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L'HISTOIRE DR L'ART

plus sérieux, et les plus nobles, chez une Pallas ou une Aphrodite, mais aussi chez la courtisane, chez la bourgeoise ou l'ouvrière d'une petite ville, observées et saisies dans la grâce abandonnée du tous les jours, dans la liberté des attitudes les plus variées et les plus familières ? Si nous jugions la religion de la Grèce seulement par les épithètes dont les poètes se servent pour définir les dieux et par les actions qu'ils leur prêtent, nous risquerions de la mal juger. C'est en contemplant les effigies de ses dieux que nous nous rendons le mieux compte des idées qu'ils ont attachées à chaque type divin. Nous ne possédons plus, hélas ! ces chefsd'œuvre de Phidias qui, nous disentles anciens, avaient rendu les hommes plus religieux, l'Athéné Parthénos de l'Acroople et le Zeus d'Olympie ; mais, jusque dans les réductions et les imitations qui en sont arrivées jusqu'à nous, on devine comment le maître avait exprimé ici l'idée de l'intelligence lumineuse et calme, de la sagesse suprême, et, là, celle de la force souveraine au repos, de la toute-puissance tempérée par la bonté, telle qu'on la

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conçoit dans le souverain du monde, dans le père des hommes et des dieux.

Nous avonspu regretter que nos élèves ne fréquentent pas davantage le musée du Louvre. Il en est pourtant, je le sais, pour y avoir aperçu plus d'un lycéen, qu'y conduisent parfois soit les conseils de leurs maîtres, soit le désœuvrement des dimanches inoccupés; mais, d'ordinaire,ces visiteurs,impatients de gagner les salles de la peinture, au premier étage^ traversent avec quelque hâte les galeries du rez-de-chaussée, celles qui renferment les ouvrages de la sculpture antique. En les voyant courir ainsi, à pas pressés et le regard distrait, combien j'aurais voulu les prier de ralentir leur marche et de prêter l'oreille ! Si on leur avait appris à écouter, ils auraient entendu parler ces statues rangées contre les murs, l'Arès où Ton croit retrouver la marque de Polyclète. l'Artémis chasseresse, la Victoire de Samothrace et la divine Aphrodite de Mélos. Voilà ce qu'elles leur auraient dit : u Jeune homme qui étudies la Grèce dans Homère et dans Platon^dans Sophocle et dans Hérodote, ne passe pas si vite ; nous aussi, nous sommes cette Grèce que

tu entrevois et que tu cherches dans leurs écrits, dont tu déchiffres, non sans peine, la prose et les vers. Pour nous comprendre et pour nous aimer, pour lire dans nos traits la pensée dont nous sommes l'expression, pour saisir dans le modelé de nos chairs et dans le pur contour de nos membres le secret du g-énie qui nous créa, tu n'as pas besoin de grammaire ni de dictionnaire ; applique-toi . seulement à faire l'éducation de tes yeux. Dans cet exercice même et cet apprentissag"e, tu trouveras un plaisir qui sera de plus en plus vif à mesure que tu te sentiras plus capable de percevoir rapidement les nuances les plus fines. Ne crains pas d'ailleurs, si tu aspires à être plus tard un interprète autorisé du génie grec, que ce soit là du temps perdu. Le jour où, par un long" et affectueux commerce, tu seras assez entré dans notre intimité pour pouvoir, à toute heure, évoquer dans ton esprit, aussi nette que si nous étions là debout devant toi, la vision de ces formes qui te seront devenues chères, les images qui s'éveilleront en ta mémoire, quand tu liras les poètes, seront, à peu de chose près, celles que les mêmes récits et les

épithètes auraient aussitôt suggérées aux Grecs qui nous ont vu naître. Ceux-ci, tu t'en rapprocheras par le seul effet de ces impressions toutes pareilles ; tu seras plus voisin d'eux, plus près de penser et de sentir à leur façon, au moins par moments, que le grammairien le plus subtil, que l'helléniste le plus savant qui ne nous aurait jamais regardées. »

