IL SURPREND LES ROYAUX ET LES BAT
la vis de la tour. Le chevalier qui l'accompagnait lui dit : « Nous « allons brûler ; rendons-nous, ce sera sagesse. — N'en parlez « plus ! » répondit Jean, « ou je vous tue de ma main. » Le plomb de la tour fondit, par l'ardeur du feu ; il en tomba sur le visage du Maréchal, qui perdit ainsi un œil. Il échappa cependant, grâce à Dieu. Les royaux, le croyant mort et brûlé, retournèrent à Winchester. Lui, de son côté, sortit et, quoique blessé, se rendit à pied à Marlborough^, où il fut accueilli avec joie. Ensuite il assembla de grandes troupes avec lesquelles il fit beaucoup de mal au roi et à ses partisans [282].
Il était à Ludgershall avec ses troupes, lorsque le roi ^, qui Tavait fait épier, lui fit savoir que, s'il le voulait attendre, il se rencontrerait avec lui le lendemain. Le Maréchal n'accepta pas la proposition. Il lui manda qu'il ne l'attendrait pas. Il avait un autre plan. Les royaux, ayant reçu sa réponse, se réjouirent follement, disant que le lendemain ils le prendraient de force [298]. Cependant Jean et les siens s'armèrent et chevauchèrent jusqu'au point du jour. Ils s'embusquèrent en un vallon, où ils attendirent les royaux. A l'aube, le roi et sa grande ost sortirent de Winchester, n'ayant pas eu la prudence de se revêtir de leurs armures. Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient plus près d'eux qu'ils ne croyaient. Jean et les siens, qui étaient armés, coururent sur leurs adversaires désarmés comme le lion sur sa proie. On n'échangea aucune parole de menace ni de défi. Des deux parts on se rencontra au fer des glaives et des lances sans s'épargner. Il y eut beaucoup de morts et de blessés. On vit courir par les champs maint destrier que personne ne songeait à prendre. Les royaux durent battre en retraite, et qui voulut faire des prisonniers n'eut qu'à avancer la main, car ils étaient sans défense [341]. Le comte Patrice de Sahsbury y perdit ses meilleurs compagnons, dont je saurais bien dire les noms, si je
1. Wilts, à 35 kilom. environ de Wherwell. On sait par les Gesta Stephani (éd. Howlett, p. 66 et 107) que Jean le Maréchal y avait sa résidence. D'après un récent historien (W. Money, Tke History of Newbury in ihe county of Berks, Oxford, 1887, in-8% p. 80, note), la résidence de Jean le Maréchal aurait été probablement à Rockley, près de Marlborough.
2. On a vu plus haut, p. 3, note 1, que le roi Etienne ne peut avoir pris part à cette affaire.
8 JEAN DIVORCllT ÉPOUSE LA SŒUR DE PATRICE. [1141
ne craignais d'allonger mon récit. Les hommes du Maréchal emportèrent un riche butin, qui leur fut distribué largement; si bien qu'ils eurent lieu de se tenir pour satisfaits de cette expédition* [354].
Fortune a bientôt fait de tourner de haut en bas maint homme qui ne s'en donne garde. Le comte Patrice, par le conseil et avec l'aide du roi, rassembla une nombreuse armée et dirigea mainte attaque contre le Maréchal. Celui-ci avait là un trop fort voisin; il perdait à ce jeu. Il se laissa persuader de divorcer d'avec sa femme et prit damoiselle Sibile, la sœur du comte Patrice. Il le fit de bon gré pour mettre fin à la discorde. Dès lors, il y eut entre eux amour et concorde tout le temps qu'ils vécurent^. Parlons maintenant des enfants qu'il eut de cette dame [380].
Le premier eut nom Jean', comme son père, le second Guillaume, et je vous affirme qu'en ce royaume ni à vingt journées à la ronde il n'y eut homme aussi preux en son temps*. Le troisième fut appelé Ansel, homme de bien et de belle figure-, le quatrième Henri, renommé pour ses grandes qualités. Ce fut un clerc instruit; il mena la vie qui convient à un homme de noble naissance, puis devint évêque d'Exeter''. Ils eurent deux sœurs, demoiselles courtoises et belles, qui furent richement mariées H398].
1. On ne trouve dans les historiens aacane trace de cette affaire d'embuscade, dont rimportance a peut-être été exagérée par le poète.
2. La date de ce mariage, sur lequel d'ailleurs nous n'avons aucune autre information, ne peut guère être fixée que par rapport au siège de Winchester, auquel il est évidemment postérieur de quelque temps. On a vu que ce siège eut lieu en 1141. Il faut croire qu'à la suite de ce mariage Patrice se rallia à la cause de Mathilde. Celle-ci le fit comte de Salisbury (Dugdale, Baronage of England, 1, 174 6), à une date qui n'çst pas connue, mais qui ne peut être postérieure à 1149 (Round, Geo/frey de Mand., p. 271, note 4). Il figure comme témoin, avec le simple titre de connétable, dans une charte de l'impératrice qui doit être à peu près de 1142 {Monast. angl., nouv. éd., V, 446; cf. Round, Geoffrey de Mand., p. 194). 11 devait donc avoir embrassé dès lors le parti de l'impératrice.