‹ L'histoire de la France expliqueée au Musée de ClunyChapitre 23 sur 92 · CHEMINEE DE LA MAISON" DE HUGUES L A L L E M E S T · texte numérisé non relu

CHEMINEE DE LA MAISON" DE HUGUES L A L L E M E S T

à Châlons-sur-Marne.

(Art français, vos ifCo.)

cesse ou les redoute sans répit ; il croit au Diable autant qu'à Dieu. Le besoin du magique est si pressant en lui que l'intervention d'une force surnaturelle lui apparaît comme le fait naturel entre tous.

Contre le Diable qui surgit à tout propos, et à l'hostilité vigilante duquel on attribue tout ce qui nous est nuisible, les puissances célestes seront seules capables d'intervenir utilement. Mais comment s'obtient leur concours ? Beaucoup moins par des raisons morales que par la vertu des reliques matérielles : la dépouille des saints ou les fragments de cette dépouille, et bien plus encore tous les objets qui proviennent du Christ ou de la Vierge, assurent à qui les possède ou les contemple des avantages de toute nature : ils donnent la paix aux consciences, purifient des péchés, guérissent des maladies, conjurent les fléaux, garantissent à la guerre contre les coups, contre la défaite, et en général procurent le succès des entreprises, qu'elles soient légitimes ou non. Or, il est convenu et avéré que ces faveurs se conquièrent par une démarche; il faut s'approcher de l'objet sacré, l'invoquer de près et chez lui, ou le transporter à l'endroit dans lequel son action devra se produire.

De là vient, durant des siècles, l'extrême importance des pèlerinages. Ils se faisaient à grands frais, et même à grand péril, les routes n'étant rien moins que sûres; quelques-uns demandaient des mois ou des années ; les plus lointains, ayant nécessité un plus grand effort, se trouvaient logiquement les plus méritoires : Jérusalem et Rome, si riches en souvenirs pieux, tenaient le premier rang. Sans sortir de France, les besoins les plus divers pouvaient trouver des reliques efficaces. Les églises se les disputaient à prix d'or ; chaque monastère s'appliquait à en acquérir un aussi grand nombre que possible, pour accroître sa sainteté, sa réputation, sa clientèle de pèlerins, et partant sa prospérité, ses revenus. Le commerce des reliques était international et donnait lieu, dans toute l'Europe, à des transactions constantes ; des colporteurs offraient leurs trouvailles aux maisons religieuses, aux paroisses, aux châteaux, aux passants. Les plus hétéroclites étaient acceptées avec une candeur enthousiaste ; quiconque eût hésité à croire se gardait d'exprimer son doute, par crainte de commettre un sacrilège dont le saint pourrait se venger. L'authenticité d'une pièce nouvelle ne semblait contestable qu'aux établissements dont le prestige allait subir une concurrence. Des querelles violentes

ôô - MUSÉE DE CLUNY

surgirent ainsi entre les monastères. On volait les reliques, à main armée ; on s'entr égorgeait pour leur possession. Il arrivait aussi qu'elles fussent en double, en triple ; la présence simultanée de plusieurs exemplaires d'un objet unique, en des sanctuaires différents, ne troublait la confiance de personne.

Pour juger sainement cette superstition et son excès, il ne suîrit pas d'invoquer le mystique appétit de croire qui hantait nos aïeux ; il faut se représenter aussi le besoin trop réel qu'ils avaient d'être secondés : le surnaturel était bien véritablement leur unique recours, le seul espoir valable. Contre les maux qui viennent des hommes, et contre ceux qui viennent de la nature, rien ne protégeait l'individu; aucune sécurité ne lui était permise, à aucun point de vue : l'hygiène était nulle, la médecine inexistante, les épidémies sévissaient presque en permanence et les famines récidivaient ; la loi était incertaine et la justice à vendre ; la propriété précaire, sans cesse menacée par la guerre et le brigandage ; la brutalité régnait partout, la force primant le droit ; la vie et les biens ne connaissaient q elque sûreté que derrière les remparts des châteaux ou des villes, dont les portes se fermaient chaque soir. Encore la morale et la conscience y étaient-elles d'un niveau bien plus bas qu'on ne se plait à l'imaginer: un serment n'avait chances d'être tenu que s'il était prêté sur l'hostie, l'évangile ou le reliquaire, vjar alors le parjure avait à redouter, non plus l'insignifiante réprobation du prochain, mais la colère du ciel outragé, i ne âme honnête et recueillie ne trouvait de refuge qu'au fond du cloître ; et même dans les Ordres, au xme siècle, qui fut le plus pur et le meilleur, ies censures épiscopales et papales sont d'accord avec les fabliaux pour nous apprendre que le clergé était loin de donner l'exemple des vertus.

Quoi d'étonnant alors si, dans une existence à ce point dénuée, le peuple a cherché hors du monde des protections miraculeuses ? Il n'en avait pas d'autres. Sitôt que les vertus efficaces d'une relique étaient signalées , la foule des pèlerins accourait. Autour d'une chapelle isolée, des bourgades naissaient et plusieurs devinrent promptement des centres populeux. On eut même l'idée, pour les gens qui ne pouvaient entreprendre un long voyage, d'installer des succursales à Droximité des grandes villes (Boulogne-sur-Seine, annexe de Boulogne-sur-Mer. fut fondé de la sorte, en 1319).

De ces sanctuaires on rapportait, pour soi-même et pour ses amis, de menus souvenirs, qui détenaient un peu des pnvi-

lèges attachés au pèlerinage : c'était toute une orfèvrerie de plomb et d'étain, des sachets, des ampoules (escarcelles contenant de la terre ou de l'eau miraculeuse), des médailles, des médaillons, des bimbelots divers et surtout des enseignes, qui se portaient ostensiblement, au chapeau ou sur les habits, et qui servaient d'amulettes. L'usage de ces enseignes fut universel ; la superstition qui les accréditait a duré pendant plus de huit siècles, et n'a pas complètement disparu de nos jours; au reste, son origine est évidemment antérieure au christianisme, et il faut noter que si l'Église a toléré et encouragé cette coutume, comme une chose utile à la propagation et à l'entretien de la foi, elle n'en fit jamais un article de Foi.

Saintes Chemises de Chartres. Amulettes des xve et xvie siècles.

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