Dans la galerie voisine, où régnent et trônent les empereurs romains entourés de leurs femmes et de leurs filles, les statues et les bustes ne tiendraient pas un langage moins clair. Est^il une leçon, fût-elle du professeur la plus méthodique et le plus savant, qui puisse, comme le font ces effigies, ressusciter devant nous toute la vie de la Rome des Césars, nous en donner la vision directe et comme l'hallucination? Dans cette longue suite de portraits qui résume trois siècles d'histoire^ les différences des temps et celles des hommes se révèlent, dès l'abord, plus vives et plus tranchées que dans les récits des auteurs anciens et dans toutes les dissertations des érudits modernes. Auguste ou Tibère et Constantin ou Théodose portaient le même titre

A' imperator ; ils étaient, les uns et les autres, appelés consuls, Césars^ Augustes, pères de la patrie, etc. Pourtant, du premier au quatrième siècle de notre ère, le caractère du pouvoir impérial s'était profondément modifié. On a écrit des volumes pour expliquer ce changement; mais est-il rien qui nous le rende aussi sensible que la comparaison des images de ces princes ? Auguste^ dans la plus belle peutêtre de ses statues, celle dite de Prima porta, a la tête, les bras, les jambes et les pieds nus ; par dessus le vêtement court du soldat il porte la cuirasse sur laquelle est jeté le manteau militaire. Là l'empereur est le chef de guerre, qui s'apprête à conduire ses légions au combat. Ailleurs, il est, comme un simple citoyen, drapé dans la toge et il tient à la main le rouleau sur lequel est écrit le discours qu'il va lire au Sénat. C'est encore les mœurs de la Rome républicaine ; c'en est tout au moins le costume et le décor. On saisit là, sur le vif, l'esprit et le mensonge du principat, de ce régime mal défini qui, tout en investissant un seul homme d'un pouvoir à peu près sans contrôle, affecta, pendant deux siècles envi-

ron, de conserver les formes de l'antique liberté. Regardez au contraire l'imag-e de quelqu'un des successeurs de Dioclétien, de l'un des empereurs qui ont résidé de préférence dans la nouvelle capitale de l'Empire, à Gonstantinople ; ne la cherchez pas dans les statues d'apparat, où, par routine, le sculpteur reste encore quelquefois fidèle à la donnée de la nudité héroïque ; demandez la plutôt à des monuments d'un autre genre, où l'artiste se tient plus près de la réalité, aux peintures des manuscrits, aux mosaïques et surtout aux diptyques d'ivoire. Là^ ce que vous verrez, ce sera une figure qui n'a plus rien du type simple et noble que Rome avait emprunté à la Grèce, une figure qui, par certains traits, rappelle le vieil art de l'Asie et^ par d'autres, annonce déjà celui du Moyen-Age. La tête est ceinte du diadème ; le corps et les membres sont entièrement cachés sous des draperies collantes qui sont à la fois très longues ettrès étriquées ; les étoffes qui forment cette sorte de gaine sont, de haut en bas, décorées de riches broderies, qui dessinent des motifs très variés, rosaces et fleurs,; animaux et person-

nag-es. Les pieds sont chaussés de brodequins qui montent jusqu'au-dessus de la cheville ; ces brodequins étaient teints de pourpre. Il n'y a pas à s'y tromper; nous ne sommes plus à Rome ; les fictions constitutionnelles si longtemps entretenues ont achevé de s'évanouir ; l'empire a tourné à la monarchie orientale.

Entre les deux termes extrêmes de la série, que de nuances encore on observe qui, signalées à l'élève par le maître, fourniraient à celui-ci le meilleur commentaire de l'histoire. Les têtes des premiers Césars, même celle de Claude, cet érudit égaré sur un trône, et celle de Caligula, ce fou spirituel et méchant, ont toutes quelque chose d'aristocratique, une noblesse et une fierté ou l'on sent la race ; on y reconnaît les descendants de ces grandes familles patriciennes qui parurent d'abord seules en droit de donner des maîtres aux Romains. Avec Vespasien, issu d'une famille de petite bourgeoisie qui se pousse dans les fonctions publiques de second ordre, on devine l'avènement de ce que Ton appellerait aujourd'hui les nouvelles couches; Vespasien a le visage rond et glabre ; il a le double men-

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ton d'un chef de bureau. Trajan a la figure d'un soldat qui a porté le sac et passé par les g-rades inférieurs. Hadrien, avec sa tête qui se penche comme pour mieux entendre, avec ses yeux dont la vivacité perce jusque dans le marbre, avec sa bouche qui s'entr' ouvre pour continuer la conversation commencée, oflPre tous les traits d'un lettré intelligent et curieux. On prendrait Marc-Aurèle, tout hérissé de cheveux et de barbe, pour un philosophe grec. Chez Garacalla, il y a de Tégarement ; son regard trahit ce délire fantasque et meurtrier qui s'empara de plus d'un empereur, de ceux surtout qui se trouvèrent exposés, dès leur jeunesse, aux tentations du pouvoir absolu.

