‹ L'histoire de France, racontée à la jeunesse. Éd. stéréotype, augmentée d'une table analytiqueChapitre 52 sur 87 · LE CONNÉTABLE DU OUE8CLIN · texte numérisé non relu

LE CONNÉTABLE DU OUE8CLIN

naissance, le partager avec le complaisant chevalier qui loi avait prêté son cheval et son armure. . Dès ce moment, Bertrand ne quitta pins les armes. Gomme c'était la coatume de ce temps-là que chaqne gentilhomme eût son cri de guerre, il choisit pour le sien, Notre-Dame Guesclin ; et ce cri, tant qu'il vécut, fut le signal de la défaite des Anglais et des autres ennemis du roi, qui l'en récompensa en le fiaisant connétable de France, c'est* à-dire, chef de toutes les armées du royaume.

Un si vaillant capitaine devint bientôt la terreur des Anglais, qui n'avaient pins alors leur Prince Noir pour les commander. Partout où du Quesclin paraissait, les ennemis de la France prenaient la fuite, et gr&ce au courage de l'illustre connétable, les désastres de Crécy et de Poitiers furent presque entièrement réparés.

Parmi les malheurs incalculables que les longues

fierres contre l'Angleterre avaient attirés sur la rance, on pouvait mettre au premier rang, à l'époque du règne de Charles V, l'existence d'un nombre infini de soldats de toute nation et de tonte origine,, qui vendaient leur épée à tous ceux . qui voulaient l'acheter, dévastaient le royaume dans tous les sens, et s'occupaient moins de combattre les ennemis, que de dépouiller les pauvres habitants.

Les BouTiERS, c* était ainsi que l'on nommait ces soldats farouches et insatiables de pillage, formaient des bandes formidables que l'on désignait alors sous le nom de grandes goupaonies, ou compagnies d'aventures ; plusieurs seigneurs et barons français et anglais s'étaient mis à leur tête, et cette sol* datesque indisciplinée était un fléau que rien ne pouvait contenir ni détourner. Du Guesclin, que

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8a hante renommée de courage faisait respecter même de ces hommes terribles, fat chargé par Charles V de conduire plusieurs de ces compagnies en Espagne, sous prétexte de guerroyer, et dans l'espoir qu'elles y seraient exterminées ; mais cette expédition n'ayant eu qu'une courte durée, les Routiers rentrèrent par troupes dans le royaume, où leurs ravages continuèrent encore pendant près de cinquante ans.

H me serait impossible de vous dire ici tous les services que du Guesclin rendit à la France, tant qu'il vécut; mais vous lirez cela dans des livres plus savants que celui-ci, où vous apprendrez en. même temps à respecter le nom de ce grand homme, qui montra dans toutes les circonstances de sa vie autant d'humanité que de bravoure. Atteint d'une maladie mortelle, pendant qu'il assiégeait, en Languedoc, le château de Rakdan, occupé par les Anglais, il s'aperçut bientôt qu'il allait mourir, et faisant appeler autour de son lit les vieux capitaines de son armée, il leur recommanda, en les embrassant, de ne jamais oublier, en quelque pays qu' ils fissent la guerre, que les gens d'église, les femmes, les enfants et le pauvre peuple, n'étaient point leurs ennemis.

Lorsque l'illustre connétable eut rendu le dernier soupir, le gouverneur du châfteau de Randan vint déposer sur son cercueil les clefs de ses portes, pour témoigner ainsi, à la face du monde entier, le respect que ses ennemis même portaient à sa mémoire.

Charles Y, que l'on a surnommé le Sage, plutôt à cause de ses bonnes intentions, qu'à cause du bien qu'il fit à son royaume, voulut que le corps de du Guesclin fût transporté dans les caveaux de

Saint-Denis, et qu'il trouvât ainsi sa sépulture parmi celles des rois et des princes de leur famille. Le peuple, que du Guesclin avait toujours protégé de son épée, venait en foule sur les routes que son cortège funèbre devait parcourir, et pleurait en voyant passer le cercueil de ce grand homme.

