‹ L'histoire de l'art dans l'enseignement secondaireChapitre 5 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

COMMENT l'histoire DE l'aRT A ETE ENSEIGNEE DEPUIS qu'elle EST INSCRITE AU PROGRAMME DE l'enseignement MODERNE.

Nous en sommes presque à nous demander si nous n'avons pas mis trop d'insistance à plaider la cause de l'art ; cette cause, nous dira-t-on peut-être, est déjàg'ag'née dans tous les bons esprits. On pourrait, en effet, relever plus d'un indice qui donne à penser que la curiosité commence à se tourner plus franchement vers ces études qu'elle ne l'avait fait jusqu'à ces derniers temps. C'est ce dont témoigne surtout la place qui leur a été attribuée, dans notre enseig-nement supérieur, par des créations de chaires, toutes plus ou moins récentes (i).

(il C'est en 187S qu'a été fondée au Collège de France, pour Charles Blanc, la chaire qui a pour titre : Esthétique et his-

Cette place est encore bien restreinte et, dans la plupart de nos Universités, ces études ne sont pas représentées ou ne le sont que bien

toire de l'art. Elle est occupée, depuis 1882, par M. Engène Guillaume que M. Lafenestre a commencé à suppléer eni889. La faculté des lettres de l'Université de Paris a, depuis 1876, une chaire à' Archéologie où est enseignée l'histoire de Tart antique; j'y ai inauguré cet enseignement, que donne, depuis i883, mon confrère, M. Maxime Collignon. En 1898, M. Lemonnier. dans cette même faculté, a été chargé d'un cours complémentaire, sous la rubrique: Histoire de l'art français . Ce cours vient, cette année même, d'être érigé, pour M Lemonnier, en chaire magistrale, avec ce simple intitulé : Histoire de l'art. Il est entendu que le professeur prendra pour sujet de son enseignement t'art du moyen-âge et l'art moderne. En 1898, l'Université de Lyon a fondé, avec ses ressources propres, un cours de VHistoire de l'art, au sens le plus large du mot ; elle y a appelé M. Lechat. Il y a des chaires d'archéologie classique k Toulouse et à Bordeaux. Dans cette dernière ville, M. Jullian fait une large part à l'étude des monuments, dans le cours de VHistoire du Sud-Ouest de la France qui lui est confié. Depuis que le siège de notre université du nord a été transféré de Douai à Lille, Lille a toujours eu un maître qui enseigne V Archéologie et l'Histoire de l'art. Ancien membre de l'Ecole française d'Athènes. M. Fougères a surtout insisté sur la Grèce et sjir Rome ; avec son successeur, M. François Benoit, l'attention des auditeurs de ces leçons sera plutôt appelée sur l'art moderne, et particulièrement sur l'art des Flandres. Il y a profit à intéresser ainsi le patriotisme local à cet enseignement et aux recherches qu'il suppose ; il n'en deviendra que plus populaire dans toute la région. C'est dans cet esprit que Dijon et Clermont ont établi des cours complémentaires où Ton étudie l'art des provinces dont ces villes ont été autrefois les capitales.

Ce n'est pas seulement dans les Universités qu'il a été

DANS L'KNSEIGNKMENT SECONDAIRE 45

incomplètement ; là, cependant, le principe est posé, et, avec le temps, il sortira ses conséquences ; mais, dans l'enseignement secondaire, depuis le timide essai tenté en 1891, il n'a pas été fait un pas en avant (i). Il n'y a

donné satisfaction à ce besoin nouveau. L'Ecole normale supérieure a, depuis i8g5, une conférence d'Histoire de l'art dont a été chargé M. Romain Rolland. Pour ne parler que de Paris, citons encore les cours professés à l'Ecole des Beaux-Arts par MM. Heuzey, Pottier, Fourcaud et Bœswil- Iwald, à l'Ecole du Louvre par les conservateurs du musée €t au Trocadéro par M. De Baudot.