Cette maladie cérébrale, on peut en étudier les efPets non pas seulement dans la suite de ces images rangées par ordre chronologique, mais aussi dans les portraits qui nous représentent un même prince à différents âges. La plupart des musées possèdent à la fois des bustes charmants de Néron jeune et des statues de Néron exécutées dans les deux ou trois dernières années de sa vie. Entre le visage aimable etingénu de l'adolescent et le masque

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bouffi de Thomme fait, où Toeil s'est rapetissé sous la pression de la graisse qui Tentoure, le contraste est frappant. Les portraits de la première jeunesse expliquent les espérances qui saluèrent les débuts du règne et les souvenirs qu'ils laissèrent. Au siècle suivant^ on s'entretenait encore àuquinquiennium Neronis, des cinq années pendant lesquelles, docile aux leçons de ses maîtres, Néron semblait n'avoir qu'un désir, mériter que Ton inventât pour lui ce beau titre, délices du genre humain, qui fut plus tard appliqué à Titus. Les portraits de l'âge mûr ne sont pas moins expressifs. Est-ce le fils que tourmente le remords secret de sa mère assassinée? Est-ce l'impérial comédien qui craint que malgré la surveillance des soldats postés au milieu des spectateurs, en plein théâtre, sa voix divine n'y soit pas assez applaudie ? Je ne sais; mais, malgré ce qui subsiste encore, dans le type alourdi et empâté, de la beauté première, l'ensemble du visage a quelquechose d'inquiet et de sinistre qui dénonce les crimes commis et qui fait prévoir le châtiment prochain.

Ce n'est pas seulement aux personnages de

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l'histoire que les monuments fig-urés rendent la vie; ce même caractère de réalité sensible, ils le prêtent aussi au cadre et au décor du tableau, à tout le théâtre sur lequel ces acteurs ont joué leur rôle. C'est ce que, du temps où j'étais collég-ien, aucun de nos maîtres ne paraissait soupçonner; il n'y avait pas une imag-e dans les secs et froids précis qui nous étaient mis entre les mains; aussi en suis-je à me demander si, quand j'apprenais l'histoire grecque et romaine, en cinquième et en quatrième, j'étais vraiment convaincu que Sparte et Athènes, Rome et Garthage eussent jamais existé. Tout au moins ne savais-je ni où ni comment les situer dans l'espace, quelle idée me faire de leur assiette et de leur étendue, de la silhouette que projetaient sur l'horizon les faîtes de leurs murailles, de leurs maisons et de leurs temples. Toutes ces illustres cités^, c'était pour moi des ombres vagues qui flottaient entre ciel et terre; aucune d'elles ne correspondait à une forme distincte et définie (i).

(i) Nos élèves, pourvu qu'ils soient bien dirigés et qu'ils aient quelque curiosité d'esprit, ne sont plus condamnés,

S'il en est ainsi pour Tantiquité classique, malgré la couleur et l'éclat des récits de ses écrivains^ combien il est plus difficile encore