Le roi ne survécut que peu de mois au vaillant capitaine qui l'avait si bien servi, et le royaume perdit presque en même temps les deux hommes qui seuls, depuis bien longtemps, étaient parvenus à lui rendre quelque calme.

Charles V passe ordinairement pour le fondateur de cette belle et immense bibliothèque royale de Paris, qui est aujourd'hui la plus précieuse du monde entier. A cette époque, elle ne se composait que de neuf cents volumes environ, tous écrits à la main (ce qui était considérable pour le temps), et était renfermée tout entière dans un cabinet de son hôtel Saint-Paul, qu'il avait fait bâtir sur la rive droite de la Seine, au-dessus de Paris, et dont on ne trouve plus guère de traces à présent.

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LA DÉMENCE DE CHARLES VL Depuis Van 1380 jusquà VanU22.

La plupart des princes de la maison de Valois, mes jeunes amis, ont été très-malheureux; mais celui de tous qui me semble avoir été le plus à plaindre, est l'infortuné Charles VI, qui n'avait que dix ans lorsqu'il succéda à son père.

Ce jeune monarque annonçait de belles qualités, •\n grand courage, un cœur vertueux; mais le

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tort ne permît pas qu'il jouît de tant d'avantages. Dès son enfance, il se trouva entouré de princes jaloux, et d'ennemis acharnés ; le peuple souffrit beaucoup, avant que le roi fût en â^e de gouverner par lui-même, et ce moment tant désiré était à peine arrivé, que Charles YI éprouva le plus grand de tous les maux, il perdît la raison.

Charles avait toujours eu Tesprit faible, parce que ses oncles, que son père mourant lui avait donnés pour tuteurs, afin de régner plus aisément à sa place, avaient eu intérêt à ce qu'il fût trèsmal élevé; mais un événement imprévu acheva de déranger sa pauvre cervelle.

Un jour que le roi, jeune encore, se disposait à aller faire la guerre contre le duc de Bretagne, qui refusait de se reconnaître son vassal, il traversait en plein midi une vaste forêt, suivi de plusieurs chevaliers armés ; un homme d'ime taille gigantesque et à demi nu s' élança tout à coup du milieu du bois, et saisissant avec force la bride de son cheval, lui cria d'une voix terrible ; '^0 foi I n'avance pas ; tu es trahi I " En achevant ces paroles, cet inconnu rentra précipitamment dans le bois, et personne ne sut ce qu' il était devenu.

En entendant ces mots singuliers, Charles tomba dans une rêverie profonde ; il ne proféra plus une seule parole, et poursuivit son chemin dans un silence effrayant, qu'aucun des seigneurs de sa suite n'osait interrompre.

Derrière le roi marchaient deux jeunes pages, chargés ordinairement de porter la lance et le bouclier du monarque ; l'un d'eux eut le malheur de laisser heurter cette lance contre le casque de son compagnon, ce qui produisit un léger rete^ tîsKement.

Auissitdt Charles, arraché de sa rêverie par oe bruit inattendu, s'imagine qu'on en veut à ses jours; sa tête s'égare, il tire son épée, et se précipite sur ceux de sa suite qui sont le plus rapprochés de lui ; quatre de ces malheureux tombent sous ses coups, sans songer seulement à se défendre, et les autres n'ont que le temps de prendre la fuite, pour éviter un sort semblable.

Cette horrible fureur ne dura pourtant qu'an moment ; le roi presque épuisé par cette crise effrayante, descendit bientôt après de cheval, et après s'être dépouillé de son armure, s'endormit profondément au pied d'un arbre. Ce fut là qu'on le trouva, au bout de plusieurs heures, encore plongé dans un sommeil profond, dont on eut beaucoup de peine à le tirer ; mais, que le moment de son réveil fut aflfreux pour les fidèles serviteurs qui l'entouraient, et que sa frénésie n'avait pu éloigner de bii I .... le roi de France n' était plus qu'un insensé.