(i) Quelques voix se sont élevées pour protester contre l'inégalité établie eutre les deux enseignements et contre cet arrêt du développement espéré; mais elles n'ont pas été écoutées. Voir dans la Revue universitaire, Mâle, L'enseignement de l'histoire de l'art dans l'Université (janvier i8g4); Bouniol, Enseignement de l'Histoire de l'art (janvier 1894; Rosenthal, Note sur l'enseignement de l'Histoire de l'art (février 1898); Jullian, L'enseignement historique des Beaux- Arts dans les Facultés et lycées (i5 mars 1899); J. Capelle, un enseignement à protéger (i5 juin 1899). La Revue internationale de l'enseignement, publiée par la Société de l'enseignement supérieur n'a pas moins témoigné de l'intérêt qu'elle portait à cet ordre de questions; dans une même année, en 1899, elle a donné deux études qui s'y rapportent, l'une de M. Collignon, L'archéologie à l'université de Paris (p. 193-198) •et l'autre de M. Rosenthal, L'enseignement de l'histoire de l'art (p. 299-806); l'auteur de cette dernière note définit très bien les méthodes que doit suivre cette histoire. Ce n'est d'ailleurs pas seulement en France que ce besoin a été ressenti. On commence aussi, en Allemagne, à réclamer l'introduction des éléments d'histoire de l'art dans le plan d'études des gymnases. C'est la thèse que soutenait, dès 1875, par des arguments qui ne diffèrent point des nôtres,

toujours qu'un petit nombre de nos écoliers qui soient censés recueillir le fruit de cette réforme ; or, tant que le bienfait n'en aura pas été étendu à tous les élèves de nos lycées, on ne pourra pas dire que Fart et son histoire aient conquis, dans l'œuvre collective de l'éducation nationale, leur part légitime d'influence et d'action.

En France, où l'on ne va g-uère à l'Université que pour s'y préparer à une profession, les seules disciplines qui fournissent leur apport à la culture générale de l'esprit, les seules qui pénètrent la substance même de cet esprit et qui y laissent une marque durable, c'est celles qui se sont imposées à lui, dès le collège, avec une autorité incontestée. Il a été parfois question de retirer des lycées l'enseignement de la philosophie pour le reporter à l'Université. Serait-ce un bien, serait-ce un mal ? Je ne discute pas ici la question; mais ce qui est

un professeur de gymnase du Mecklembourg, M. Friedrich Schlie {Ueber Einfuehrung der Kunstgeschichte in der Lehrplan der Gymnasien, in-8^ Rostock). Comme nous, M. Schlie insiste fortement sur la nécessité de fournir au professeur qui serait chargé de cet enseignement un recueil de planches et de photographies.

certain, c'est que, du jour où ce chang-ement aurait été décrété, la philosophie, comme aujourd'hui la langue et la littérature sanscrite, ne serait plus étudiée que par de rares curieux. S'il est démontré qu'un esprit étranger à toute notion des choses de l'art n'est pas un esprit vraiment cultivé, dans le plein sens du mot, l'enseignement qui peut seul combler cette lacune doit être établi, au lycée, aussi bien dans la division classique que dans la division moderne. Sans prétendre exiger une aussi forte part du temps des élèves que celui par exemple de l'histoire générale, il a droit à être mis sur le même pied et protégé par les mêmes sanctions ; il réclame des heures qui lui appartiennent en propre ; il veut être donné par des maîtres qui soient qualifiés pour leur tâche et qui disposent d'un matériel sans lequel ils ne sauraient servir à leur jeune auditoire autre chose qu'une stérile nomenclature de noms et de dates. Quand il aura été ainsi doté et organisé, les juges des examens et des concours où. la mention de l'art ne figure aujourd'hui que pour la forme pourront, en toute sûreté de conscience, interroger sur ces ma-

tières, exiger que l'on sache ce que Ton aura eu les moyens d'apprendre.