comme nous l'étions autrefois bien malgré nous, à ignorer les aspects du monde ancien, ceux des sites où se sont développées ses civilisations les plus brillantes, des édifices qu'elles y ont construits et du mobilier, à prendre ce mot dans son sens le plus étendu, qu'elles y ont créé, qu'elles y ont approprié à leurs croyances, à leurs besoins et à leurs usages. Ils disposent déjà de deux ouvrages qui illustrent l'histoire par l'image et qui donnent ainsi à tout le passé humain un caractère de réalité sensible que n'auraient jamais réussi à lui imprimer les récits les plus colorés et les descriptions les plus circonstanciées. Pour l'antiquité, ils ont le recueil qui porte pour titre : La vie publique et privée des Grecs et des Romains, album contenant environ 885 gravures, plans, vues, restaurations d'édifices, reproductions de sites classiques et de monuments figurés, etc., avec des sommaires et des notes explicatives, (par Gustave Fougères, ancien membre de l'Ecole Française d'Athènes, in-8^, Paris, Hachette, 1894. Pour le moyen-âge et les temps modernes, on trouvera les mêmes ressources, mais plus abondantes encore et plus variées, dans Valbuni historique, publié sous la direction de M. Ernest Lavisse, par M. A.Parmentier, in-4^ Paris, Colin. 3 volumes ont paru, dont chacun contient 2.000 gravures. Le premier est consacré au Moyen-âge. le second à la Fin du moyen-âge (XIV' et XV^ siècles) le troisième aux A" F/* et XVII^ siècles. Un quatrième volume, en préparation, conduira cette figuration jusqu'à nos jours. Une édition classique, qui contient un choix de gravures tirées de l'album, met, pour un prix très minime, ce précieux secours à. la portée de tous les élèves des lycées et cours de jeunes filles.

Dans les deux ouvrages, les gravures sont accompagnées d'un texte, très précis dans sa brièveté, qui commente les images et en dégage le sens. Les images de l'album de

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de connaître et de comprendre le Moyen-âg-e, lorsque l'on se condamme à ne l'étudier que dans son œuvre littéraire ! Celle-ci est mipartie latine et mi-partie française. Or le français n'est pas alors la lang'ue de ceux qui pensent; ce n'est pas chez les Trouvères et dans les fabliaux que l'on trouvera la pensée profonde du moyen-âg"e ; c'est aux savants et aux philosophes, aux théolog-iens et aux hag"iographes qu'il faut la demander ; mais, pour la suivre dans la subtilité de ses analyses et dans la complication de ce symbolisme à outrance où elle se comptait, il faut un eflPort d'esprit que rend encore plus pénible le caractère artificiel de la lang-ue, de ce latin d'ég-lise qui ne se renouvelle plus à la source vive du parler populaire. Nous ne voyons pas comment de tels ouvrag'es, quelle qu'en soit

M. Fougères sont pour la plupart empruntées aux grands ouvrages illustrés que la maison Hachette a publiés, l'Histoire des Grecs et celle des Romains de Duruy, l'Histoire de l'art de Perrot et Chipiez ; celles de l'Album historique reproduisent toutes des dessins qui ont été exécutés tout exprès pour le recueil, et qui l'ont été, en général, avec soin et avec goût; sous leur forme réduite, elles donnent une idée très suffisante des édifices et des œuvres d'art qu'elles reproduisent.

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la valeur pour Térudit, pourraient être appelés à jouer un rôle dans l'éducation de nos élèves. C'est donc aux histoires et aux poèmes écrits en lan§"ue vulgaire que, tout récemment, par une innovation judicieuse, on a voulu faire une place discrète ; on a inscrit sur les programmes la Chanson de Roland, les noms de Villehardouin et de Joinville ; mais l'étudiant ne peut lire ces auteurs que dans des traductions ou, tout au. plus, dans ces arrangements qui rajeunissent la langue en ne lui laissant qu'une légère saveur archaïque. Il ne s'établit ainsi qu'un contact très imparfait en tre l'œuvre et Tesprit du lecteur. A supposer même celui-ci capable de remonter aux textes originaux, la prose amorphe et coulante de nos vieux chroniqueurs ou la laisse monorime qui déroule négligemment ses assonances lui donnerontelles jamais des émotions qui aient la vivacité de celles que procure à qui sait un peu de latin une page de Tacite ou un chant de Virgile ? Auront-elles, au même degré que telle forte et concise sentence de l'historien ou que tel vers lumineux et sonore du poëte romain,, la vertu d'ébranler l'imagination ?

