‹ L'histoire de Guillaume le Maréchal, comte de Striguil et de Pembroke, régent d'AngleterreChapitre 6 sur 25 · Sarthe, arrondissement de Mamers · texte numérisé non relu

Sarthe, arrondissement de Mamers

Jean d'Erlée avait vu grandir sa situation en même temps que son patron s'élevait aux honneurs. Aussitôt que le Maréchal, alors gouverneur de Rouen, apprend la mort du roi Richard, il envoie en Angleterre pour saisir la terre au profit de Jean Sans Terre, et ce fut Jean d'Erlée qu'il chargea de cette importante mission :

E si est dreiz que ge vos die Que misire Johan d'Erlie I ala, qui hastivement 1 191 6 En fist tôt son commandement

Quand le Maréchal est obligé de quitter ses possessions d'Irlande, qui étaient très considérables, pour obéir à un ordre du roi Jean, c'est à Jean d'Erlée qu'il en confie la garde (vv. 13472 et suiv.). Lorsque le roi Jean, se défiant du Maréchal, lui eut pris deux de ses fils à titre d'otages, il confie la garde de l'un d'eux à Jean d'Erlée, et le fait maréchal de son hôtel (vv. 145 37 et suiv.). Enfin Jean d'Erlée assiste aux derniers moments du Maréchal ; c'est lui que le Maréchal charge de recouvrir son cercueil avec une étoffe précieuse rapportée d'outre-mer à cet effet; c'est à lui qu'on devra de connaître , avec les détails les plus minutieux et les plus précis, les derniers actes et les dernières paroles du régent d'Angleterre et notamment les conseils qu'il adressait, mourant, au roi Henri III, alors •mineur.

Le dernier des passages cités porte Exile, la finale ie étant assurée par la rime; mais partout ailleurs le poème porte Erlét. Dans les documents latins on lit Erleia, Erleya, Erleg', Erlegh'. C'est Early, Berkshire ». Il serait hors de propos de réunir ici tous les témoignages que fournissent sur Jean d'Erlée ou d'Early les nombreux recueils de rôles publiés par le gouvernement anglais. Je me borne à dire que ce personnage n'apparaît pas, à ma connaissance, dans ces documents, avant le régné de Jean. Nous avons vu qu'il figure dans le poème dès la fin du règne de Henri II. Il serait particulièrement intéressant de fixer l'époque de son décès. Nous obtiendrions de la sorte une limite inférieure pour la composition du poème, qui, dans ses derniers vers, parle de Jean d'Erlée comme vivant encore. J'ai rencontré une pièce qui fournit à peu près la date cherchée. C'est un acte de la quinzième année de Henri III (123 1) par lequel Henri d'Erlée, frère de Jean d'Erlée, compose avec le roi, moyennant vingt marcs, pour le relief des terres que Jean tenait du roi en fief direct, et qui devaient revenir audit Henri à titre d'héritage 2 . Jean d'Erlée était donc

1. Voy. Th. Stapleton, Magni rotuli Scaccarii Normannia, II, xc.

2. t Henr. de Erlegh', frater et hères Johannis de Erleg', finemfecit cum Rege per .xx. marcas pro relevio suo de terris quas idem Joh. de Rege tenuit in caput, et que ipsum Henricum hereditarie contingunt, et inde cepit Rex homa-

mort en 1 2 3 1 . Ainsi se trouve confirmée l'induction exprimée plus haut (p. 28, n. 3) d'après laquelle le poème aurait été composé entre 1223 et 1231 '.

Revenons maintenant à la composition du poème. Le vers où il est dit que Jean d'Erlée en a « pourtrait la matière » a été interprété plus haut en ce sens que Jean d'Erlée aurait fourni au poète un récit en prose à mettre en vers. Et en effet il n'est pas douteux que le poète ait eu sous les yeux un récit écrit sur lequel il se guidait. On ne peut se rendre compte autrement d'assertions formulées ainsi qu'il suit : Si corn en l'estorie le truis 36 $6, 16784, Mais nostre estorie me remembre 3885 , Issi le trovons en l'estorie 17534, Li escriz dit ce que je di 2 16027, Tant me fait li escris entendre 15909. Mais notre poète anonyme ne s'est pas borné à mettre servilement en vers le texte qui lui était fourni. Il domine sa matière, et sait au besoin la critiquer et la compléter. Ainsi, à propos d'un événement qui ne lui paraît pas classé à son ordre chronologique, il dit :

Mais devant la desconfiture 4928 II avint une autre aventure Qui deû[sjt estre devant dite, Mais si corn gt la truis escrite La m'estuet dire mot a mot.

Ici il se contente de constater ce qui lui paraît être un défaut d'ordre dans la narration, sans juger nécessaire de remanier sa rédaction pour la remettre en accord avec la succession des faits ; en d'autres endroits

gium ejus. Et mandatum est vicecomiti Sumerset' quod, accepta securitate ab eodem Henrico de predictis .xx m. Régi reddendis, eidem Henrico plenam saisinam habere faciat de omnibus terris que fuerunt ipsius Johannis et que predictum Henricum hereditarie contingunt in balliva sua, et de quibusidem Johannes saisitus fuit die quo obiit... » (Excerpta e rotulis finium in Turri Londinensi asservais, cura Car. Roberts, I (Londres, 1835), 22 Q-

1 . Certains indices permettent de resserrer entre des limites plus étroites encore l'époque de la composition du poème. Ainsi aux vers 14933-36 le poète dit que le Maréchal maria la seconde ae ses filles, Isabelle, au comte de Gloucester. Or, Gilbert de Gare, comte de Gloucester, étant mort en 1229 (Dugdale, Baronage, I, 211 b), sa veuve se remaria Tannée suivante à Richard de Cornouailles, celui qui fut empereur d'Allemagne. Le poète ne faisant pas mention de ce second mariage, on peut croire qu il écrivait avant 1230. — Voici qui est plus précis encore. Aux vers 14923-8, l'auteur dit que Maheut, fille aînée du Maréchal, fut mariée à Hugues le Bigot, qui plus tard succéda au titre de son père. Or Hugues le Bigot avait succédé à son père dès le i eP mai 1221 (Rot. Litt. claus. I, 455 a). Il est donc sûr que les vers en question ont été écrits après cette date. Il est d'autre part probable qu'ils ont été écrits avant le 13 oct. 1225, car alors Hugues le Bigot, comte de Norfolk, était mort, et sa veuve avait épousé Guillaume, comte de Warenn (Rot. Litt. claus. II, 82 6), circonstance que le poème paraît ignorer.

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