Lorsque Theure paraîtra venue de réaliser ce prog-rès, il faudra se g-arder de croire que, pour assurer le succès de la réforme, il suffise de décider que le prog^ramme de 1891 s'étendra désormais à une autre série de maîtres et d'élèves, sans que rien soit chang-é d'ailleurs aux conditions dans lesquelles ce prog-ramme a été appliqué depuis sa mise en vigueur. Ces conditions, il faut l'avouer, laissent fort à désirer. Les maîtres qui ont été, à l'improviste, chargés de cet enseignement nouveau n'avaient pas été préparés à le donner, et il ne semble pas qu'ils aient été très encouragés à faire effort pour acquérir la compétence qui leur manquait. Insuffisant dès le début, le temps afiPecté à ces leçons a encore été réduit, dans un remaniement tout récent du plan d'études ; il n'est plus que d'une heure par semaine, mesure qui n'était pas faite pour intéresser les proviseurs et les principaux au succès de la tentative ainsi engagée ; or ceux-ci n'ont en général que peu de goût pour les nouveautés, qui dérangent leurs habitudes. L'expérience

n'avait pourtant quelque chance de réussir que si les administrateurs s'étaient partout ingéniés pour fournir aux professeurs qui inaug'uraient ces cours les éléments de Tappareil documentaire dont ils ne pouvaient se passer. Il est aussi impossible d'enseigner l'histoire de Tart sans montrer les monuments ou, à leur défaut, les images qui les reproduisent que la géographie sans promener l'œil sur les cartes où sont dessinés les continents avec leur relief, avec les fleuves qui les sillonnent et les mers qui les enveloppent. Une forme ne se définit que par les lignes qui la limitent, par un contour; or l'esprit ne perçoit les lignes que par l'intermédiaire du toucher et de la vue, ou plutôt, dans la pratique, par les seules sensations visuelles. Les mots ont la vertu de rappeler une forme à qui la connaît déjà ; ils en évoquent la vision momentanée ; mais, si cette forme n'a pas été perçue antérieurement, ils sont impuissants à la représenter, avec quelque talent qu'ils aient été choisis et groupés.

C'est ce que personne n'a paru soupçonner. On s'est contenté de décider qu'à partir de la rentrée d'octobre les maîtres de la division

moderne enseigneraient l'histoire de l'art. Comment le feraient-ils, à Taide de quels documents graphiques? On ne s'est pas posé cette question. Aussi qu'est-il arrivé? Dans certains lycées, sur la demande instante du professeur, le ministère a donné une faible subvention qui a servi à acheter quelques douzaines de photographies. Ailleurs, un proviseur, en fouillant ses tiroirs, a su y trouver quelques minces reliquats qu'il a pris le parti d'affecter à cet usage, non peut-être sans s'exposer aux sévérités de la Cour des comptes. Je sais même un lycée, celui de Reims, où une grande galerie qui sert de vestibule a été garnie toute entière de gravures, de photographies et de moulages. C'est tout un petit musée, où sont représentées toutes les époques de l'art et où figurent notamment quelques-uns des morceaux les plus intéressants de la sculpture du treizième siècle ; les exemples ont été empruntés à la cathédrale voisine. Il y a là des matériaux que le professeur peut utiliser ; mais je n'ai pas entendu dire qu'il y ait rien de pareil dans aucun autre lycée. Il se trouve qu'ici le chef de la maison est un archéologue

très compétent. Il avait employé les loisirs de sa jeunesse à décrire les édifices antiques et les musées de la Gaule romaine (i). Condamné désormais à s'abstenir de toute recherche personnelle, il s'est proposé d'éveiller chez les jeunes §"ens confiés à sa g-arde le §"oût de ces études dont il savait le charme et le prix.

Cette aide pécuniaire et ces conditions favorables ne sont échues en partage qu'à bien peu de maîtres. La plupart n'ont reçu ni direction ni concours d'aucune sorte. Il y en eut qui ne se résignèrent pas à faire le métier ingrat auquel ils étaient conviés. Sans attendre la maigre manne des subsides officiels, ils acquirent de leurs propres deniers ce qui leur parut le plus indispensable. Ce sacrifice, il convient d'en savoir grand gré à ceux qui se le sont volontairement imposé ; mais vraiment on ne pouvait, en toute justice, ni l'espérer,

(i) H. Bazin, Vienne et Lyon Gallo-romains. Dessins d'A. Barqui, in-8**, 1891. Hachette, Nimes Gallo- Romain, Guide du, toar'ste archéologue. Dessins de Max Raphel, in-8°, Hachette, 1891. Toujours dans le même ordre d'études, M. Bazin vient de publier un nouvel ouvrage qui, tout au moins par l'exécution des images, est supérieur à ses devanciers. Il a pour titre : Une vieille cité de France, Reims, monuments et histoire, ouvrage orné de 267 gravures en camaïeu, in-4^ Reim&„ Michaud, 1900.

