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CHAPITRE VI

CE QUE l'on peut ATTENDRE ET ESPERER DE LA RÉFORME PROPOSÉE.

Pour fonder cet enseig-nement de l'art et pour le mettre dans ses meubles, il faut le concours cordial du corps enseignant, qui devra retoucher ses programmes, chang-er ses habitudes et s'imposer un surcroit d'études et d'efforts ; il faut aussi celui des pouvoirs publics, auxquels devront être demandés des sacrifices pécuniaires. Nos maîtres, dans leur sincère désir du progrès, se sont déjà prêtés à de plus graves chang"ements, et, lejour où la conviction se sera faite dans leur esprit, ils ne reculeront pas devant une tâche nouvelle. Leur dévouement sera récompensé par le plaisir qu'ils auront d'assister et de contribuer au rajeunissement de tout notre enseignement secondaire,

au réveil de rattention lang-uissante, à un vif renouveau de curiosité. Quant au ministre qui se chargera de solliciter auprès du parlement la dotation nécessaire, les bonnes raisons ne lui manqueront pas pour démontrer que ce ne sera point là de l'arg-ent mal employé. Les leçons qu'il s'ag^it d'instituer ne peuvent manquer d'exercer une influence durable sur le développement de l'intellig-ence des jeunes gens qui seront appelés un jour à composer l'élite de la nation ; elles auront des effets sociaux que le législateur doit prendre en très sérieuse considération.

La France, par suite d'événements qui ne sont que trop présents à toutes les mémoires, n'a plus, ni dans la vieille Europe, ni dans le monde plus large de la planète déjà presque tout entière conquise à la civilisation, la prépondérance politique et militaire dont elle a pu s'enorgueillir dans d'autres temps. Ce qui lui reste de sa primauté séculaire, ce qui fait encore son prestige et sa gloire, c'est surtout la vigueur et l'originalité de sa pensée, avec le privilège qu'elle possède de savoir, grâce à la clarté de sa langue et à la rigueur de ses mé-

thodes d'exposition, communiquer cette pensée, la rendre aisément intelligible à tous les esprits cultivés; c'est, pour tout dire en un mot, le génie de ses savants, de ses écrivains et de ses artistes. Nous aimons à croire que l'éclat des lettres françaises ne s'obscurcira pas dans le siècle qui va s'ouvrir ; mais celui qui se termine en ce moment n'en a pas moins vu, à mesure qu'il approchait de sa fin, disparaître l'un après l'autre les grands hommes qui y avaient fait le plus honneur à la France, les poètes qui avaient traduit avec une si singulière puissance d'expression les sentiments de l'âme française, les historiens qui avaient porté dans l'étude et dans lareprésentation du passé une maîtrise jusqu'alors inconnue, les philosophes et les critiques qui avaient exercé sur la marche des idées une action souveraine et décisive. Nous avons perdu de même, dans ces dernières années, les hommes dont les recherches et les découvertes avaient fait faire aux sciences ces progrès imprévus et prodigieux qui ont eu pour résultat de modifier profondément, dans le court espace de temps qu'une génération passe sur la terre, Taspect

de nos cités et tout le train de la vie moderne ; ceux de ces inventeurs, à prendre le mot dans son sens le plus larg^e, qui ne nous ont pas quittés ont à peu près achevé leur œuvre et touchent au terme de leur carrière. Il y a, chez nous, dans tous ces domaines, comme une sorte d'interrègne. Les chefs de file eux-mêmes ne font, à peu d^exceptions près, que continuer les mouvements dont le signal et la direction ont été donnés par leurs prédécesseurs ; nos héros ne sont guère que des Epigones.

Il en est sans doute à peu près de même dans le reste de l'Europe ; nous avons entendu, en Angleterre et en Allemagne, constater le même fait et exprimer le même regret; mais il n'en reste pas moins vrai que, pour le moment, la France, sans être primée par aucune de ses rivales, n'a plus, ni dans les lettres ni dans les sciences, cette supériorité incontestée que lui reconnaissait vers i83o, la large impartialité d'un Goethe, cette royauté de l'esprit dont elle pouvait se croire encore investie tant que vivaient Taine, Renan et Pasteur.

