L INTRODUCTION. ^ III
lui, que le jeune roi est resté célèbre. Les exagérations de la légende^ n'ajoutent rien à une réputation bien établie par l'histoire. Mais, ce que le poème ne nous dit pas et ce que nous savons d'ailleurs, notamment, par Jaufré de Vigeois» c'est que le prince Henri se procurait par les moyens les moins légitimes l'argent nécessaire à ses prodigalités. Placé, par son titre de roi, au-dessus de ses frères, 11 était moins riche qu'eux, n'ayant pas de vassaux à pressurer et ne possédant guère d'autres revenus que les allocations que lui faisait son père. Il était roi sans terre. Aussi, bien que d'un caractère en somme assez doux, ne reculait-il pas, lorsque la nécessité le pressait, devant de véritables brigandages. Pendant les dernières semaines de sa vie, il avait (ce dont le poète ne nous dit rien, mais nous le savons par Jaufré de Vigeois), pillé Uzerche, Aix-sur-Vienne et le sanctuaire révéré de Rocamadour. Néanmoins, comme il avait su se concilier la laveur de ceux qui font les réputations, on exagéra de toute- façon ses mérites, on lui fit crédit de qualités qu'il n'avait pas, et il laissa un nom honoré 2.
§ 3. De la mort du jeune roi à ravènement de Richard /"^ — Le jeune roi, malgré ses récentes rapines, ne laissait, à sa mort, que des dettes. Un de ses créanciers
1. Voir les récits du Novellino, éd. Gualteruzzi (1575), nouvelles 19 et 20; éd. Biagi (Florence, 1880), nouvelles 23 et 24.
2. Giraud de Barri nous a conservé quatre vers qui peuvent passer pour une épitaphe du jeune roi :
Omnis honoris honos, décor et decus urbis et orbis,
Militie splendor, gloria, lumen apex ; Julius ingenio, virtutibus Hector, Achilles Viribus, Augustus moribus, ore Paris.
(Giraldi Cambrensis Opéra, I, 355, et VIII, 174.) La comparaison avec Achille est de trop. L'auteur de l'Histoire du Maréchal n^est pas tombé dans cet excès.
LE MARÉCHAL EN TERRE SAINTE. li
mit la main sur le Maréchal, qui s'était vraisemblablement, comme en d'autres occasions, porté garant pour son seigneur, bien que ne possédant pas, selon son expression, « un sillon de terre » (v. 7031). Le poème conte agréablement comment, grâce à un artifice à peine honnête qu'imagina un homme de confiance du roi, on réussit à faire payer par Henri II la dette de son fils. « Il m'en a coûté bien « d'autres, » dit le vieux roi attristé, « et plût à Dieu qu'il « me coûtât encore ! » (v. 7152-3).
Après les obsèques du jeune Henri (22 juillet 1183), le Maréchal se remit à courir les tournois ; puis il se prépara à son voyage en Terre sainte. Il prit congé du roi d'Angleterre qui, désireux de le voir revenir et de l'attacher à son service, se fit remettre par lui, à titre de gage, deux bons chevaux, lui faisant don, toutefois, de cent livres d'angevins pour son pèlerinage.
La profession de croisé était lucrative : les dons afiiuaient. Le Maréchal, la bourse bien garnie, se rendit d'abord en Angleterre, où il prit congé des siens, puis il partit pour la Terre sainte. On a déjà dit plus haut que le poète manquait de renseignements sur cette période de l'histoire de son héros. Cependant, on a peine à croire qu'il en ait été absolument dépourvu. Aussi est-il permis de supposer qu'il y a ici une lacune dans Tunique manuscrit qui nous soit parvenu du poème*.
C'est vers mars 1187 ' que Guillaume le Maréchal, revenu d'outre-mer, rejoignit, à Lyons-la-Forêt, Henri II, qui le prit à son service et le mit au nombre de ses conseillers. Le roi fit plus : il lui donna la garde d'une riche héritière, la demoiselle de Lancastre. Nous ne savons pas si ce fut un