Alors, on appela de tous les pays les plus habiles médecins de ce temps, qui tentèrent vainement de le rendre à lui-même ; on eut même recours à de prétendus magiciens, et ces docteurs, qui se faisaient fort de changer les lois de la nature, s'en retournaient, en disant que le roi était certainement ensorcelé; car ils aimaient mieux mentir avec effîronterie, que de confesser l'impuissance de leur art. Cependant, on parvint, à force de soins, à lui rendre quelques intervalles de raison, qui ne servaient au pauvre prince qu'à lui faire comprendre toute r horreur de sa situation.

Dans un de ces instants où le roi paraissait avoir repris son bon sens, et où il témoignait un grand goût pour les danses et les jeux de toute espèce,

on imagina, ponr le divertir, de donner nne fête dans son propre palais, avec des mascarades dont il voulut être un des principaux acteurs.

Pour cela, il se déguisa en satyre, et parvint à décider cinq jeunes seigneurs de sa cour à prendre le même travestissement, qu'on leur fit au moyen de robes enduites de poix, auxquelles on avait attaché de longues étonpes, ce qui leur donnait l'apparence de véritables hommes des bois. Ainsi déguisés, ces étourdis ayant le roi à leur té te, entrèrent en dansant dans la fête, où chacun s'empressa autour d'eux ; mais à peine eurentils fait quelques pas au milieu de la foule, que quelqu'un, pour plaisanter, ayant eu l' imprudence d approcher de l'un d'eux une torche allumée, le feu prit aussitôt aux étoupes dont il était entouré, et se commiiniqua rapidement de l'un à l'autre, à Texception du roi sur lequel on jeta promptement un large manteau qui le préserva de l'incendie.

Cependant, les pauvres jeunes gens, entièrement embrasés, couraient çà et là au milieu du palais, en poussant des hurlements effroyables, sanB qu'on pût arrêter le feu qui les dévorait, parce que la poix dont leur robe était enduite, s' étant fondue et allumée, il n'y avait plus aucim moyen de Tétcindre. Quatre de ces malheureux seigneurs périrent ainsi, à l'instant même, dans des souffrances cruelles, et le cinquième, quoique horriblement brûlé, n'évita la mort qu'en se plongeant dans une cuve d'eau qui se trouva par hasard dans une salle voisine.

Je n'ai pas besoin de vous dire quels durent être les regrets de celui qui^ par une mauvaise plaisanterie, avait causé ce' triste événe i^r

I/esprit du pauvre Charles VI, en éprouva une si douloureuse impression, que, peu de temps après, il retomba dans sa démence, qui ne lui laissa bientôt plus que de très-courts intervalles de raison.

Je vous ai déjà parlé dans cette histoire de plusieurs reines très-méchantes, et vous vous souvenez sans doute encore des fureurs de Frédégonde et de Brunehaut, qui causèrent la perte de la dynastie des Mérowings; mais ces deux princesses fiirent encore surpassées en cniauté par la femme de Charles YI, que l'on nommait Isabeau DE Bavière : celle-ci fit à elle seule plus de mal à la France que toutes les autres ensemble n'auraient pu en imaginer.

Dès que cette mauvaise princesse fat certaine que le monarque avait entièrement perdu la raison, elle éloigna de sa personne ses plus fidèles serviteurs, le relégua dans un coin de son palais, et ne permit qu'à un seul domestique de donner des soins à son malheureux maître, qu'elle laissa dans le plus affreux dénûment. Après cela, elle ne songea qu'à étaler une magnificence inouïe* jusqu'alors, dans ses vêtements et dans ses équipages; et le peuple, qui n'oubliait pas son roi, en la voyant passer suivie d'une foule de courtisans, priait pour Charles VI, et lui donnait le Bumom de Bien-aimé.

Cependant, le pauvre prince avait plusieurs fils, qui tous étaient encore des enfants, et dont Taîné, qui se nommait Charles comme son père, portait le titre de dauphin, parce qu' il devait être l' héritier du trône. Quelques seigneurs fidèles, à la tête desquels était le comte d' Armagnac, connétable de France, et l'un des plus grands seigneurs

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du royaume, entouraient cet enfant précieux ; maid ils ne purent empêcher que le petit dauphin ne courût de bien grands dangers, par la scélératesse de sa mère, qui n'était pas même capable d'aimer ses propres enfants.

