LXIV INTRODUCTION. — III
montra fort irrité en voyant ses anciens vassaux avec son ennemi, et il partit indigne.
Il n'est pas très facile de faire cadrer ces notions, en partie nouvelles, avec les renseignements que nous avons d'ailleurs sur les mêmes événements. Il existe un traité d'alliance conclu entre le comte Jean, agissant avec l'assentiment de son frère Richard, et le comte Baudouin de Flandre. Cet acte, où le Maréchal figure comme témoin, est daté de Rouen, 8 septembre 1197^ Il n'y est pas question du comte de Boulogne, mais Baudouin de Flandre était présent. Rien n'empêcherait, assurément, de placer la mission du Maréchal soit à la fin de 1196, soit dans la première moitié de 11 97 2, sinon qu'il paraît bien douteux que cette mission lui ait été confiée. Nous possédons, en effet, un autre traité d'alliance, postérieur de quelques semaines
1. « Apud Rothomagum, octavo die septembris, anno regni Richard! fratris mei octavo « (Martène, Thésaurus, I, 1158). Il est bien certain que Richard, ayant été couronné le 3 septembre 1189, la huitième année de son règne, s'étend du 3 septembre 1196 au 2 septembre 1197, ce qui nous amènerait à dater le traité du 8 septembre 1196. Mais il existe d'autres actes d'octobre 1197 où le rédacteur a mis « anno octavo » au lieu d' c anno nono. » Je pense que c'est une simple erreur, le rédacteur ayant, par erreur, continué deux mois au delà du terme l'emploi d'octavo. Stapleton croit que dans ces actes on a suivi une autre manière de compter, en faisant durer l'année de Noël à Noël [Magnirotuli Scacc. Normannix, II, xxj, note, et Ixxiij). Quoi qu'il en soit, dans le cas présent il n'y a pas de doute, parce qu'au nombre des témoins paraît Eustache, élu d'Ely; or, Eustache ne prend ce titre qu'à partir d'août 1197; auparavant, il n'est que doyen de Salisbury.
2. On verra, par l'itinéraire, que, pour les six premiers mois de 1197, nous n'avons que deux mentions assurées : le 22 avril et le 15 juin Guillaume est à Château-Gaillard. Mais entre ces deux dates et avant la première nous ignorons où il était.
GUERRE EN FLANDRE. Lxv
au précédents passé entre le roi d'Angleterre et le comte de Flandre, où il est expressément fait mention de trois chevaliers anglais envoyés à la cour de Baudouin. Or aucun de ces chevaliers n'est le Maréchal 2. On va voir que, selon le poème, celui-ci fut chargé, peu de temps après, d'une seconde mission en Flandre. Il se pourrait que l'auteur, ayant entendu conter la même chose, avec des différences de détail, par deux personnes, ait cru que le Maréchal avait été deux fois en Flandre.
L'entrevue des deux rois n'ayant pas abouti, la guerre recommença entre Philippe- Auguste et Richard, celui-ci appuyé par ses nouveaux alliés les comtes de Flandre et de Boulogne. Le roi de France se trouva attaqué de deux côtés : Richard guerroyait en Normandie et en Vexin, les comtes de Flandre et de Boulogne vers les limites de leurs terres et du domaine royal. Le poète nous donne, sur cette seconde partie des opérations, certains renseignements nouveaux, qu'il est, par suite, assez difficile de contrôler : Richard envoie aux comtes de Flandre et de Boulogne Guillaume le Maréchal et son neveu Jean"^, Pierre de Préaux et Alain Basset. Ceux-ci arrivés, le comte de Flandre se met en marche, avec ses communes, pour reprendre un château (non désigné) que lui avait enlevé Philippe- Auguste. Mais le roi de France s'avance avec de nombreuses troupes. Un conseil de guerre est tenu, où prévaut l'avis du Maréchal
1. Rymer, Fœdera, éd. Holmes, I, 30. Il n'est pas daté; Duffu8-Hardy {Syllabus) le place, avec toute vraisemblance, en octobre 1197. Cf. Stapleton, Magni rotuli Scacc. Norviannix, II,
2. Ce sont Baudouin, comte d'Aumale, Guillaume de Hondschoote et Guillaume de l'Étang.
3. Fils de son frère cadet Ansel, et non, comme il est dit p. 143, n. 4, de son frère aîné Jean, mort en 1194 sans enfants.
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qui est d'offrir la bataille. Philippe-Auguste prend le parti le plus sage : il bat en retraite. La nouvelle en est portée à Richard qui la reçoit le l*"" août [1197].
On ne trouve pas trace de ces événements dans la pauvre chronique de Rigord, mais on les reconnaît, bien que présentés sous un tout autre aspect, dans le récit de Roger de Howden, qui les place avant l'entrevue des deux rois*. La version du poème contient des détails précis que nous n'avons aucune raison de révoquer en doute.
Suit le récit de la déroute du roi de France à Gisors, fait rapporté au 2 août d'une année qui n'est pas spécifiée, mais qui paraît être 1197 (v. 10924), tandis qu'il est placé par Roger de Howden et Rigord à la fin de septembre 1198*. Mais la chronologie de Rigord est peu sûre. A considérer la suite des événements, il semble bien probable que ce fut en 1197 et non en 1198 qu'eut lieu l'affaire de Gisors^.