S'il est un terrain sur lequel, de l'aveu même des étrangers^, la France garde encore sa préé-

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minence, c'est celui de Tart, et nous avons tout lieu d'espérer que les comparaisons qui s'apprêtent ne paraîtront pas nous avoir fait déchoir de ce haut rang-; mais, depuis quelque temps, en Ang-leterre et en Allemagne, on a dépensé presque sans compter pour créer ou pour développer l'enseignement de Fart industriel. Des écoles ont été fondées en grand nombre où les méthodes sont à la fois plus pratiques et plus savantes que celles qui sont appliquées dans le peu que nous avons d^établissements similaires. Les élèves de ces écoles trouvent leurs modèles dans des collections plus riches et mieux classées que celles dont disposent nos ouvriers d'art ; aussi le goût s'est-il singulièrement affiné chez nos voisins. Le sentiment et l'amour des belles formes tendent à s'y répandre de plus en plus dans ces milieux populaires où se prépare et desquels se dégage, à son heure, le génie des grands artistes originaux. Tout autour de nous^, le niveau s'élève ainsi, d'année en année.

Des cris d'alarme ont déjà été poussés par ceux qui ont été étudier sur place ces institutions, au delà de la Manche et du Rhin. Ce

n'est pas sans éprouver de patriotiques inquiétudes qu'ils en ont admiré l'organisation et les fruits (i). Nous nous défendons encore grâce à nos dons naturels et aux bienfaits d'une longue culture, d'une tradition plusieurs fois séculaire ; mais nous avons conscience d'être serrés de près, comme dans une course où le cheval qui tient la tête sent à ses flancs l'haleine du rival qui court auprès de lui et qui bande tous ses muscles pour le dépasser. Ce qu'il faut tout d'abord pour que nous ne

(i) Le premier qui ait aperçu et signalé ce danger a été le comte Léon de Laborde, il y a près d'un demi-siècle. On se souvient encore de la sensation qne produisit le Rapport sur l'application des arts à l'industrie fait à la commission française du jury international de l'exposition universelle de Londres (Paris, imprimerie impériale, i856, in-8). C'est de ce travail, si riche d'observations et d'idées, que se sont inspirés depuis lors tous ceux qui se sont intéressés à ces questions et qui ont poursuivi l'enquête. On consultera encore avec fruit, sur ce sujet, l'ouvrage suivant : Le congrès des arts décoratifs, tenu à l'Ecole nationale des Beaux-arts, du i8 au 3o mai i8g^. Comptes-rendus stènographiques. Palais de l'Industrie, grand in-8, (publié par les soins de l'Union centrale des arts décoratifs). Enfin, on devra lire les divers rapports que M. Marins Vachon a présentés sur les écoles d'art industriel et sur les musées étrangers, à la suite des nombreusesmissionsqu'il a remplies en France et hors de France. On en trouvera le résumé dans l'ouvrage qu'il vient de publier sous ce titre : Pour la défense de nos industries d'art. L'instruction artistique des ouvriers en France, en Angleterre, en Allemagne et en Autriche, in-8, Lahure.

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soyons pas vaincus dans cette lutte, c'est que, dans toutes nos écoles, et particulièrement dans les écoles spéciales, le dessin soit enseigné par les meilleures méthodçs ; mais n'importe-t-il pas aussi de faire Téducation des yeux et du goût des fils de notre bourgeoisie ? C'est de leurs rangs que sortiront les chefs d'industrie qui dirigeront les travaux de nos ateliers et les acquéreurs en vue desquels ces ateliers produiront, les critiques qui apprécieront les ouvrages présentés au public dans nos expositions annuelles et les riches amateurs qui, par leurs achats, conduiront en quelque sortela main des artistesetleur montreront les voies où ils devront s'engager pour arriver au succès et à la fortune. A divers titres, tous ces hommes, grands et petits industriels, journalistes^ connaisseurs ou se disant tels, simples curieux qui fréquentent les salons de peinture, auront leur part d'influence sur la marche de l'art français ; or n'est-on pas fondé à penser que cette influence sera plus éclairée et plus efficace si tous ceux qui l'exercent ont eu de bonne heure l'esprit tourné vers les choses de l'art, s'ils ont été mis en présence