Beaucoup de personnes ne veulent pas croire qu'il y eût jamais une mère semblable à cette Isabeau de Bavière. En effet, les tigresses et les lionnes nourrissent leurs petits,- et les défendent contre les pièges qu'on leur tend ; tandis que cette méchante femme aurait été capable de livrer son fils à ses ennemis, s'ils le lui eussent demandé.

Il y avait alors en France deux hommes qui se haïssaient mortellement, parce que chacun d'eux aurait voulu gouverner le royaume, pendant la démence du roi. L'un était Louis, duc n'ORLiANS, frère .de Charles VI, l'autre son cousin, Jean Sans PEUR, duc de Bourgogne, fils de ce Philippe le Hardi qui, tout jeune encore, avait combattu si vaillamment à côté du roi son père, le jour de la funeste bataille de Poitiers.

La reine Isabeau, qui affectionnait le duc d'Orléans, peut-être parce qu'il partageait ses goûts de luxe et de magnificence, aurait préféré qu'il obtînt la régence du royaume, et qu' il se défit de Jean Sans peur ; mais ce dernier était si terrible par la violence de son caractère et la puissance de ses armes, qu' il fallut bien qu'elle feignît de n'être point son ennemie. Elle engagea même le duc à' Orléans à se raccommoder avec son cousin ; et ces deux hommes, qui se haïssaient cordialement, après s'être embrassés devant toute la cour, furent admis ensemble à la communion, ce qui, aux yeux de tous, était la preuve oertaine d'une réconcilia tioD sinnère.

Le lendemain de ce raccommodement pnbîic, qui semblait promettre un peu de calme au royaume, vers huit heures du soir, par la profonde obscurité d'une nuit du mois de novembre, le duc d'Orléans sortait de chez la reine, monté sur une mule, selon l'usage de ce temps ; il n'avait d'antre escorte que deux écuyers, placés sur un même cheval, et quatre ou cinq valets à pied, portant des torches pour s'éclairer dans les rues sombres de Paris, lorsque tout à coup une troupe de gens armés se précipita sur le prince, en criant: "A morti à morti" A ce cri, tous les gens du duc, effrayés ou gagnés d'avance, à l'exception d'un seul écuyer, abandonnèrent leur maître ; et celuici, ne pouvant croire que ce fut contre sa vie que ce guet-apens fût dressé, s'avança au-devant de ces inconnus, en leur disant avec calme : *' Je suis le duc d'Orléans I " Mais ces forcenés qui le cherchaient, le reconnaissant à sa voix, se jetèrent sur lui, et lui fendirent la tête d'un coup de massue. Le fidèle écuyer qui n'avait point voulu fuir comme les autres domestiques, fut percé de coups, en cherchant à couvrir le prince de son propre corps, et les assassins se dérobèrent par la faite, à la faveur des ténèbres.

Dans le premier moment, personne ne sut à qui attribuer ce crime inouï. On vit le duc de Bourgogne, comme les autres princes, assister en habits de deuil aux funérailles du malheureux duo d'Orléans, et donner même des marques de regret à sa mémoire. Mais le lendemain, le bruit se répandit que parmi les meurtriers on avait distingué, malgré l'obscurité, plusieurs serviteurs de la maison de Bourgogne, et l'on ne douta plus alors

LA D£lt£NCE DE CHARLES VI. 215

aue Jean Sans peur ne fût Vauteur de cet attentat. Cette rumeur devint bientôt si générale, que ce pfince se voyant soupçonné, ne chercha pas plus longtemps à nier son crime : il déclara hautement qu'il avait commandé le meurtre, et se retira en Bourgogne, où il attendit fièrement TelSet de l'indignation publique.