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C^est par exception seulement et comme par éclairs que les œuvres écrites du moyenâge donnent l'impression de la vraie beauté. La conception y a souvent de la grandeur ; mais l'expression y reste presque toujours faible et traînante. Au contraire, une église romane et une église gothique ne sont pas moins belles, à leur manière, qu'un temple grec ; elles le sont autrement, et il est bien des âmes qu^elles touchent davantage. En tout cas, elles ne manifestent pas moins clairement la puissance de la foi religieuse qui les a construites et, par leur majesté, par la hauteur de leurs voûtes, par le demi-jour qui y règne^ par les milliers de figures qui en peuplent et qui en animent toutes les surfaces, elles définissent, avec une singulière netteté, le caractère de cette foi. Là, comme en Grèce, le sculpteur s'est fait le docile et intelligent collaborateur de l'architecte et il n'a pas tiré un parti moins heureux des champs que celui-ci lui livrait. De même que, dans les frontons et les frises des temples doriques, Phidias et Alcamène avaient représenté les grands dieux de la Grèce et les mythes locaux d^Athènes et

d'Olympie, les maîtres anonymes qui furent appelés à décorer nos cathédrales ont dressé leurs statues sur les côtés et dans les voussures des portes, dans les tympans qui surmontent ces baies, dans les galeries ajourées qui courent au flanc des façades, sur la cime des pinacles dont se hérisse le bâtiment, partout enfin où ils trouvaient une place libre ; ils ont mis là, distribuées dans un ordre que réglaient la doctrine et la tradition, les images du Sauveur et de la Vierge, celles des anges et des saints, des prophètes et des apôtres, de maints autres personnages qui sont mêlés soit aux récits de l'Evangile soit à ceux de diverses légendes, et, parmi ces images, il en est beaucoup, à Bourges, à Chartres, à Reims, à Amiens et à Notre-Dame de Paris, qui sont des merveilles de sévère élégance, de grâce pudique et fière, de haute noblesse morale. C'est tout récemment que Ton a fait cette découverte; mais aujourd'hui personne ne la conteste plus ; les yeux se sont ouverts et l'on aurait peine à trouver un connaisseur qui se refusât à comparer aux plus vantées des statues antiques l'admirable Christ enseignant du

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portail occidental d'Amiens, celui auquel s'est attaché le surnom populaire de beau dieu d'Amiens.

La sculpture française du treizième siècle ne s'est pas appliquée, comme la sculpture grecque, à l'étude à la reproduction du nu; pour des raisons faciles à saisir, elle s'est privée de cet attrait. Toutes ses figures sont vêtues ; mais, sous l'étoffe, drapée par masses et à larges plis, le contour et le mouvement général de la forme sont indiqués avec précision. Ce qui pourtant fait l'intérêt principal de cette sculpture et sa rare originalité, c'est qu'elle est plus expressive peut-être qu'aucune autre ne l'a été ; elle l'est par l'ensemble de la pose, par la disposition de la draperie et surtout par le caractère que l'artiste a su donner aux traits du visage. Ainsi, ce que le moyen-âge n'a pas su dire par la parole ou ce qu'il n'a dit que d'une voix sourde et qui ne porte point — les mystères augustes du dogme chrétien, la poésie de l'Ancien et du Nouveau Testament, les morts triomphantes des Martyrs, les miracles des Saints et leur charité infinie — tout cela, il Ta sculpté, d'un ferme et large ciseau qui,

sans chercher la difficulté, ne s'en effraye point et, quelle que soit la matière employée, est sûr de sa forme. Pour comprendre combien là l'œuvre plastique est supérieure à l'œuvre littéraire et pour mesurer la différence, il suffit de comparer la statue d'Amiens aux portraits que les auteurs de Mystères essaient de tracer du Fils de Dieu. « Quoi de plus plat que ces pauvres vers, qui sont pourtant du quinzième siècle ? La bonne volonté et le sentiment de ce qu'il faudrait faire ne manquent pas aux auteurs ; mais ils sont trahis par la lang-ue. Le sculpteur du treizième siècle, au contraire, qui possédait pleinement la g-rammaire de son art, a pu exprimer tout ce qu'il sentait, et il nous a laissé une des plus divines imag-es de Jésus-Christ qu'il y ait au monde (i) ».

En même temps qu'elles développeraient l'esprit^, les leçons qui appelleraient sur ces monuments l'attention de nos élèves seraient

(i) E. Mâle, Revue universitaire, 3« année, t. I, p. i5. Tout cet article, où M. Mâle plaidait, il y a cinq ans, la cause que nous soutenons ici, est à lire. C'est parc3 que la voix de l'auteur, un des professsurs les plus distingués de la jeune université, n'a point été entendue que nous avons cru devoir reprendre le sujet; mais M. Mâle avait déjà donné les meilleures raisons à l'appui de sa thèse.