Il y a aussi de l'incertitude sur la date de deux incursions, qui paraissent avoir été simultanées, dirigées l'une contre le château de MilliS en Beauvaisis, l'autre vers un lieu appelé Semilli (v. 16118) que je n'ai pas réussi à identifier. Notre poème est la source unique pour ces deux expéditions, dont la première fut dirigée par Richard lui-même. Le Maréchal s'y distingua. Il monta à l'assaut comme un simple soudoyer et fit prisonnier le connétable du château. Quant à la seconde, qui fut conduite par le routier Marcadé^, bien
i. Le récit de Roger est analysé ci-après, p. 142, n. 4.
2. C'est d'après Roger de Howden que j'ai placé en marge, t. II, p. 28, la date 27 septembre 1198.
3. C'est ce que j'ai déjà indiqué à la fin de la note de la p. 148.
4. Il subsiste encore des ruines de ce château ; voir le Réper' toire archéologique de VOise, p. 53.
5. Je conserve le nom adopté dans le poème ; ailleurs Mercaderius, Merchaderius ; voir p. 145, n. 3.
PRISE DE L'ÉVÉQUE DE BEAUVAIS. lxmi
connu d'ailleurs, elle aurait abouti à la prise du comteévêque de Beauvais, Philippe de Dreux. Ici encore, nous nous trouvons en présence de difficultés chronologiques qu'il n'est pas facile de résoudre. Tandis qu'ici, comme chez Rigord, la capture de l'évêque prend place après l'affaire de Gisors, selon les historiens anglais, elle serait antérieure *.
L'évêque captif fut mis en « dure prison ». Nous le savions d'autre part. Mais, ce que nous apprenons par le poème, c'est qu'une réclamation intempestive présentée à Richard par un légat du pape, au cours d'une entrevue qui avait pour objet le rétablissement de la paix, faillit faire échouer la négociation. L'auteur, s'écartant, ce qui lui arrive bien rarement, de ce qu'il appelle sa matière, a introduit dans sa narration un épisode extrêmement intéressant, qui montre qu'il était exactement informé des événements du temps et qu'il avait beaucoup d'esprit.
La guerre dura si longtemps, nous dit le poète, que le roi de France finit par s'en fatiguer, d'autant plus qu'il voyait certains de ses vassaux le quitter pour faire hommage à Richard. On lui conseilla de solliciter l'intervention de Rome. Il le fit, ayant soin de munir son ambassadeur des reliques de saint Rufin et de saint Albin, « qui sont des bons martyrs de Rome, » comme il dit plaisamment (v. 11367), c'est-à-dire d'une quantité suffisante d'or rouge et d'argent blanc. Le pape ne résista pas à une requête si bien appuyée, et envoya au roi le cardinal Pierre
1. Voir p. 148, note. H. Giraud, dans son mémoire sur le comte-évêque (voir IHbl. de l'École des chartes, V, 18-10), adopte la date fournie par les historiens anglais, comme il avait di-jà fait dans son mémoire sur Mercadior [Hibl. de l'École des chartes, III, 429), où, par inadvertance, il donne à l'évêque le nom de Henri.
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de Capoue, que le poète, avant de le mettre en scène, a bien soin de décrire au physique et au moral. L'entrevue, à laquelle n'assistait aucune autre personne que Richard et le légat pontifical, est sans doute un peu arrangée; mais le récit que nous en fait le poète, et qui doit se fonder indirectement sur le rapport de l'un des interlocuteurs, est trop vraisemblable pour n'être pas vrai. L'entrevue commence par un échange de compliments; puis le cardinal fait part au roi du désir qu'éprouve Philippe-Auguste de voir une bonne paix mettre fin à la guerre. Le roi d'Angleterre proteste qu'il est dans les mêmes intentions, pourvu seulement qu'il soit remis en possession des terres qui lui ont été enlevées. Même il tiendra Philippe quitte de tous les autres griefs qu'il pourrait faire valoir contre lui. Mais le cardinal craint que le roi de France ne se décide pas à rendre ce qu'il a pris; ses conseillers ne l'approuveraient pas. — « Alors, Dieu vous garde ! » dit Richard. « Tant que je « pourrai monter à cheval, il ne tiendra pas ma terre en « paix ! » Le cardinal a recours à un argument bien usé, et, dans le cas présent, assez mal choisi : il invoque l'intérêt de la sainte terre de Jérusalem qui pâtit du dissentiment des deux rois. Fort naturellement, Richard répond que ce sont précisément les intrigues du roi de France qui ont empêché la délivrance de la Terre sainte, en l'obligeant à revenir en Europe pour défendre ses possessions. Et il termine en accusant formellement Philippe d'avoir été l'instigateur de son emprisonnement. Le cardinal insiste et finit par obtenir le consentement du roi à une trêve de cinq ans, pendant lesquels Philippe tiendrait en gage les châteaux normands dont il s'était rendu maître, mais n'occuperait, en dehors de ces châteaux, « pas plein pied de la terre. » Après quoi, le négociateur, qui avait, selon l'apparence, une