Cependant, au milieu de T épouvante causée par tant d'audace, il n'y eut pas un Français qui ne fût profondément touché de la douleur de Valen- TiNB DE Milan, veuve du prince assassiné, et mère de plusieurs jeunes enfants, que le crime de Jean Sans peur venait de rendre orphelins. Cette noble dame, malgré son désespoir, eut encore la forée Je venir à Paris, accompagnée de quelquesuns de ces petits princes, se jeter aux pieds du roi Charles VI, qui dans ce moment paraissait n'avoir recouvré une lueur de raison, que pour être témoin des désastres de sa famille. Le roi attendri de ses larmes, la releva avec bonté, lui promit une prompte et sévère justice, et peut-être lui eût-il tenu parole, si tant de secousses, en ébranlant de nouveau son faible cerveau, ne Teussent fait retomber aussitôt dans une démence complète.

Alors s'éloigna pour Valentine l'espoir de la juste vengeance qui l'avait soutenue jusqu'à ce moment. Cette princesse inconsolable ne put survivxe à des malheurs sans remède, et elle succomba bientôt à tant d'angoisses et de douleurs, après avoir fait jurer à ses fils que jamais ils ne reverraient en face l'assassin de leur père.

Mais le silence et l'exil ne pouvaient convenir longtemps à celui qui n'avait jamais rien redouté ; et Jean Sans peur, aussitôt que la première r

pression de son crime se fîit affaiblie, b^ hésita pnnt à envoyer à Paris un fameux prédicateur, nommé Jean Petit, quMl chargea de prouver par un discours prononcé devant les princes, les barons, et les autres seigneurs de la cour du roi, qu'il avait eu le droit de faire tuer son cousin, le duc d'Orléans.

Or, c'était la coutume de ce temps-là que tous les discours publics fussent remplis de paroles tirées de l'Évangile et des autres livres saints, comme si un pareil meurtre pouvait être excusé par des paroles, quelles qu'elles fussent. Aussi Jean Petit eut beau faire et beau dire, il ne put empêcher que ce crime ne fût jugé abominable par tout le monde. Il fallut donc que le duc de Bourgogne recourût à d'autres moyens, et on le vit, peu de temps après, reparaître dans Paris, bravant hautement la colère de ses ennemis, et armant, pour les contenir, les bouchers de cette capitale, dont il avait su se faire des partisans. Ces hommes, accoutumés à vivre dans le sang, devinrent la terreur des gens paisibles, et on leur donna le nom d' icoRCHEURS, parce qu'il n'y avait pas de barbarie dont ils ne se montrassent capables.

Alors Isabeau de Bavière, que tant d'horreurs n'épouvantaient pas, se déclara l'amie du duc do Bourgogne; elle lui abandonna le comte d'Arr magnac, ainsi que les meilleurs serviteurs du roî et du dauphin ; et ce petit prince lui-même eût sans doute été victime comme eux de la scélératesse de sa mère, si un courageux seigneur, nommé Tanneguy Duchatel, pour l'arracher à tant de périls, ne l'eût emporté sous son manteau hors de Paris, et conduit bientôt après dans une

ville de France, où tout ce qui restait encore des serviteurs de sa famille, s'empressèrent de venir le joindre.

Fendant ce temps, Jean Sans peur, resté seul maître de Paris, gouvernait le royaume, en faisant couler chaque jour le sang des plus honnêtes gens sur des échafauds, ou en livrant aux mains de ses infâmes écorcheurs les malheureux dont il avait rempli les prisons de la capitale. Isabeau de Bavière, terne aussi cruelle qu'elle avait été mauvaise épouse et mauvaise mère, s'associait à tous ses cnmes; et les Anglais, sous la conduite de leur roi Henri V, second fils du redoutable Edouard III, après avoir débarqué une grande armée à Calais, s' étaient déjà emparés de plusieurs villes fortes de la Normandie. C'en était donc fait du royaume de France, que la Providence paraissait avoir abandonné.