ni Texig-er de tout le corps enseignant. Tel autre maître sut profiter d'une heureuse rencontre. Professeur au collège de Soissons, il avait entendu parler des séances de lanterne magique qui, à Laon, étaient données aux futures institutrices de TEcole normale par une de leurs maîtresses, Mlle Ad... Celle-ci s'était acheté un appareil à projections ; elle s'était monté une collection de plaques photographiques transparentes qui comprenait les œuvres d'art les plus caractéristiques de tous les temps et de tous les genres. M. Aubert obtint le prêt de l'appareil et d'un choix de clichés. Il avait lu à ses élèves la page très colorée où Plutarque énumère les grands travaux de construction et de décoration auxquels, à Athènes, présida Périclès aidé de Phidias ; il leur montra les Propylées de l'Acropole et le Parthénon, avec les figures de ses frises et de ses frontons. Plus d'un des jeunes spectateurs de ces fugitives apparitions dut en g-arder le secret désir de faire plus ample connaissance avec ces ruines augustes et ces marbres vivants (i).

(i) Revue universitaire, 3" année, 1. 1, p. 126-129.

Ailleurs, pour arriver au même résultat, le maître s'y est pris d'une autre façon. M. François Benoît, docteur ès-lettres, aujourd'hui charg-é de cours à Funiversité de Lille, était encore Tan dernier professeur d'histoire au lycée d'Amiens. Dans un intéressant mémoire que nous ne saurions trop recommander à l'attention de ses collèg-ues, il raconte comment il avait compris son enseig-nement et quels moyens il avait employés pour le rajeunir et le mettre à la portée de tous ses élèves (i). Un des désirs qu'il avait le plus vivement éprouvés, quand il avait pris charge de sa classe, c'était celui de pouvoir montrer aux jeunes gens des monuments qui leur donnassent la vision directe des peuples et des siècles dont il les entretenait; mais ces monuments, où les trouver? Tout manquait; point de matériel qui fût destiné à soutenir et à illustrer les leçons données du haut de la chaire. Ce matériel indispensable, dont ses prédécesseurs s'étaient si bien passés, M. Benoit résolut de

(i) Expériences d'enseignement et d'éducation réalistes, in-8« Paris, Masson, 1899.

le créer. Soutenu par un proviseur intellig-ent, M. Ghicoulan, il se fit faire, par un domestique du lycée, des cadres et des casiers ; de vieilles caisses, dont trois côtés furent remplacés par des verres à vitre, furent élevées à la dig'nité de vitrines. Des cartons, abandonnés dans la salle de dessin, furent mis en réquisition ; un crédit, obtenu du ministère, permit d'acheter quelques photog-raphies. C'était un commencement ; pour aller plus loin, M. Benoit réclama la collaboration de ceux mêmes pour qui il s'était imposé tous ses soins. Ici, nous lui laissons la parole : « Une tactique qui m'a fort bien réussi, c'est celle qui fait de la décoration et de l'illustration de la classe Vœiwre des élèves. Ils y contribuent de trois façons : en arg'ent, en nature, en travail.

(( Le premier mois, j'ouvre une liste de souscription volontaire pour l'achat de livres, d'imag-es, de moulages, etc., dont une partie sera distribuée à la fin de l'année au prorata des versements et le reste acquis à la classe. Ce revenu régulier, augmenté de recettes extraordinaires aux séances de projection,

m'assure, bon an mal an, de quatre à cinq cents francs.

« L'importance de cette somme m'est une preuve de Tintérêt que les élèves prennent à mes efforts. J'en trouve une autre dans l'empressement qu'ils montrent à faciliter notre installation par des dons, des prêts ou des travaux. Ils m'apportent des livres, des gravures, des statuettes, des échantillons g"éolog-iques, des armes, des monnaies. Quelquesuns, dessinateurs plus ou moins experts, se g-roupent par équipes pour exécuter des cartes murales, des dessins d'architecture ou de costumes. Des fervents de la photographie me consacrent quelques heures de congé pour le développement et le tirage de clichés. D'autres, adroits de leurs mains, constituent d'utiles auxiliaires pour le renouvellement périodique de l'illustration ou le maniement de la lanterne à projections.

