‹ L'Histoire de Guillaume le Maréchal, comte de Striguil et de Pembroke, régent d'Angleterre de 1216 à 1219; poème français, pub. pour la Société de l'histoire de Franc]Chapitre 358 sur 404 · MORT DE HENRI IL LV · texte numérisé non relu

MORT DE HENRI IL LV

malgré lui de se défendre, il fuit devant le roi de France et incendie la ville pour couvrir sa retraite. Ici, un curieux épisode : son fils Richard était au premier rang de ceux qui le poursuivaient. Le Maréchal fit volte-face. Le comte de Poitiers, le voyant se diriger vers lui, s'écrie : « Par les « jambes Dieu ! Maréchal, ne me tuez pas ; ce serait mal, je « suis désarmé ! — Non, je ne vous tuerai pas, » répond le Maréchal, « que le diable vous tue ! » (v. 8839 et suiv.). Et, de sa lance, il tua le cheval du comte de Poitiers, qui tomba. Ainsi fut arrêtée la poursuite. Ce n'est pas là une invention de poète : le fait est attesté par Giraut de Barri, qui, toutefois, s'abstient de nommer l'auteur de cet exploit. Certaines parties du De principis instructione de cet écrivain gallois sont l'une des sources principales pour l'histoire du roi Henri pendant la triste période qui précéda sa fin ; il est remarquable que les deux auteurs, renseignés l'un et l'autre de première main, se complètent et se confirment mutuellement, sans que rien autorise à supposer qu'il y ait eu emprunt d'aucune part.

Puis vient le récit de la fin lamentable du roi Henri IL Battu sans s'être défendu, il reçoit du roi de France l'invitation, qui ressemblait à un ordre, de venir conférer avec lui aux environs de Tours. Bien que malade au point de pouvoir à peine se tenir debout ' , il accepte le rendez-vous et se rend chez les Templiers, à la commanderie de Balan. Et comme, au jour fixé, la maladie l'avait retenu à la chambre, son fils Richard dit que c'était une feinte. Enfin, au prix d'un dernier efîbrt, il se présente au roi de France

1. D'après Giraut de Barri (De princ. instr., IH, xiii), il souffrait d'une fistule à l'anus ; mais les détails donnés par le poète sur sa mort donnent à croire (|uc cette affection s'était compliquée de quelque autre maladie.

LVi INTRODUCTION. — III, § 3.

et accepte sans discussion les conditions qui lui sont imposées. Mais une dernière douleur lui était réservée. Il fit demander la liste de ceux qui s'étaient ligués avec Richard et avec Philippe-Auguste. Le garde de son sceau, un Normand appelé Roger Malchael, la lui apporta et lui dit en soupirant : « Sire, puisse Jésus-Christ me venir en aidel le « premier qui est ici écrit, c'est le comte Jean, votre fils. » Quand le roi entendit que l'être qu'il aimait le plus au monde le trahissait, il ne put que dire : « Vous en avez dit « assez. » Il se mit au lit, et le troisième jour il mourut dans de terribles souffrances (v. 9075 et suiv.).

La mort du roi fut le signal d'une scène de pillage repoussante que Giraut de Barri avait déjà résumée en quelques lignes ^ , mais qui est décrite ici avec une efi'ray ante précision. Le Maréchal (v. 9177 et suiv.) intervint, sans succès, auprès du sénéchal Etienne de Marçai pour obtenir qu'une aumône fût faite aux pauvres accourus dans l'espoir de participer aux distributions qu'il était coutume de faire à la mort d'un grand personnage. Il y a là des détails singulièrement caractéristiques que nous ne connaissions pas parle menu, mais que deux lignes de Gervais de Cantorbéry permettaient déjà de soupçonner : « Rex Henricus.. . maie interiit .ij. nonas aprilis (6 juillet 1189) apud Ghinon, et apud Fontem Ebraudi miserabiliter sepultus est, ut ^ prae pudore régis y cetera taceam » (éd. Stubbs, I, 449).

§ 4. Guillaume le Maréchal sous le règne de Richard /"^ — Le Maréchal se trouvait, à l'avènement de Richard, dans une position délicate, puisqu'il allait avoir pour roi celui qu'il avait combattu, qu'il avait humilié personnellement lorsque, à la retraite du Mans, il l'avait abattu

1 . De princ, instr., III, xxviii ; Gir. Cambr. opéra, VIII, 304.