Le dauphin qiii était devenu grand, pendant que toutes ces choses se passaient, fit proposer au auc de Bourgogne une entrevue sur le pont d'une petite ville nommée Montereau, peu distante de Paris. Il fut convenu que les deux princes arriveraient en même temps au lieu du rendez- vous, avec une suite composée d'un même nombre de barons et de chevaliers ; ce qui fut rigoureusement exécuté ; mais au moment où tous deux mettaient le pied sur le pont, et s'avançaient l'un vers l'autre, un homme, que Ton ne reconnut pas dans le tumulte, s'élança sur le duc de Bourgogne, et le frappa d'un coup de hache qui l' étendit mort sur la place. Le jeune dauphin, à ce spectacle affreux, s'évanouit, et l'on fut obligé de l'emporter, avant qu'il eût repris connaissance.

Personne ne crut le dauphin capable d'avoir commandé un si lâche assassinat, quoique Jean Sans peur fût son plus cruel ennemi, et que ce dernier eût lui-même donné Texemple d'un pareil attentat envers son cousin d'Orléans; mais la reine Isabeau, qui se trouva ainsi abandonnée à ses propres forces, osa accuser son fils d'être Tauteur de ce crime. Dans sa colère, elle embrassa le parti des Anglais, leur fit ouvrir les portes de Paris, où leur roi Henri fît son entrée, à la tète d'une armée, et dont ils demeurèrent les maîtres pendant plus de quinze années.

L'infortuné Charles VI, dont la raison s'était tout à fait égarée dans l'étroite prison où Isabeau le retenait, ne survécut pas longtemps à tant de malheurs, dont il ignorait cependant encore la plus grande partie; et lorsqu'il mourut, il j avait si peu d'argent dans le trésor royal, que l'on fut obligé de vendre ime partie des meubles et de la vaisselle de la couronne, pour subvenir aux frais de ses funérailles, qui se firent à Saint-Denis.

Le peuple suivit en pleurant les restes d'un prince dont l'infortune avait causé toutes celles du royaume. Après qu'on l'eut placé dans la tombeau de ses ancêtres, les officiers de sa maison brisèrent leurs épées et renversèrent leurs armes, et il y eut des gens apostés par la reine Isabeau, qui crièrent : " Vive Henri de Lancastre, roi do France et d'Angleterre!"

Cette reine était si méchante, qu'elle aimait mieux placer un étranger sur le trône de France, que d'y voir asseoir son propre fils, auquel il appartenait par droit de naissance, selon l'usage des Capétiens.

JRAMNE d'arc» 319

JEANNE D'AEO.

Depuis Van 1422 Jusqu^à Van 143L

La Loire est, comme vous savez, une grande rivière qui sépare la France en deux parties, dans chacune desquelles se trouvent plusieurs belles provinces et un grand nombre de villes.

Ce fut au delà de cette rivière que le dauphin, qui après la mort de son père avait pris le nom de Charles VII, fut obligé de se retirer, parce que les Anglais occupaient Paris et les trois quarts du royaume. Ses ennemis lui donnèrent par dérision le nom de roi de Bourges, la seule ville de quelque importance qui lui restât.

Jamais encore aucun roi de France n'avait été aussi misérable que celui-ci: il ne possédait ni armée, ni trésor, ni capitale, ne vivait que des dons de quelques villes fidèles, et n'avait d'autres gardes et d'autres serviteurs que quelques généreux Français, qui avaient tout quitté pour suivre leur roi; mais, dans toutes les provinces de France, le peuple savait que la couronne appartenait au fils de Ch«irle8 VI, et les bourgeois des communes n'attendaient qu'une occasion pour lui ouvrir leurs portes et repousser les Anglais.

Personne n'osait pourtant espérer la fin de tant de calamités, lorsqu'un événement extraordinaire arracha la France à la domination du roi d'Angleterre.

H y avait alors dans le village de Domremy, sur les bords de la Meuse, une jeune fille simple et crédule, que l'on nommait Jeanne d'Arc. Sf

220 JEAN!<E d'arc.

père était un respectable laboureur, qui dès sa première jeunesse lui avait inspiré toutes sortes de bons sentiments, et les habitants de son village, qui étaient du parti Armagnac (c'était ainsi que l'on désignait les ennemis des Anglais et du duc de Bourgogne), ne cessaient de plaindre le sort du pauvre Charles VII, qu'ils nommaient toujours leur gentil dauphin.