(( Ce concours des élèves offre le précieux avantage de développer en eux le goût de l'étude, l'esprit d'initiative et le sens pratique. Ma classe est leur classe; ils y viennent avec plaisir et s'intéressent à ses transformations.

Sa décoration est à l'abri du Vandalisme; loin de la détériorer, ils l'entretiennent avec amour. Au fait, ne sont-ils pas chez eux ? »

Il nous a paru curieux de montrer, par cet exemple, comment un professeur de lycée a pu faire de la salle où il enseignait l'histoire à des collégiens une sorte d'institut historique, au sens où l'on entend ce mot dans les universités ; mais son œuvre lui a-t-elle survécu ? Pour peu que son successeur immédiat ou Tun de ses successeurs n'ait pas les mêmes goûts et le même zèle, ce matériel, ne s'augmentant et ne se renouvelant pas, paraîtra bientôt trop connu ; il ne piquera plus la curiosité des élèves. Les pièces qui le composent, n'étant plus employées ni surveillées, finiront même par s'égarer Tune après l'autre et par disparaître. D'ailleurs, pour que M. Benoit ait pu faire cette tentative et la mener à bien, il lui a fallu tomber sur un chef comme il n'y en a pas assez dans les rangs de notre administration. Ailleurs sans doute on lui auraitdit, enhochant la tête, qu'il allait prendre le temps des serviteurs de la maison, troubler l'ordre établi, provoquer peut-être les plaintes des familles

dont quelques-unes seraient mécontentes d'être ainsi induites en dépense. Ces objections et ces réserves se seraient multipliées ; devant ces difficultés sans cesse renaissantes, la bonne volonté du maître, toute sincère qu'elle fût, n'aurait pas tardé à se lasser.

Nous ne doutons pas que d'autres initiatives du même genre, qui ne sont pas venues à notre connaissance, se soient produites dans plus d'un lycée ou coUèg'e ; mais, elles n'ont pu être que très exceptionnelles, n'étant pas encouragées et récompensées par le pouvoir central et par ses représentants les plus autorisés. Je n'ai pas entendu dire que les inspecteurs généraux se soient particulièrement intéressés à la mise en train du nouvel enseignement, que, dans leurs tournées trop rapides, ils aient trouvé le temps de lui tracer sa voie par leurs conseils et de lui procurer les moyens de porter tous ses fruits. En tout cas, le ministre qui en était le fondateur n'avait point manifesté l'intention de le pourvoir des instruments nécessaires. Il paraissait disposé à se contenter de peu ; on le prit au mot, et l'on ne se piqua pas d'être plus royaliste que le roi.

Les grandes villes offraient quelques ressources; on y consulta les ouvrages qui traitaient de rhistoire des beaux-arts. Charles Blanc surtout fut mis à contribution. Beaucoup de bibliothèques municipales possédaient, plus ou moins dépareillées, les livraisons de {'Histoire des peintres^ cette compilation très inégale, où il y a des parties d'une réelle valeur; mais ce qui se trouvait même dans la plus petite sous-préfecture, c'était la Grammaire des arts du dessin. Directeur des beaux-arts après 1870, Charles Blanc distribua son livre avec une royale prodigalité : il le concéda à toutes les bibliothèques de France et de Navarre, voire même aux simples particuliers qui, par la nature de leurs travaux, semblaient avoir quelque titre à cette faveur ; je me souviens d'en avoir reçu, pour ma part, deux exemplaires. C'était sans doute l'effet du désir que Fauteur éprouvait de voir se répandre des idées qui lui étaient chères ; mais il put paraître, sur le moment, songer avant tout à écouler sa seconde édition.

Quels que fussent les vrais motifs de cette libéralité, on avait partout cet ouvrage sous la

main, et, bien qu'il s'intitule modestement Grammaire, il était mal fait pour initier à ces études ceux qui les abordaient la première fois. Si le critique n'est point sans avoir des vues personnelles et parfois intéressantes sur la matière qu'il traite, son style est ambitieux et laborieux. La pensée ne se dég'ag-e pas toujours avec netteté; il y a même plus d'une page qui rentre dans la définition de ce que Voltaire appelait le galimatias double. Le galimatias simple, c'est celui que le lecteur a quelque peine à entendre ; le double, c'est celui qui donne l'impression que l'auteur lui-même ne se comprendrait plus si on lui demandait de s'expliquer.

