LES TEMPLIERS
démolir leurs châteaux, et les habitants de leurs villes établir des communes, ils ne pouvaient plus réunir qu'un petit nombre d' hommes, que les rois étaient en outre obligés d'équiper et d'armer à leurs propres dépens; de sorte qu'au temps de Philippe le Bel, il ne Restait plus rien des trésors que renfermait autrefois la touj* du Louvre. Alors ce prince eut recours ^ bien des expédients pour se procurer de grosses sommes. Tantôt, il dépouillait les marchands étrangers, que l'on nompaait alors des Lombabds, parce que la plupart de ices gens-là venaient d' Italie ; tantôt, il répandait jdans le royaume des monnaies qui n'avaient pas fiutant de valeur qu'il leur en supposait; el à cause de cela, le peuple lui donnai^ le surnom de
FAUX - MONN A YEtJR.
Enfin, il y eut des hommes qui pejrsuadèrent à Philippe le Bel que les templiers, fiers de leur;s Richesses, autrefois soldats fidèles et obéissants, n'étaient plus que des sujets séditieux, qui, oubliant leur ancienne gloire, ne spngeaient plus qu'^ s'assurer une yie molle et efieminée ; d'autres .en^ jcore lui insinuèrent que les immenses richesses que renfermaient les caves des cheyalie^'s du temple, seraient mieux placées dans ses mains que dans Jes leurs, et qu il ne tiendrait qu'^ lui de s'en pm parer ; de sorte que Philippe, entraîné par de pernicieux conseils, résolut la perte de cet ordre Religieux, qui avait autrefois se^vi si utilemen,t jUi cause du christianisme.
Le même jour, à la même heure, avec le mjème secret, dans toutes les provinces du royaume, les {templiers, saisis par les ordres du roi, passèrent jde leurs palais somptueux dans de sombres ca.-
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chots. On les accusa de crimes abominables ; on les chargea de fers^ et ils furent soumis à d'effroyables tortures, qui étaient alors le moyen que Ton employait pour forcer un accusé à déclarer ce qu'on voulait lui faire dire. Le plus grand nombre d'entre eux, vaincus par la douleur ou dans Tespoir de sauver leur vie, avouèrent tout ce qu'on exigea d'eux, et renoncèrent ainsi aux douceurs du temple et aux richesses de leur ordre.
Mais le grand maître Jacques Molay et plusieurs de ses compagnons préférèrent la mort à une confession aussi humiliante. En vain on les menaça du supplice du feu, auquel on condamnait alors les sacrilèges et les apostats, c'est-à-dire, ceux qui avaient outragé la religion, et renoncé au christianisme, ils préférèrent monter ensemble sur un bûcher qui avait été dressé à cet effet dans une petite île de la Seine, où s'élève aujourd'hui la statue du roi Henri IV.
Dès que ces intrépides chevaliers virent briller autour d'eux la flamme qui devait les consumer, ils commencèrent à entonner d'une voix forte les vêpres des morts, et ces chants funèbres ne cessèrent que lorsque la fumée les eut tous suffoqués.
On raconta dans ce temps-là que Jacques Molay, ce vieillard vénérable qui avait inutilement protesté de r innocence de ses frères, lorsque déjà la flamme montait au-dessus de sa tête, proféra une citation terrible, en appelant le roi Philippe à paraître avant un an au tribunal de Dieu. La foule du peuple qui entourait le bûcher fut frappée de terreur en entendant ces paroles.
En effet, l'année n'éûit pas achevée, lorsque
ENGUERBAND DE BiARIONT. ' 167
Philippe le Bel, qui avait regretté, mais trop tard, Fon injuste rigueur envers les templiers, mourut de maladie ; et le hasard fit que la prédiction du grand maître se trouva accomplie.
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ENGUERRAND DE MARIONF.
Depuis Van 1315 jusqu^à Van 1317.
Lorsque Philippe le Bel mourut, mes jeunes amis, il laissa trois fils dont je vous parlerai chacim à leur tour, parce qu'ils fiirent successivement rois des Français. L'aîné de ces princes est ordinairement nommé Louis X, dit le Hutin, ce qui voulait dire alors le mutin ou le batailleur, quoiqu'il n'ait guère eu le temps de se montrer ni Tun ni l'autre.
Aussitôt qu'il fut monté sur le trône, Louis, selon l'usage, voulut aller se faire sacrer à Reims. Or, cette cérémonie ne se célébrait jamais sans de superbes fêtes et de grandes largesses au peuple, et il en coûtait beaucoup d'argent pour faire tout cela; mais quand le nouveau roi regarda dans son coffre-fort, il s'aperçut qu'il était vide, et se trouva bien embarrassé.
Alors il manda devant lui Enguerrand de Mariont, qui avait été le favori et le trésorier du roi son père, et lui ordonna de déclarer ce qu'étaient devenues toutes les richesses que ce prinee avait enlevées aux marchands étrangers, et tes trésors que renfermaient les caves des templiers.
les ËKGtJERRÂND DE kARIGNY.