Un jour d'été, vers Theure de midi, Jeanne se trouvait dans le jardin de son père, occupée de quelques soins domestiques, lorsque tout à coup une vive clarté frappa ses yeux, et elle crut entendre une voix mélodieuse qui parlait à bob oreille.

Jeanne d'Arc se sentit d'abord saisie malgré elle d'une grande frayeur, mais la voix lui parla avec tant de douceur, et lui donna de si bons conseils, en lui recommandant de prier Dieu, d'aller souvent à r église, et d' être toujours sage et docile, que cet effroi fut bientôt dissipé ; et elle ne douta pas que cette voix mystérieuse ne vînt du ciel, parce que toutes ses pensées étaient continuellement tournées vers Dieu.

Une autre fois, Jeanne gardait seule son troupeau dans la campagne, lorsque la même voix se fit entendre, et il lui sembla que plusieurs êtres éclatants de beauté s'offraient à ses regards.

L'un d'eux, disait-elle, avait les traits et la physionomie d'un homme vertueux. H avait des ailes aux épaules ; mais sa tête ne portait point de couronne. Autour de lui se groupaient un nombre infini d'anges du ciel, qu'une clarté éblouissante environnait de toutes parts. Jeanne fut encore très-effrayée de cette vision ; mais elle crut en-

JEANKB D'AttC. 22 1

tendre le bcan jeune homme luî adresser la parole avec bonté, et elle cessa de trembler.

Il lui dit alors, racontait-elle, qu'il se nommait l'archange Michel ; que Dieu, ayant pitié de la France, Tavait choisie, elle Jeanne d'Arc, pour délivrer le royaume, et enfin qu'elle battrait les Anglais, et conduirait Charles VII à Reims, pour y être sacré, comme ses aïeux l'avaient été.

A ces mots, la jeune bergère fondit en larmes ; elle répondit à l'archange qu'elle n'était qu'une pauvre et simple fille, qui ne saurait ni monter à cheval, ni conduire une armée ; mais le beau jeune homme la rassura, en lui ordonnant de se présenter devant un seigneur des environs qui la ferait conduire auprès du roi, et lui promettant qu'elle accomplirait heureusement ce voyage.

Cependant la pauvre Jeanne était trop timide pour oser entreprendre ce que l'archange lui avait ordonné, et ce même personnage l'avait visitée plusieurs fois, avant qu'elle eût pu se décider à lui obéir. Chaque fois, il lui recommandait d'être bonne et soumise, et l'assurait que Dieu lui serait en aide. Il lui parlait surtout des malheurs de la France, dont elle avait grande pitié.

Dès ce moment, Jeanne devint triste etrêveuse, et se retirait souvent dans un endroit écarté, où plusieurs fois on la vit prier Dieu à voix basse et de toute son âme.

Pendant ce temps, les Anglais, auxquels il res« tait si peu de chose à faire pour être maîtres de tout le royaume, vinrent mettre le siège devant Orléans, grande ville située sur les bords de la lioire, et à peu de distance de Bourges, où le roi Charles VII s' était réfugié.

25"2 JEANNE d'arc.

Alors l'archanp^e apparut plus souvent à Jeanne d'Arc, en lui répétant au moins trois fois par semaine, qu'il fallait qu'elle allât en France, c'està-dire, auprès du roi ; et cette généreuse fille, ne pouvant lui résister davantage, résolut d'obéir à la voix céleste, avec la ferme confiance que Dieu l'aiderait dans son entreprise.

Ce fut Jeanne elle-même, mes jeunes amis, qui raconta tout ce que je viens de vous dire, lorsqu'elle se mit en route pour aller trouver le roi, avec deux de ses frères qui voulurent absolument l'accompagner. Elle arriva ainsi dans la ville de Bourges, où d'abord on ne voulut pas la laisser approcher du roi, parce qu'on crut qu'elle avait perdu la raison ; mais elle mit tant d' instance à demander qu'on lui permît de parler au monarque, que personne n'osa plus s'y opposer, et on l'introduisit dans la maison qu'habitait Charles VII. Dès qu'elle entra dans la salle où se trouvait ce prince qu'elle n'avait jamais vu, elle courut vers lui sans hésiter, et se jeta à ses pieds, quoiqu'il fût plus simplement vêtu que tous les seigneurs qui l'entouraient, et qu'il se cachât à dessein derrière sa suite.