La prétendue Grammaire ne présente d'ailleurs que des considérations générales sur les conditions de développement et le caractère des différents arts ; elle n'offre point un résumé, même très sommaire, de leur histoire. Ce résumé, on le demanda surtout à la série des manuels, d'un prix très modique, dont se compose la Bibliothèque de V Enseignement des Beaux-arts, qui se publiait alors sous la direction de M. Jules Comte. En 1891, bon nombre

de ces manuels avaient déjà paru ; les autres ont suivi depuis lors ; la collection comprend aujourd'hui cinquante-cinq volumes in-octavo, qui sont comme autant de chapitres détachés d^une vaste encyclopédie artistique dont le plan a été bien conçu. Tous ces traités n'ont pas la même valeur. Quelques-uns sont excellents de tout point et les plus savants trouvent à y apprendre. Beaucoup sont très dig^nes d'estime ; quelques-uns seulement ont prêté à de sérieuses critiques; mais il n'en est pourtant point dont la rédaction n'ait été confiée à un homme compétent et auquel on ne puisse emprunter des notions exactes. Tous sont illustrés d'une centaine au moins de fig-ures exécutées avec soin. Mais le malheur, c'était toujours que les élèves, pendant que le maître parlait, n'avaient pas les figures sous les yeux, ces fig-ures qui d'ailleurs, en raison du format adopté, étaient réduites à une faible échelle. Voyez-vous le maître oblig"é, pour confirmer ses dires, de s'interrompre et de faire passer de main en main, dans la classe, le livre duquel il a tiré les éléments de sa leçon?

En dépit de toutes ces difficultés et de toutes

ces insuffisances, le nouvel enseig-nement reçut partout bon accueil, tantilse trouvait répondre à un secret désir des esprits cultivés et si vif étaitparlui-mêmerintérêt des matières sur lesquelles il portait. Là où en furent charg-és des maîtres jeunes et d'esprit curieux, il eut même un succès très marqué; dans plus d'un lycée de Paris et de province, on vit les élèves de la division classique, rhétoriciens et philosophes, demander à suivre ce cours qui ne leur était pas destiné ; auditeurs volontaires, ils s'y montrèrent assidus, pendant toute l'année, j usqu'à l'approche des examens. Il est même arrivé que, dans un ou deux grands lycées de la capitale, un cours spécial ait été institué pour ces élèves ; c'est ainsi qu'à Louis le Grand, cette année même, les vétérans de la rhétorique supérieure^ comme on dit, sont tenus d'assister à une conférence sur l'histoire de l'art qui leur est faite, une fois dans la semaine, par un des professeurs d'histoire du lycée, M. Ammann, l'ami et l'ancien collaborateur de l'architecte Charles Garnier (i).

(i) Ch. Garnier et A. Ammann, L'habitation humaine, in-4*'. Hachette, 1892.

62 L'HISTOIRE DK LAHT

C'est sans intervention de l'autorité ministérielle et sans concert préalable que s'est produit le mouvement qui, dans maints endroits^ a poussé ainsi une partie de nos élèves à rechercher ou leurs maîtres à leur offrir un complément d'instruction que paraissaient leur refuser les programmes officiels ; mais, et c'est ce que nous tenions à signaler, il y a eu là comme une sorte de protestation indirecte contre la décision du conseil supérieur par laquelle ces jeunes gens se sentaient placés, au regard de leurs camarades, dans un état d'infériorité manifeste. C'est à cette infériorité qu'il s'agit de mettre fin ; elle n'a déjà que trop duré. Il est temps d'aviser à placer cet enseignement, là où il existe déjà, dans des conditions meilleures et mieux définies, comme à le créer et à l'organiser, dans ces mêmes conditions, là où l'on a, jusqu'à présent^ négligé de l'introduire. S'il est démontré que ce devoir s'impose, il ne reste plus qu'à discuter la question des voies et moyens, sans tomber dans la mégalomanie, mais aussi sans s'effrayer, outre mesure, des dépenses nécessaires.

Page 1