Cet Enguerrand était un homme adroit et rusé) qui n'ignorait pas ce que Ton avait fait de cet argent, puisqu'il l'avait employé, par l'ordre dé Philippe le Bel, à payer des soldats, et à faire plusieurs entreprises secrètes; mais il n'osa pas déclarer toute la vérité au jeune roi, de peur 'de l'irriter davantage.
Cependant, Enguerrand avait un grand nombre d'ennemis, à cause des faveurs dont Philippe le Bel, qui le connaissait pour un ministre habile, ti'avait cessé de le combler pendant toute sa vie ; mais le plus acharné de tous était le comte de Valois, oncle de Louis X, et envers lequel le fa- Vori s'était souvent montré fier et insolent.
Le comte de Valois alla donc trouver son neveu, qui était de fort mauvaise humeur de se voir si pauvre, lorsqu' il croyait qu'un roi devait toujours être riche, et lui persuada qu' Enguerrand s'était approprié une partie des trésors que renfermaient les cofires de son père, dans le temps que les clefs avaient été confiées à sa garde. Louis X ne douta point de tout ce que lui disait son oncle, et ordonna aussitôt que Marigny fût jeté dans un cachot du Temple, jusqu'à ce qu'il eut rendu l'argent qui avait disparu.
Lorsque le pauvre Enguerrand se vit ainsi plongé dans une prison où le jour et l'air même ne pénétraient qu'avec peine, il tomba dans une profonde affliction. Il eut beau demander qu'on lui permît de parler au roi, en affirmant qu'il pourrait se justifier en peu de mots, cette &veur lui fut refusée par ses ennemis; on le traita même avec tant de rigueur, qu'il fut interdit à sa femme "^^ venir le consoler, et il fallut qu'il demeuiAt
feNGUERkAND DE MARiGn¥. IGSI
ëbntînnellement seul avec ses tristes pensées, sans pouvoir imaginer par quels moyens il pourrait parvenir à prouver son innocence.
Je croîs vous avoir dit déjà que dans l'ancien temps, 6n. croyait fermement aux sorciers et à leurs sortilèges. Quoique, soils Louis le Hutin, les Français fussent moins ignorants que par lé passé, depuis que "beaucoup d'entre eux apprenaient à lire, et s'instruisaient dans les écoles de Paris; cependant, bien dies personnes encore ajontaient foi à de prétendus maléfices, auxquels aujourd'hui l'homme le plus simple rougirait de feroire un seul instant.
Ainsi, l'on disait alors que certains sorciers avaient l'art de fabriquer de petites figures eii bire, à la ressemblance des personnages qu'ils voulaient faire mourir, et qu'ensuite,, en enfonçant Tine aiguille dans le cœur de ces poupées, ils faisaient maigrir et dessécher à volonté ceux dont ils avaient représenté les images.
Or, Louis le Hutin, quoique tout jeune encore, était d'une très-mauvaise santé, et d'une maigreu^ J)rodîgîeuse ; et l'on crut s'apercevoir que depuis quelques jours, il semblait dépérir à vue d'œil. Il n'en fallut pas davantage pour que le comte de Valoiff accusât la dame de Marigny d'avoir, dans l'espoîr de sauver son mari, préparé contre le monarque un semblable maléfice, et cette dame innocente fut aussi mise en prison.
C'était ce qu'attendaient les ennemis d'Enguerrand pour le faire périr ; ils pressèrent le roi avec tant d'instance de faire justice d'un homme qui avait ainsi conspiré contre sa vie, que ce prince, faible d'esprit, et déjà très- malade, consentit en Un
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à ce que cet innocent fût tiré de 8on cacliot, et pendn aux fourches de Montpaucon, que luimême venait de faire construire auprès de Paris, pour le supplice des malfaiteurs.
Après cela, Louis X, qui, malgré cette afîreuse injustice, ne devint pas plus riche ni mieux portant qu'auparavant, imagina pour se procurer quelque argent, de vendre aux serfe de ses domaines la Uherté dont jouissaient depuis si longtemps les bourgeois des communes ; mais il ne se trouva pas beaucoup de ces pauvres gens qui eussent assez de confiance dans les promesses du roi pour lui abandonner, sous ce prétexte, le peu de bien qu'ils avaient amassé par leur travail, de sorte que cet expédient ne réussit pas encore à remplir le cofire royal.
Louis le Hutin ne survécut que peu de temps au malheureux favori de son père; il mounit quelques mois après, non par Teffet des sortilèges de la dame de Marigny, qui fut aussitôt rendue à la liberté, mais des suites d'une lente et douloureuse maladie, dont il était atteint depuis plusieurs années.
Le comte de Valois ne jouit pas d'une fin aussi paisible que le roi son neveu. Dès que sa haine contre Marigny fut satisfaite, il reconnut toute Ténormité du crime qu'il avait commis, en calomniant cet infortuné ; il vécut accablé des remords les plus déchirants, fit faire de magnifiques funérailles à sa victime, et ordonna qu'on récitât chaque jour, dans une chapelle qu'il avait fondée tout exprès, des prières pour le repos de l'âme da messire Enguerrand de Marigny.