Sans être intimidée en aucune façon de se trouver au milieu d'une foule de barons et d'hommes d'armes, et en présence du roi, elle lui annonça qu'elle venait, de par Dieu, faire lever le siège d'Orléans, et le conduire à Reims, pour qu'il y fût sacré, comme devaient l' être alors tous les rois de France.

Ceux qui entendirent cette jeune fille de dixsept ans parler avec tant d'assurance, furent d'abord bien tentés de croire qu'elle était folle;

JEANNE d'abc. 223

mais lorsqu'elle eut demandé an roi des annes et des soldats pour aller délivrer Orléans, personne ne douta qu'il n'y eût en elle quelque chose d'extraordinaire, et que la volonté divine ne lui mît les armes à la main. Alors les plus vaillants guerriers se firent un honneur de la suivre à la guerre, et de lui obéir,

Charles lui fit donc donner une armure complète, à l'exception d'une épée, qu'elle envoya chercher dans le tombeau d'un vieux chevalier, mort depuis bien des années, parce que, dit-elle, l'archange lui avait ordonné de ne jamais se servir d'une autre arme. On porta devant elle une bannière blanche, qu'elle prenait en main dans les moments de péril, et Ton vit cette jeune et £ûble fille marcher vers Orléans, à la tête d'une armée, et combattre avec intrépidité psirmi les plus braves soldats, jusqu'à ce qu'elle eût forcé les Anglais de se retirer et d'abandonner le siège.

Ainsi £ut sauvée cette grande ville, dont la perte eût entraîné celle du royaume ; et Jeanne d'Arc reçut dès lors le nom de Pucelle d'Orléans, qu'on lui donne encore très-souvent.

Quoique blessée dans plusieurs rencontres, Jeanne ne quittait jamais le champ de bataille, où sa présence encourageait les guerriers; quant à elle, aucun danger ne semblait l'étonner, et c'était le poste le plus périlleux qu'elle choisissait de préférence.

Le moment approchait où Jeanne d'Arc avait annoncé qu'elle conduirait Charles VII à Reims, pour y être sacré. Elle réunit ses bataillons, vt amena le roi jusque dans la cathédrale de cet

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viHe, oà elle se tînt tout armée anprès de loi, tant que dura cette cérémonie.

Cependant Jeanne n'avait point oublié ce que Tarchange saint Michel lui avait dit, et dès que le roi fut sacré, elle voulut retourner dans son village; car elle n'aimait guère cette vie tumultueuse des camps, elle qui n'avait jamais vécu que comme une bonne et simple fille ; mais le roi la pria si instamment de rester encore auprès de lui, qu'elle promit, quoiqu'à regret, de ne pas le quitter jusqu'à ce que les Anglais fussent chassés de Paris et de tout le royaume.

n y eut donc encore de grands combats, où Jeanne continua de remporter la victoire. Par son courage, elle délivra plusieurs autres villes ; mais on remarqua que chaque jour elle montrait plua de tristesse, et qu'elle parlait plus souvent de son village et de son vieux père.

Lorsque Jeanne regrettait si amèrement sa chaumière, et parlait de se retirer, elle était sans doute agitée par quelque pressentiment de ce qui devait lui arriver, si elle désobéissait à l'archange qui l'avait envoyée pour délivrer le roi, et le conduire à Reims. En effet, ayant été peu de temps après se jeter dans la ville de Compiègne, qui était alors assiégée par les Anglaisi elle tomba dans une mêlée au pouvoir des ennemis, qui ne purent cacher leur joie d'avoir entre les mains celle qui leur avait arraché presque tout le royaume.

Ces étrangers l'accusèrent de sorcellerie, comme si son courage et sa vertu n'eussent pas été ses seuls sortilèges; et quoique convaincus eux-mêmes de son innocence, ils trouvèrent des juges assez

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