LES PÈLERINAGES
La piété du moyen âge présente des caractères très particuliers. Cet âge croit fermement; il observe tous les rites avec ponctualité; mais la morale de l'Évangile est en somme fort peu appliquée dans les mœurs. Quant au dogme, il demeure l'apanage exclusif des théologiens ; la foule ne demande pas plus à pénétrer les mystères de la religion que les directeurs de consciences ne cherchent à les lui expliquer.
En surplus, la piété ne s'adresse pas véritablement à Dieu, conception trop abstraite et qui échappe au plus grand nombre des esprits, insuffisamment cultivés; le Créateur n'apparaît ni au fronton des églises ni sur les autels ; parfois on aperçoit de lui, dominant quelque scène sacrée, une main qui bénit ou un pied posé sur un nuage. Le Christ lui-même reste lointain, bien que ses images abondent. Presque seuls les gens d'église lui parlent directement, et encore ne lui parlent-ils qu'en latin (le concile de 1210 a déclaré hérétique tout clerc qui possédera une traduction française du Pater et du Credo). La foule n'ose aller droit à lui, parce qu'il est trop pur, trop haut et parce que, Juge suprême au Jugement Dernier, il intimide le pécheur. C'est pourquoi les fidèles recourent à des médiateurs dont la fonction sera d'intercéder pour eux : ce seront, sur la terre, le prêtre, le moine ; dans le ciel, la Vierge et les Saints.
Notre-Dame est la véritable divinité du moyen âge : la plupart des églises lui sont dédiées ; l'âme du peuple lui appartient ; on la comprend mieux que son fils, et il semble aussi qu'elle comprendra mieux les misères humaines, parce qu'elle a souffert plus humainement ; on la sent plus proche ; elle s'apitoie ; la piété qu'on lui voue a quelque chose de filial : en même temps que la mère du Sauveur, elle est la mère de tous les chrétiens, intermédiaire naturel entre son enfant divin et ses autres enfants ; c'est elle qui les recommandera à son petit Jésus pour qu'il ne leur soit pas sévère au jour du Jugement.
Le soin de nos intérêts célestes n'est pas le seul qu'on lui commette ; on l'implore aussi dans les mauvais cas de cette vie, bien que les difficultés terrestres donnent lieu plus particulièrement à l'intervention des Saints, qui sont classés à cet effet. Chacun d'eux a ses attributions, et porte des attributs : il pro-
tège un pays, une ville, une paroisse, un couvent; il est le patron d'une corporation de métiers (Voir la notice Corporations, même salle) et de tous ceux qui furent baptisés sous son nom; chaque saint est compétent à un office spécial ; nos peines, nos embarras, nos maladies surtout, se répartissent entre ces compétences diverses. Le plus souvent, un détail choisi dans l'existence du saint ou dans l'histoire de son martyre sert de fondement à la croyance qui réclame de lui tel bienfait plutôt que tel autre : sainte Lucie, à qui on a crevé les yeux, sera invoquée contre les ophtalmies; sainte Apolline, à qui on arracha les dents, guérira des ondontalgies ; saint Roch, qui montre les plaies saignantes de sa jambe, nous défendra contre la lèpre. Un jeu de mots peut suffire à l'orientation de la crédulité populaire ; saint Mamès donne du lait aux nourrices; <aint Mein de Gaël aura la charge de guérir la gale des mains, et il patronnera les mendiants, puisque ceux-ci tendent la main. Au reste, il est lui-même engendré par son nom : originairement, une pierre (Afin) au pays de Gaël était l'objet d'un culte celtique; quand le christianisme s'implanta en Bretagne, Min-ar-Gaël se transforma en Saint-Mein de Gaël. Ces sortes de substitutions ne sont pas rares : beaucoup de saints locaux, fort accrédités dans leur pays et même au loin, n'ont jamais existé et ne sont que la survivance de quelque divinité païenne, adorée jadis en cet endroit ; la religion nouvelle, faute de pouvoir extirper radicalement cette superstition invétérée, l'adoptait en la sanctifiant d'un nom chrétien ; la haute sagesse et l'indulgente tolérance de saint Grégoire, au vie siècle, préconisaient ce moyen d'évangélisatien, dont nous retrouvons de nombreux vestiges, notamment en Bretagne. Il arrivait aussi qu'une simple erreur de copiste créât de toutes pièces un personnage imaginaire auquel une légende venait s'adapter par la suite; sainte Ursule est martyrisée en compagnie de sa servante, la vierge Undecimilla, et celle-ci, par la simple addition d'un i, se transforme en Onze mille vierges (Undecimillia). Ainsi s'est constitué peu à peu, au-dessous du Christ, une sorte de polythéisme , idolâtre et superstitieux , totalement étranger et parfois contraire à l'esprit même de l'Évangile ; cette énorme mythologie se grossissait perpétuellement de miracles nouveaux. Car la mentalité médiévale, essentiellement iimginative, comme il convient à la prime jeunesse, se caractérise par l'appétit du merveilleux. Tout le moyen âge est hanté de prodiges; il les cherche partout, il les espère sans
cheminée provenant d'une maison du Mans.
(Art français, commencement du XVe siècle.)
GUIDE CLUXV