ENTREVUE DE RICHARD ET DU MARÉCHAL. LVil

à terre en lui tuant son cheval. Le poète, sans intervenir dans le récit et par le simple jeu des personnages, a su rendre, avec une puissance singulière, les sentiments qui agitaient le Maréchal, les chevaliers de son entourage et le comte Richard. La scène est admirablement composée. Le corps du défunt roi est exposé à Fontevrault^ Le comte a été informé de la mort de son père. « Je n'ai pas cherché à savoir », dit le poète, « s'il en fut affligé ou s'il s'en réjouit » (v. 9248-95). Cependant, les chevaliers restés fidèles à Henri II s'étaient assemblés et échangeaient leurs idées sur le sort qui les attendait. Ils craignaient assez, naturellement, que le nouveau roi ne leur fût pas favorable. « Mais, » disaient-ils, « Dieu, qui protège les bons, ne nous fera pas défaut. Le « monde ne lui appartient pas tout entier. S'il nous faut « changer de seigneur. Dieu nous conduira. Mais nous crai- « gnons pour le Maréchal, qui lui a tué son cheval sous lui. « Qu'il sache bien, toutefois, que, tant que nous aurons des « chevaux, des armes, des vêtements, des deniers, il y en « aura pour lui et largement. » — Le Maréchal les remercie : il lui serait pénible de recevoir sans être sûr de pouvoir rendre. Il met sa confiance en Dieu. A ce moment arrive le comte de Poitiers. Rien dans sa démarche, nous dit le poète, ne témoignait s'il éprouvait joie ou tristesse, courroux ou contentement. Il s'avança jusqu'auprès du corps de son père, resta longtemps pensif, puis, faisant signe au Maréchal et à Maurice de Craon, il sortit avec eux. Ses premières paroles ne sont pas rassurantes : « Vous avez voulu me

< tuer, dit-il au Maréchal, et vous l'auriez fait si, de mon

< bras, je n'avais détourné votre lance. — Sire, répondit

i. Il semble qu'il ait i\U\ |)lac«î dans une bière ouverte, puisque les historiens disent (jue le sauf^ coula des narines du l'eu roi lorsque Richard s'apjirocha (ci-après, p. 117, n. 2).

LViii INTRODUCTION. — III, § 4.

« celui-ci, je n'ai jamais voulu vous tuer, et, si je l'avaig « voulu, ce ne m'eût pas été plus difficile que de tuer votre « cheval. Cela, je Tai fait, et je ne m'en repens point. — Mare* « chai, je vous pardonne et ne vous en garde pas rancune » (v. 9319 et suiv.). Le Maréchal remercia, tout en maintenant sa protestation. Assurément, Richard ne s'était jamais mépris sur les intentions du Maréchal. Il savait bien qu'on ne tuait pas un personnage de son importance, mais il voulait se donner l'apparence d'user de générosité envers un homme dont il tenait à s'assurer les services. Toujours est-il qu'il le chargea d'aller, en son nom, avec Gilebert Pipart, saisir sa terre d'Angleterre, et lui confirma, gratuitement*, le don de la demoiselle de Striguil.

Guillaume, avant de se rendre en Angleterre, alla, dans le pays de Caux, saisir, selon l'expression du poète (v. 9456), la terre et la fille qui lui avaient été données. Mais il ne put prendre à ce moment que la terre de Longueville, près Dieppe, partie importante, mais non la plus considérable des biens d'Isabelle de Clare. Quant à la demoiselle, qui était en Angleterre, il l'eut un peu plus tard.

Nous ne savons pas exactement en quoi consistait la mission donnée à Guillaume le Maréchal et à Gilebert Pipart ; le poète ne donne pas de détails. Il se peut qu'elle ait consisté simplement à confier à la reine Aliénor, que Henri II tenait enfermée, la régence du royaume jusqu'au couronnement de son fils Richard 2. Le Maréchal, sans perdre de temps, se fit livrer Isabelle de Clare, que Raoul de Glanville

1. Mais je H doins tôt quitement | La meschine et le tenement (v. 9369-70). Cependanl, nous savons que le Maréchal eut à payer, en 1191, pour une partie au moins de ces biens, une somme de deux mille marcs. Voir ci-après, p. 121, note.

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