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pour eux une école de patriotisme ; elles leur apprendraient à faire plus de cas de leurs aïeux et à les mieux aimer. Au treizième siècle, par la science de ses docteurs, par le renom de ses universités, par le prestig-e des inventions de ses poètes et par la beauté des ouvrag^es de ses artistes, la France des Capétiens a déjà en Europe cette situation prépondérante qu^y reprendra, au dix-septième siècle, la France des Bourbons.

L'influence de son g"oût et de ses idées s'y fait partout sentir; elle y règ-ne sur Fopinion. Or il est difficile d'expliquer à des jeunes gens, sans entrer dans un détail qui risquerait de paraître fastidieux, ce que des théologiens comme le Souabe Albert le Grand et l'Italien Thomas d'Aquin durent à l'enseignement qu'ils étaient venus chercher à Paris ; peut-être aussi aurait-on quelque peine à faire comprendre comment Ghrestien de Troyes s'appropria, vers la fin du douzième siècle, la matière de Bretagne et popularisa en France ce Cycle d'Arthur dont l'esquisse avait été tracée par l'imagination des Celtes du pays de Galles, puis quels chemins suivirent ensuite

les Romans de la table ronde pour franchir nos frontières, se répandre chez tous les peuples voisins et y être^ plus ou moins librement, traduits dans leurs lang-ues. Quoi de plus aisé au contraire que de montrer l'architecture ogivale ou g-othique, comme on voudra l'appeler, naissant, vers la fin du douzième siècle, au cœur même de notre patrie, dans l'île de France, y produisant, dès le commencement du siècle suivant, des édifices qui sont ses chefs d'œuvre, puis ce style, Vopus Francigenum^ comme on disait, se propageant rapidement^ de proche en proche, au delà de la Manche, du Rhin et des Alpes, si bien que des architectes français vont construire des églises en Italie, en Allemagne et jusqu'en Bohème et en Hongrie ? Cette fécondité robuste et cette force d'expansion que posséda alors notre génie national, voulez-vous que le jeune homme en prenne la mesure et les estime à leur juste prix? Placez-le en face de Notre- Dame ou de quelque autre édifice du même temps ; promenez-le autour de la cathédrale et dans ses trois nefs : faites-lui voir comme elle est grande et belle, riche et variée ; ré-

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veillez et dégagez pour lui toutes les pensées que les hommes d'autrefois, le constructeur, le peintre et le sculpteur ont incorporées à la pierre, au verre et au bois, à toutes les matières qui sont entrées dans la composition de leur œuvre colossale, et il aura la subite intuition de la valeur du présent que la France, en créant ce noble type, fit alors à la civilisation occidentale.

L'Italie de la Renaissance est vraiment inintelligible pour qui n'a pas mesuré la place que Tart y tient dans les préoccupations non seulement des artistes qui le pratiquent, mais aussi des hommes de toute condition, des princes, des nobles, des bourgeois et même des gens du petit peuple, qui jouissent très vivement d'une belle fresque ou d'une belle statue. Il n'est personne, dans tous les rangs de la société, qui n'éprouve pour la beauté plastique un amour passionné. Cet amour, l'Italie en vit et elle en meurt. Elle en meurt, parce que toute sa sève s'épuise à satisfaire cette passion qui la rend indifférente à son morcellement, au dur joug de ses tyrans, à la perte de ses libertés politiques et de son indé-

pendance ; mais c'est aussi ce qui fait Tintensité de sa vie, de sa vie qui se dépense et se renouvelle dans l'ardeur qu'elle apporte à poursuivre son idéal et à tenter de le réaliser sous tous ses aspects.

Pour qui souhaite se rendre un compte exact de cet état d'esprit, il n'est sans doute rien de tel que de séjourner à Mantoue ou à Parme, à Sienne ou à Florence, ou même dans mainte cité moins connue qui a eu pourtant son école locale, ses architectes, ses sculpteurs et ses peintres, dont quelques-uns, bien qu'ils n'aient travaillé que pour leur ville natale, ont été bien près d'avoir du g"énie. En attendant, il n'est pas impossible de préparer l'esprit de l'étudiant à profiter plus tard de ce voyag-e. Racontez-lui, à grands traits, l'histoire de l'art toscan, depuis Nicolas de Pise, Arnolfo del Gambio, Giotto et Brunelleschi jusqu'à Ghirlandajo, André del Sartoet Michel Ange; lisez-lui quelques pages de Vasari et de Benvenuto Gellini ; surtout faites passer devant ses yeux des images qui reproduisent les plus célèbres des monuments que ces maîtres ont bâtis et des grands ensembles de décora-