des chefs-d'œuvre de la plastique à l'âg^e où les impressions reçues sont le plus vives et le plus fortes, s'ils possèdent tout au moins les éléments de Thistoire des arts du dessin ? Ne seront-ils point, par là même, plus en mesure de se faire une juste idée des rapports que ces différents arts soutiennent entre eux, des conditions qui sont les plus favorables à l'éclosion de Toeuvre d'art et des caractères qu'elle doit réunir pour avoir chance de durer? Informés ainsi du passé, admirateurs intellig-ents de ces g-rands ensembles que l'art a créés chez les peuples et dans les siècles qui ont su le mieux traduire leur pensée par des formes d'une beauté souveraine, ils risqueront moins de se laisser prendre et ég^arer par toutes les affectations, par les pastiches adroits qui masquent mal une pauvreté native, par les trompeuseshabiletés d'une exécution brillante qui tourne à la routine, par les excentricités prétentieuses des faiseurs d'embarras qui visent surtout à étonner le passant. Nos artistes sont pleins de talent. Beaucoup d'entre eux possèdent des qualités merveilleuses d'imagination et de facture ; mais on ne peut dire

que, malgré leurs efforts, ils aient encore réussi à inventer des dispositions et des types qui répondent aux besoins, aux sentiments et aux idées de la société contemporaine. Sous l'aiguillon de ce désir qui les tourmente, ils s'agitent ; ils changent de direction tous les quinze ou vingt ans ; ils s'exposent à paraître avoir plus d'ambition que de puissance créatrice, à se disperser et à s'éparpiller en pointes aventureuses poussées dans tous les sens. Pour ramasser et discipliner toutes ces forces, dont une partie se consume en de vains caprices^ que ne peut-on attendre d'une opinion mieux avertie et plus instruite? Par ses sévérités ou tout au moins par son indifférence, elle déconseillerait le charlatanisme, tandis que, par ses sympathies hautement déclarées, dont elle saurait rendre raison, elle encouragerait toutes les tentatives loyales ; elle guiderait et en même temps elle soutiendrait tous ceux en qui elle reconnaîtrait les fidèles continuateurs de ces maîtres français qui, depuis nos anonymes et grands imagiers du treizième siècle, se sont pieusement inspirés de la nature qu'ils étudiaient avec

une sincérité passionnée et n'ont jamais conçu la beauté sans l'expression^ n'ont modelé la forme que pour la rendre apte à traduire un sentiment ou une idée, à donner une vive représentation d'un mode sing-ulier de la vie ou de Torig-inalité d'un caractère.

Les pouvoirs publics comprendront-ils l'importance et l'urg-ence des mesures dont j'ai exposé l'économie? Se résoudront-ils à tenter de réaliser ce prog'ramme et consentiront-ils aux dépenses qu'il implique? Ou bien n'en obtiendra-t-on, pour le moment, que de bonnes paroles, des promesses sans échéance fixe, des excuses dilatoires ? Je l'ignore ; mais j'ai cru, en leur adressant cet appel, remplir un devoir de reconnaissance envers des études qui ont fait le charme de ma vie. Je ne pense d'ailleurs pas me tromper en affirmant que les destinées de notre art national et l'honneur de la France sont intéressés au succès de la réforme dont j'ai plaidé la cause.

(Extrait du programme de l'enseignement secondaire moderne, 1891, Bulletin administratif, t. XLIX, p. 636-670).

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