IV. Examen du poème au point de vue littéraire
L'Histoire de Guillaume le Maréchal étant publiée sous les auspices d'une société historique, il était bien naturel que la plus grande partie de la présente introduction fût employée à mettre en relief la valeur de l'œuvre considérée comme source de l'histoire de France et d'Angleterre au xii" siècle et au commencement du xui*^. Toutefois, le côté
cvili INTRODUCTION. — IV.
historique n'est pas le seul à considérer. Il n'est pas possible qu*un poème en 19,000 vers, dont la date est connue, n'offre pas, à divers points de vue, un sujet de recherches intéressantes. 11 ne sera donc pas inutile de présenter ici quelques observations sur les procédés littéraires, sur la versification, sur la langue, sur le style de l'auteur.
L'auteur de l'Histoire du Maréchal, tout entier à sa matière, ne cherche point les effets littéraires. Il écrit sobrement et ne s'attarde point à ces descriptions élégantes et gracieuses qui forment, dans les romans d'aventures, d'agréables hors-d'œuvre. Il trace le portrait physique de son héros (v. 715 et suiv.), mais il ne fait le même honneur à aucun autre des personnages qu'il met en scène. A peine un mot banal sur la beauté du jeune roi Henri (v. 1956, 3646), et un trait sarcastique sur le légat Pierre de Capoue (v. 11445). Les lieux communs sur le printemps, sur la beauté féminine, sur les chevaux ou les armes font complètement défaut. S'il veut donner l'idée de la valeur d'un cheval, il en indique le prix en argent (v. 4272, 5965), reproduisant très probablement le renseignement qui lui a été fourni. Lorsqu'il vient à parler des draps de soie que le Maréchal a réservés pour ses obsèques, il ne s'arrête pas à les décrire, mais il introduit aussitôt une petite scène très vivante (v. 18201 et suiv.), doù ressort l'impression que ces draps étaient en effet fort beaux. L'auteur ne s'interdit pas les réflexions morales, mais il n'a évidemment aucun goût pour la rhétorique ni pour les développements purement poétiques. Il n'y a guère que les récits de tournois qu'il se plaise à développer un peu longuement. Mais les tournois avaient pour lui et pour ses contemporains à peu près autant d'importance que les combats réels, et il avait à cœur de ne négliger aucune des circonstances qui
LE POÈME ENVISAGÉ AU POINT DE VUE LITTÉRAIRE. cix
pouvaient mettre en relief la valeur de son héros. Il se maintient toujours sur le terrain historique et se montre particulièrement soucieux de ne pas franchir les limites de la biographie du personnage. Si parfois il lui arrive d'introduire dans sa narration quelque épisode où le Maréchal ne figure pas, on peut être assuré que, dans sa pensée, cet épisode se rattachait par quelque lien à son sujet. Seulement, ce lien n'est pas toujours indiqué. Et ici nous devons signaler l'un des côtés faibles de l'œuvre envisagée au point de vue purement littéraire : l'art de la composition y manque un peu. Les transitions sont banales ou même font défaut. Le poème est, pour ainsi dire, une suite d'épisodes ou de scènes rangés selon l'ordre chronologique, mais mal reliés. En revanche, chaque épisode, pris à part, est généralement bien présenté. Nous avons plus d'une fois, dans les pages qui précèdent, constaté l'habileté avec laquelle l'auteur met en scène ses personnages, les faisant agir et parler d'une façon conforme à leur caractère et à la situation. Il se dégage toujours de ces courtes scènes, dont quelques-unes sont de petits chefs-d'œuvre, une évidente impression de vérité. Relevons ici un trait intéressant. L'auteur, qui est modeste et n'attribue à sa propre opinion aucune autorité, se garde bien de donner comme siens les jugements qu'il est amené à porter sur les personnes de haut rang, mais il les met dans la bouche d'hommes considérables. 11 n'oserait pas dire ce qu'il pense du roi Jean : il le fait dire par l'archevêque de Cantorbéry S et c'est le roi de France qui prononce réloge définitif du Maréchal.
Il était réservé et prudent, mais non point sans personnalité. Ses sentiments percent çà et ik. Normand de nais-
i. Ci-dessus, p. lxxi.
ex INTRODUCTION. — ÏV.
sance (sa langue le prouve), il était très Anglais de cœur. Non pas que les mœurs de l'Angleterre correspondissent à son idéal : son enthousiasme pour la chevalerie*, son goût pour les tournois trouvaient mieux à se satisfaire sur le continent; mais, comme son héros, il avait pour la dynastie angevine un attachement tout féodal. Il espérait de Henri III le relèvement de l'Angleterre si humiliée sous Jean Sans- Terre*. Ayant atteint l'âge d'homme sous Richard, ou à la fin du règne de Henri II, il était resté fidèle aux idées de sa jeunesse, qui, vers l'an 1225, pouvaient sembler quelque peu arriérées. On sent qu'il regrette le temps où le jeune roi Henri courait les tournois à la tête d'une brillante suite de chevaliers. Il était d'ailleurs d'humeur pacifique et déplorait les maux de la guerre^. C'était un homme modéré que ses sentiments anglais n'aveuglaient pas sur le compte des Français, dont il parle, en mainte occasion, dans les termes les plus honorables.
Nous n'arriverions pas à nous représenter, avec une exactitude suffisante, la physionomie de l'auteur si nous ne cherchions à nous faire une idée de son instruction littéraire. Ce n'est pas chose facile, parce qu'il ne se livre pas volontiers. Nous pouvons croire qu'il savait le latin, mais rien ne prouve qu'il ait été très versé dans la littérature des clercs. Si, dans sa jeunesse, il avait fait ces études que l'on comprenait sous le terme général de clergie, il ne le montre guère. Quand il a besoin d'une maxime, il ne l'emprunte pas, comme plusieurs de ses contemporains, à la Bible ou à quelque auteur de l'antiquité : il cite un proverbe populaire*.