prince jeune et vaillant, mettait en fîiite le terrible Jean Sans terre, dans un autre combat, et obligeait ce méchant homme à chercher un asile en Angleterre.
Le roi fut très-joyeux, lorsqu'il apprit cette nouvelle, car il n'avait plus rien à craindre d'aucun côté; jamais aucun prince capétien n'avait possédé un si grand royaume ; ses vassaux les plus turbulents n'osaient bouger, et il ne s'occupa plus que de créer des établissements utiles.
Dans ce temps-là, Paris n'était pas, comme nous le voyons aujourd'hui, une grande ville où il y a tant de beaux monuments à admirer. Les rues étroites et sombres n'étaient pas même pavées, et il fallait marcher continuellement dans une boue noire et épaisse, d'où l'on avait de la peine à se retirer ; c'est pour cela que pendant longtemps on lui a donné le nom de Lutece, qui voulait dire, une ville de boue.
Un jour que Philippe Auguste était à riin« des croisées de son château, qui était alors situé où Ton voit aujourd'hui le palais de justice, il a|)erçut des chariots chargés de marchandises, que plusieurs forts chevaux arrachaient avec peine de cette vase épaisse, qui exhalait une odeur fétide. Alors le roi eut l'idée de faire disparaître cctl« malpropreté ; il fit tailler de grandes pierres plates, avec lesquelles on pava d'ahord plusieurs des principales rues ; car ce n'est que bien longtemps après cette époque, que Ton a commencé à faire usage des gros pavés bombés que l'on emploie à présent.
Vous connaissez sans doute ce magnifique palais que Ton nomme le Louvre ; ce fut aussi Philippe Auguste qui commença à faire élever sur cet ein* placement une grosse tour, où il mit ses trésors, et qui servit plus d'une fois de prison aux grands personnages qu'il voulait punir. Ce fut même dans cette tour que le comte de Flandre subit sa longue captivité.
Cet édifice reçut, dit-on, le nom de Louvre, parce qu'il fut bâti, au milieu d'une forêt qui servait autrefois de repaire à un grand nombre de loups, n ne se trouvait pas alors an centre de la ville, comme vous le voyez aujourd'hm, et les maisons de Paris les plus rapprochées de ce lieu, ne dépassaient guère le palais de la Cité.
Mais ce qui doit paraître à nos yeux bien pré* férable à la fondation des monumente dont Philippe Auguste embellit sa capitale, ce Ait la protection qu'il accorda aux maîtres et aux écoliers qui se rendaient à Paris pour s'y instruire ; car il n'y avait ijpas alorS| comme aujourd'hui, des collèges dane
LEâ ALBIGEOIS. 143
toute la France. Les écoles de Paris devinrent en peu d'années les plus fameuses du inonde, et ce fut en grande partie à leur illustration, que cette grande ville dut sa célébrité et son prodigieux accroissement.