tion qu'ils y ont exécutés. Si vous avez su l'intéresser à cette étude, il entreverra tout au moins la principale des différences qui disting-uent cette société de la nôtre, où Tart n'est g"uère que la distraction momentanée des oisifs, et, pour ceux qui s'y vouent, une profession comme une autre, que souvent on embrasse surtout pour les chances de gain que l'on croit y trouver.

On sait quelle part la tradition fait, dans notre système d'éducation classique, à l'histoire et aux écrivains du dix-septième siècle français. Or ni cette histoire, si on la réduit au récit des batailles et des négociations, ni cette littérature, pour riche et variée qu'elle soit, ne rendent raison, à elles seules, de la situation que Louis XIV occupait alors en Europe, admiré, imité ou plutôt singé par ceux mêmes qui le haïssaient le plus, conçu comme le type par excellence du roi moderne. N'avons-nous pas vu^ après deux siècles, ce prestige s'imposer encore à l'esprit malade du roi Louis II de Bavière ? Celui-ci, dans son désir de copier le modèle qu'il s'était choisi^, se ruina surtout à construire des palais. Dans

sa folie, il y avait du sens. Si Louis XIV, mourant, s'accusait d'avoir trop aimé à bâtir, ses édifices-, avec leur majestueuse ampleur et l'opulence de leur décor, firent à cette vie royale un cadre qui furent pour beaucoup dans cette sorte d'éblouissement que l'Europe éprouva en face du Roi-Soleil. Veut-on retrouver et ressentir, ne fût-ce qu'un moment, quelque chose de cette impression qui fut celle de tous les contemporains, il faut aller à Versailles, parcourir les appartements du château, les terrasses et les allées du parc. Sans doute, tous les lycées de France ne sont pas, comme Condorcet, à deux pas de la g-are de l'Ouest ; mais partout il serait possible au maître de décrire Versailles et d'en montrer, dans une suite d'imag'es, les aspects principaux; en présentant cette description et ces vues, il aura projeté sur cette fig-ure historique un jour bien autrement vif que s'il se contente de faire apprendre par cœur à l'écolier toutes les campagnes de Turenne et de Gondé, toutes les clauses des traités de Nimègue et de Ryswick. Il en est de même pour notre dix-huitième siècle; on n'en aura qu'une idée très incom-

plète, si Ton ne sait rien de son art. Ce siècle^ auquel Voltaire donne le ton, paraît n'avoir pas eu le sens de la poésie ; tout ce qu'il appelle de ce nom n'est guère, jusqu'à André Chénier, que delà prose rimée. L'imagination n'a pourtant pas perdu ses droits ; mais, comme une eau qui change de lit, elle semble s'être retirée des lettres et réservée pour les arts du dessin. C'est là qu'elle fait preuve d'invention, d'une grâce libre et légère.

Les architectes adoptent des plans d'une heureuse disposition; ils afFectent des formes d'une rare élégance soit aux éléments mêmes de la construction soit aux ornements qui les décorent. Des sculpteurs tels que Caffieri et Houdon donnent au portrait une merveilleuse intensité de vie, tandis que les terres cuites de Clodion, avec ce qu'il y met de fantaisie et de charme voluptueux, rappellent les ouvrages des antiques modeleurs d'argile. Des peintres comme Greuze et Lancret, Nattier et Boucher donnent aux yeux de vraies fêtes, tandis que Watteau et Fragonard évoquent le rêve des Cythères idéales, de ces paradis chimériques où régnent l'éternelle jeunesse

et Téternel désir. La politique de nos rois et de nos ministres, à cette époque, n'est guère qu'une succession de fautes ou de défaillances. Les desseins qui paraissaient les mieux concertés n'aboutissent point ; les victoires les plus brillantes n'ont pas de résultats utiles. Si la France garde encore, malgré tant d'échecs, sa primauté en Europe, c'est à ses écrivains et aussi à ses artistes qu'elle en est redevable.

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